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Institutions et démocratie 12 min de lecture

Écoutez les voix

Le parti « Déi Lénk » ne s'attend pas à de grands gains. L'ambiance au sein du parti n'en reste pas moins sereine. Une nouvelle génération s'oriente quant à elle vers la politique identitaire.

Article paru dans Édition septembre 2023
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Écoutez les voix
« Déi Lénk » mise sur des éléments graphiques et la voix de Serge Tonnar © Photo : Sven Becker

Gary Diderich, co-porte-parole du parti déi Lénk, s’est montré confiant vendredi soir : le parti conservera ses deux sièges au Parlement le 8 octobre. La semaine dernière, déi Lénk avait organisé une soirée électorale au Sang a Klang, à Pfaffenthal. Mais parmi la base du parti, des voix plus pessimistes se font entendre : « Ça va être serré » ; « c’est possible » ; « on risque peut-être de perdre le deuxième siège ». Lors des élections communales d’il y a trois mois, déi Lénk était passé de huit à six sièges. À Schifflingen, le parti a certes réussi à remporter un mandat au conseil communal grâce à une nouvelle liste, mais dans la capitale, à Esch-sur-Alzette et à Sassenheim, il a perdu son deuxième siège dans chacune de ces communes.

Ce vendredi, le parti est en pleine effervescence électorale. La défaite électorale de juin semble oubliée. En début de soirée, Line Wies se tient à la tribune, vêtue d’une robe rouge moulante – les affiches électorales qui l’entourent sont elles aussi rouges. Il faudrait, selon elle, « rompre radicalement avec un système qui nous exploite, nous rend malades et ronge nos moyens de subsistance ». La candidate d’Esch réclame une réduction du temps de travail malgré l’opposition des dirigeants. Et, le regard tourné vers l’avenir, elle souligne que pour les travailleurs et travailleuses, « il y a encore tout à gagner – avec la Gauche ». Avec ses piques incisives et ses répétitions de mots savamment placées, elle joue dans la même cour que le candidat tête de liste du Sud et comédien Marc Baum en matière de rhétorique.

On compte désormais sur lui pour octobre. À Esch-Alzette, en effet, Marc Baum a remporté le plus grand nombre de voix lors de la campagne municipale, bien qu’il ne fût pas le tête de liste. Cet homme politique chevronné attire tous les regards et sait, devant un micro, présenter des sujets complexes de manière accessible à tous. Vendredi, il se réjouit de la « force et de l’énergie » qui animent la campagne électorale nationale. Il enchaîne aussitôt sur la grève chez Cargolux, qui a éclaté quelques heures plus tôt : on observe, selon lui, « du cynisme et une lutte des classes menée par les classes dominantes ». Plusieurs représentants de l’OGBL étaient présents dans la salle, dont le secrétaire central David Angel. Dans son discours, la tête de liste du Sud, Carole Thoma, souligne que « dé Lénk » est souvent le seul porte-parole des syndicats. Jusqu’à présent, les partis au pouvoir n’ont pas « pipé mot » au sujet de la grève chez Cargolux. « Malgré des bénéfices se chiffrant en milliards, Cargolux refuse de satisfaire aux revendications du syndicat », a déclaré cette ingénieure spécialisée dans la construction de ponts. Au cours des dernières années, la Chambre s’est régulièrement engagée en faveur des travailleurs et travailleuses et a déposé des propositions de loi visant à interdire les licenciements pour raisons économiques et à faire avancer la réglementation du travail sur les plateformes. David Wagner, tête de liste du Centre, poursuit : « ADR, DP, CSV, Pirates : ils n’ont jamais le temps de faire des concessions aux travailleurs et travailleuses, les crises – passées ou à venir – leur font toujours obstacle. » En 1918, nos arrière-grands-parents et arrière-arrière-grands-parents se sont battus pour une réduction du temps de travail à huit heures. « Et nous, on va reprendre ce combat. »

De manière générale, les questions socio-économiques occupent une place centrale chez Déi Lénk : le parti souhaite instaurer la semaine de 32 heures et augmenter le salaire minimum d’environ 300 euros. Les services tels que l’eau, l’électricité, la santé et la mobilité doivent rester entre les mains du secteur public ou y être transférés. Déi Lénk entend prélever les fonds nécessaires à cette redistribution auprès des détenteurs de capitaux et réclame un impôt sur la fortune et sur les successions en ligne directe, ainsi qu’une augmentation de l’impôt sur les sociétés à 20 %. Face à cette politique de gauche, Luc Frieden et Xavier Bettel mettent en garde contre le risque inévitable de fuite des entreprises et des capitaux. Déi Lénk souhaite donc que des mesures soient prises au niveau international et européen pour lutter contre l’évasion fiscale.

