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Institutions et démocratie 8 min de lecture

Entre alliances et tensions

Giorgia Meloni a mené une campagne électorale intense « contre Bruxelles », mais elle s’est assurée le soutien de l’actuelle présidente de la Commission

Article paru dans Édition juin 2024
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« L’Italie change l’Europe », déclare Giorgia Meloni dans son slogan pour les élections européennes. Alors qu’elle s’était initialement montrée très eurosceptique et avait l’intention de quitter l’Union européenne, elle a opéré un revirement important : elle souhaite désormais remodeler l’UE de l’intérieur. Elle affirme également être en mesure de faire au sein de l’UE ce qu’elle a fait en Italie, « envoyer enfin la gauche dans l’opposition ». Et même si, selon les derniers sondages, l’écart entre son parti, Fratelli d’Italia, et le Parti démocrate (PD) d’Elly Schlein s’est réduit, elle conserve tout de même une longueur d’avance avec environ 26,5 % contre 22,5 % pour le PD. Giuseppe Conte, président du Mouvement 5 étoiles, qui recueille 15,4 % dans les sondages, affirme que l’Europe changerait effectivement avec Meloni, mais en pire.

Contrairement au slogan de Meloni, on constate une nette tendance à la baisse de la participation aux élections européennes en Italie ; les sondages indiquent que le taux d’abstention pourrait dépasser les cinquante pour cent. Cette tendance se poursuit depuis un certain temps déjà, avec seulement 54,4 % de participation en 2019 et 57,7 % en 2014, contre 85,7 % en 1979, lors des premières élections européennes. Cette baisse s’était déjà fait sentir au niveau national : les élections de 2022, lors desquelles Giorgia Meloni a été élue, avaient enregistré le taux de participation le plus bas de l’histoire de l’Italie.

Malgré cette tendance, Meloni souhaite avoir davantage d’influence sur la politique au sein de l’UE. Une ambition qui ne semble plus, à l’heure actuelle, si inatteignable. En effet, la presse rapporte que l’actuelle présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, « courtise » la présidente du Conseil italien et envisage une collaboration.

Les principaux points qui intéressent Meloni sont le Green Deal, la simplification administrative et, sans surprise, la question de l’immigration. Alors que ce dernier point s’inscrit clairement dans la ligne politique de droite de Meloni, il est assez ironique de mettre en avant la simplification bureaucratique au niveau européen alors que la bureaucratie italienne laisse beaucoup à désirer. La question du Green Deal est l’un des aspects susceptibles de freiner une éventuelle collaboration entre von der Leyen et Meloni. L’Italienne a passé ces dernières années à s’opposer au pacte vert, qui comprend différentes initiatives politiques visant à rendre l’Europe neutre sur le plan climatique d’ici 2050. Certains partis verts, comme « die Grünen » en Allemagne, ont mis en garde la présidente de la Commission, soulignant qu’elle perdrait leur soutien si elle décidait de s’associer à Giorgia Meloni. Mais les critiques ne viennent pas seulement du camp des Verts : les socialistes et les libéraux, qui font partie de l’actuelle coalition de von der Leyen, l’attaquent également et menacent de s’opposer à un second mandat.

Sur la question de l’immigration, Ursula von der Leyen s’était déjà prononcée en faveur de plusieurs mesures, notamment le renforcement des contrôles. En 2023, elle avait également déclaré après sa visite à Lampedusa : « C’est nous, Européens, qui décidons qui vient en Europe et dans quelles circonstances, et non les organisations criminelles de trafiquants d’êtres humains ». Elle a notamment défendu l’idée de mener les procédures d’asile dans des pays situés en dehors de l’Europe. Il s’agit sans doute ici d’une stratégie visant à remporter davantage de voix. Les arguments en faveur d’un renforcement des lois anti-immigration convainquent de nombreuses personnes et constituent également l’un des piliers du succès de Giorgia Meloni en Italie, ce dont elle est parfaitement consciente. Elle ne cesse de mener ses actions en vue de la mise en œuvre de ses idées, même à quelques jours des élections. Elle s’est notamment rendue en Albanie cette semaine pour l’inauguration du premier des deux centres pour migrants prévus par un nouvel accord entre les deux pays.

