Le nom de Camille Sutor ne dit peut-être pas grand-chose à tout le monde. Dans la vallée de la Meuse et parmi ceux qui s’y connaissent en matière d’occupation nazie et de Résistance, c’est un nom connu, et il y a justement, à propos de sa mort brutale aux mains de la Gestapo. Mais voilà qu’un nouveau livre vient de paraître. C’est André Grosbusch, professeur à la retraite et historien (un opposant engagé à l’avortement, mais cela n’a rien à voir avec ce livre), qui l’a écrit : Camille Sutor – Lion de la Résistance / Löwe des Widerstandes. Ce n’est pas un livre comme les autres. Le ton est donné dès le titre, et la couverture du livre s’inscrit dans la même lignée : fond noir avec un portrait et beaucoup de lettres rouges et blanches. Format DIN-A4, couverture rigide, papier d’excellente qualité, un livre intéressant, notamment parce qu’il s’agit d’un ouvrage illustré contenant de nombreuses photos jusqu’alors inconnues. Il contient également des fac-similés de documents dans lesquels les autorités luxembourgeoises, américaines et britanniques remercient Camille Sutor à titre posthume pour la manière dont il s’est battu pour la liberté. Autre particularité : bien que le livre compte 170 pages, la lecture n’en nécessite que 85, car le texte est divisé, à droite l’original français, à gauche la traduction allemande. Les notes de bas de page, très intéressantes, sont également incluses, ce qui est important pour ceux qui souhaitent approfondir le sujet de la Résistance.
C’est un livre qui a vu le jour grâce à son charme propre, celui de donner la parole à une voix que même les historiens et les spécialistes n’avaient jusqu’alors pas entendue. Camille Sutor avait en effet un ami de lycée, Robert Lemmer. Celui-ci a tenu un journal intime, dans la mesure du possible, entre 1939 et 1947. Il s’agissait d’un document manuscrit qui avait été en partie perdu au cours des péripéties de la guerre et de l’occupation du pays, mais que Robert Lemmer a reconstitué avec l’aide d’amis. Il l’a également fait taper à la machine : cela représente 660 pages qui n’ont pas été publiées dans leur intégralité. Il en existe six exemplaires, que l’auteur a distribués à sa famille. Au fond, Robert Lemmer ne souhaitait pas que ce texte soit publié. André Grosbusch a toutefois obtenu de la famille l’autorisation de citer, paraphraser et résumer largement ce « journal intime ».
« Entstan » est tout simplement la biographie de Camille Sutor, issu d’une famille d’agriculteurs d’Iermsdref. C’était un fêtard, comme on disait dans la famille, un fainéant et peut-être un peu un bon à rien – mais c’est justement ça qui fait tout le charme de ce jeune homme, qui a rejoint la Résistance dès le début. Et cela dès le moment où les Allemands (je pèse mes mots, jojo) ont occupé le pays et, bien sûr, le lycée de Dikrich, et ont voulu le faire fonctionner à leur manière. Camille, cet élève brillant, n’a pas passé son baccalauréat à l’époque et s’est enfui (avec deux amis, Robert Lemmer et Arthur Peiffer) pour rejoindre les Alliés en France et en Angleterre. Robert Lemmer – on a du mal à y croire – a même pris des photos en cours de route. Il existe des clichés incroyables d’eux dans la France de Pétain. Sur l’une d’elles, on voit ces futurs résistants comme s’ils s’étaient mis sur leur trente-et-un pour un bal de kermesse : en tenue du dimanche, chemise blanche, cravate, costume, manteau. On ne s’imaginait pas les maquisards ainsi, mais peut-être que cette tenue était justement le meilleur camouflage.
Une première tentative en 1941 – Camille Sutor n’avait alors que 20 ans – a échoué ; deux autres ont suivi, sans succès, puis Camille Sutor a rejoint la Résistance ici, dans la région. Il a eu plusieurs fois la chance que les Allemands n’aient pas compris comment il s’y prenait : par exemple avec un homme qui (comme quelques autres ; un chapitre supplémentaire dans le livre) a transmis en Angleterre, en tant qu’intermédiaire, des informations cruciales sur la V2 et Peenemünde. Ou encore celui qui a servi de passeur. Ou qui a caché des réfractaires dans une grotte de la vallée de la Meuse. Et qui a aidé les pilotes de bombardiers alliés, qui avaient atterri en parachute au Luxembourg, à rejoindre la Belgique. Et c’est justement cela qui lui a coûté la vie : Il y a près de 80 ans, il a hébergé deux aviateurs dans sa maison familiale à Iermsdref ; il a été repéré et dénoncé, ce qui a déclenché une fusillade avec la Gestapo. Camille est mort, abattu, chez lui. Le résumé est ici volontairement succinct, car beaucoup a été écrit à ce sujet ; la famille de Camille et tout le village ont – contre toute attente – survécu et en sont devenus les témoins.
L’auteur Grosbusch – selon Robert Lemmer – ne laisse planer aucun doute sur les raisons pour lesquelles ces jeunes gens ont rejoint la Résistance ; ils étaient catholiques, voire de fervents patriotes mariaux : « Camille, comme ses amis les plus proches, vouait une dévotion fervente à la Vierge Marie. (…) La Consolatrice des affligés, patronne du Luxembourg, et la dynastie régnante étaient les piliers du pays, mais aussi, en l’absence de celle-ci, des simples villageois », écrit-il dans les premières pages de son livre. C’est un phénomène bien connu chez les jeunes de l’époque : trois femmes – la Vierge Marie, la grande-duchesse et la mère – se confondent dans les sentiments du jeune homme. C’est d’ailleurs quelque chose que l’on peut encore observer aujourd’hui en ville, où une trinité féminine – la Gëlle Fra, Marie et la Heeschefra (au fond, trois Consolatrixes) – encadre le bureau du Premier ministre.
C’est d’ailleurs sur les dernières pages de ce livre consacré à la Résistance que figure ce message final : trois photos montrent l’endroit, dans la vallée de la Mëller, où, à partir de « la cache des réfractaires à Siwwebach », c’est-à-dire à partir d’un abri aménagé à Fiels, a été transformée en grotte de Lourdes-Marie avec la Vierge habituelle peinte en blanc et bleu. Derrière, un panneau porte l’inscription : « Trei der Mamm/Trei der Heemecht ».