Chez Sang a Klang, l’ambiance est joyeuse. Pendant la campagne électorale municipale encore, on n’aurait pas misé sur des slogans percutants et accrocheurs. On était considéré comme un parti ayant tendance à intellectualiser, à se perdre dans les détails, à ressasser sans cesse les traditions idéologiques, à rêver de grandes utopies, à vouloir toujours s’attaquer à des sujets complexes – tandis que les autres partis lançaient leurs messages de manière spectaculaire. Mais les choses ont désormais changé. Déi Lénk recourt désormais à des formats qui transmettent son message à un large public. Dans le spot publicitaire officiel pour les élections à la Chambre, le parti joue avec des éléments graphiques, le rythme et les épanalepses (dans ce cas, chaque phrase commence par « mat lénks »). Des phrases concises et évocatrices visent à aller à l’essentiel d’un message politique (« La protection du climat, que tout le monde peut s’approprier »). Le spot a été produit et mis en musique par Serge Tonnar. Dans le cadre de la campagne électorale, il a enchaîné mercredi avec le clip « Mat lénks ». On y voit d’abord Irina Holzinger, puis d’autres candidat·e·s, chanter : « Écoute la voix, tu n’as rien à perdre. » Le tournage a eu lieu dans la mine de Hussigny-Godbrange ; un clin d’œil face à cet anachronisme, mais on y cherchera en vain le romantisme de « Minett ».

Alors que les orateurs et oratrices qui l’ont précédée ont adopté un ton solennel, l’entrée en scène d’Ana Correia da Veiga est d’abord d’une décontraction rafraîchissante. En montant sur scène, elle s’exclame en riant : « J’ai dû marcher très lentement pour ne pas trébucher sur les marches. » Elle invite ensuite ses consœurs à la rejoindre sur scène. Puis elle adopte à son tour un ton sérieux : il est important de mettre en pratique les valeurs féministes au quotidien, au sein de la structure du parti et pendant la campagne électorale, déclare-t-elle au micro. Notre société traite les femmes, les personnes LGBTQ et les personnes non blanches comme des êtres inférieurs. C’est pourquoi il faudrait recenser de manière plus ciblée les actes de violence commis à l’encontre de ces groupes, comme par exemple le féminicide. Il ne s’agit pas ici de meurtres passionnels, mais de l’objectivation de la femme : « Si je ne peux pas t’avoir, personne d’autre ne t’aura non plus », résume-t-elle pour expliquer les motifs de ces actes. Les discriminations devraient être sanctionnées plus sévèrement par la loi.

Si David Wagener est élu à la Chambre en octobre, Ana Correia da Veiga pourrait lui succéder en vertu du principe de rotation en vigueur au sein du parti. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle avait déjà été élue au conseil municipal de la capitale en 2020. En juin dernier, cependant, cela n’a pas suffi pour lui assurer un mandat municipal. Ses parents sont nés au Cap-Vert ; elle a grandi à Bonnevoie, où elle a d’abord chanté dans la chorale de l’église catholique. Aînée d’une fratrie de quatre enfants, elle s’est ensuite engagée politiquement au sein du Comité Spencer (dissous en 2015), une association qui militait pour une société non violente et s’intéressait aux inégalités scolaires dont souffraient les lusophones. À l’âge de 20 ans, elle commence à s’intéresser au pédagogue brésilien Paulo Freire et à la manière dont le théâtre peut aborder des thèmes sociopolitiques. Elle décide finalement d’exercer le métier d’éducatrice sociale dans le domaine de l’accompagnement des enfants et des jeunes. En 2013, elle se présente pour la première fois aux élections nationales.