Cependant, les mesures prises jusqu’à présent ne suffisent pas. C’est du moins ce que pensent bon nombre des partisans de Giorgia Meloni, qui suivent son sillage. Au sein de l’UE, plusieurs partis partagent ce point de vue. Ainsi, les conservateurs et réformistes européens, c’est-à-dire l’ECR, mènent une lutte acharnée contre l’immigration et estiment que la Commission ne propose que des solutions législatives faibles et inefficaces. Il n’est donc pas surprenant que Giorgia Meloni en soit la présidente depuis 2020. L’ECR estime notamment que l’UE est « trop centralisée, trop ambitieuse et trop déconnectée des citoyens ordinaires ». Se présenter comme une femme du peuple est l’une des stratégies politiques mises en œuvre par Meloni en Italie.

En effet, celle-ci se dit fière de ses racines et de ses origines populaires, qu’elle met régulièrement en avant lors des campagnes électorales. Elle a ainsi habilement su transformer en atout les critiques des électeurs de l’opposition, qui aiment la comparer à une poissonnière romaine. Il est vrai qu’elle n’est pas issue du même milieu politique que la plupart de ses collègues et semble ainsi plus proche du peuple. Ce qui est certainement ironique si l’on considère que la présidente du Conseil évolue dans le monde de la politique depuis son adolescence.

Dans la même optique stratégique, elle mise sur la dimension personnelle et familière dans sa campagne électorale. Elle utilise son prénom « Giorgia », comme si l’on s’adressait à une amie, et se rapproche ainsi de ses électeurs sur les affiches électorales et dans les spots publicitaires. Ces spots mettent en scène des personnes issues de différents milieux affirmant voter pour « Giorgia parce qu’elle… » a su faire quelque chose pour les aider. Il s’agit ici d’une liste de soi-disant exploits réalisés par la présidente du Conseil au cours de son mandat.

De plus, elle a affirmé que le pouvoir ne la ferait pas changer. Une déclaration intéressante, compte tenu de ses revirements d’opinion sur de nombreux sujets, notamment vis-à-vis de l’UE. Et tandis qu’Ursula von der Leyen la défend en la qualifiant de pro-UE, il est légitime de se demander si Meloni a réellement changé d’avis – sans vouloir l’avouer à son peuple – ou si cela fait simplement partie de ses nombreuses stratégies visant à s’assurer le plus grand nombre possible de voix et de soutiens. Sa position, qui consiste à se mettre au même niveau que le peuple, a également aidé Giorgia Meloni au cours de son mandat, car elle a su tenir bon à la tête d’un pays qui change régulièrement de gouvernement.

L’Italienne gagne d’ailleurs en popularité au sein de l’UE et son projet pourrait donc porter ses fruits. Il semble en tout cas avoir séduit Marine Le Pen, qui lui tend elle aussi la main dans l’espoir de créer un front solide rassemblant les partis conservateurs et d’extrême droite au sein de l’UE.

Au-delà des raisons stratégiques qui pourraient pousser Ursula von der Leyen à chercher à s’allier avec Giorgia Meloni, il n’est en réalité pas surprenant d’envisager une alliance entre ces deux femmes politiques. Von der Leyen a de plus en plus de mal à cacher sa véritable nature. Ces derniers mois, elle a fait parler d’elle par des frasques, comme le scandale lié au « Pfizergate » et les accusations de complicité dans le génocide à Gaza. S’immiscer de manière anticonstitutionnelle dans les conflits internationaux ne va, après tout, pas à l’encontre de la politique de Giorgia Meloni. Les deux femmes politiques pourraient donc être d’accord sur de nombreux points et éventuellement jouer un rôle important dans le développement de l’UE au cours des cinq prochaines années. Cependant, Meloni ne souhaite pas prendre clairement position et se montre conciliante envers von der Leyen, afin de ne pas perdre une alliée qui la protégerait de ses opposants – qui ne la considèrent pas comme « pro-UE » – et de ne pas nuire à ses relations avec Bruxelles.

Compte tenu de l’opposition et des critiques auxquelles von der Leyen a dû faire face, ainsi que de la position de Meloni à son égard, l’issue des élections de ce week-end est loin d’être certaine. Cependant, il est probable que von der Leyen ait dévoilé son jeu trop tôt et qu’elle ne soit pas en mesure d’obtenir un second mandat. Il est également possible que cette tactique ait été orchestrée pour écarter du pouvoir une personnalité qui a désormais été partiellement démasquée.

Il est loin d’être certain que Giorgia Meloni parvienne à se frayer un chemin au niveau européen comme elle l’a fait en Italie pour remodeler l’UE selon ses critères. En effet, alors que la Première ministre italienne monopolise l’attention des médias et du public, les autres responsables politiques ne se laissent pas détourner de leur objectif et préparent de leur côté leur ascension au pouvoir.