Le choix des thèmes abordés par Ana Correia met en évidence une réorientation du parti, voire une rupture entre les générations : l’intégration de la politique identitaire. Mara Stieber insiste encore plus fermement sur ce point : « Je défends une politique queer-féministe et antiraciste ». Cette jeune femme de 26 ans, qui se présente sur LinkedIn comme « rédactrice et chercheuse indépendante basée entre Londres et le Luxembourg », est l’une des onze candidat·e·s du Jonk Lénk. La politique identitaire est source de tensions au sein de la gauche internationale. On reproche notamment que l’analyse des réalités économiques ait été supplantée par des priorités de politique culturelle et par la politique identitaire. Le philosophe slovène Slavoj Žižek déplore que de plus en plus d’études ne se penchent plus sur l’appartenance de classe, mais mettent en avant les minorités ethniques comme catégorie principale, réinterprétant ainsi implicitement les inégalités économiques comme un simple problème de discrimination. La politique identitaire aurait un effet dépolitisant et polarisant : au lieu de mettre en avant un projet commun fondé sur la solidarité, on se focaliserait sur des identités particulières et leurs intérêts. On mettrait l’accent sur les différences plutôt que sur les points communs ; il n’y aurait plus d’humanité, mais seulement des porteurs d’identités. L’économiste Wolfgang Streek qualifie la politique identitaire de « rhétorique exubérante de la diversité », une sorte de variante pseudo-politique de la culture du selfie, obsédée par l’état d’esprit du moment, et donc parfaitement compatible avec la culture de consommation capitaliste. L’historien et journaliste de gauche Ian Buruma explique quant à lui que la lutte contre la pauvreté a été troquée contre des préoccupations culturelles. Plus les syndicats s’affaiblissaient, plus ce glissement s’accentuait, y compris dans les milieux de gauche. On est de plus en plus confronté au « virtue signaling », une sorte de culture anglo-saxonne protestante de la profession de foi.

Mara Stieber voit les choses autrement. La politique identitaire offrirait « une analyse plus complexe et plus complète des rapports sociaux ». Même si le mode de production capitaliste venait à être aboli, les femmes et les minorités continueraient malgré tout d’être opprimées. Elle prend en compte les inégalités aussi bien selon les catégories de genre que selon la race et le capital économique. « Si Die Linke souhaite toucher les jeunes électeurs, il n’y a rien de mal à intégrer la politique identitaire », explique Mara Stieber, spécialiste des études de genre. À la suite de l’entretien avec le journal *Der Land*, elle envoie un message WhatsApp et explique qu’elle utilise le terme « race » en anglais, car il s’agit d’une « catégorie analytique et non biologique » et qu’elle ne trouve pas de terme équivalent en luxembourgeois ni en allemand. Le luxembourgeois est sa langue maternelle, mais elle pense en anglais.

Au Sang a Klang, Laurent Fisch met l’accent sur les questions environnementales et les défis liés au changement climatique. « La rénovation des logements doit être préfinancée », répète-t-il, reprenant la revendication de déi Lenk. Selon leur programme, l’objectif est de réduire de 80 % l’utilisation d’engrais chimiques d’ici 2030. Ils réclament également une tarification progressive pour la consommation d’eau excédentaire et la création de nouvelles zones de protection des eaux. D’ailleurs, vendredi, on a souvent entendu cette formule : « On est plus verts que les Verts ». En réalité, Laurent Fisch, âgé de 55 ans, travaille plutôt sur les questions de protection des données au sein de son parti, mais il s’agit là d’un point technique secondaire ; c’est pourquoi il s’est penché sur les thèmes environnementaux. Cet avocat est un nouveau venu en politique. En 2015, il a rencontré des réfugiés sur une île grecque – ce qui l’a politisé. « À Bech, j’ai d’abord coorganisé des collectes de vêtements au niveau local, puis je suis finalement devenu membre de déi Lénk il y a cinq ans ». Il se dit « à la fois épuisé et très heureux d’être de la partie » après sa première campagne électorale.

Contrairement à Fisch, Gary Diderich est actif dans la société civile depuis son adolescence. À 16 ans, il s’est engagé au sein du Mouvement écologique et a d’abord considéré la politique partisane avec scepticisme. En 2009, il a changé d’avis et a adhéré à déi Lénk. Depuis 2016, il en est le co-porte-parole et conseiller communal à Differdange. Plus tard dans la soirée électorale, il laisse entendre qu’une prise de position sur la guerre en Ukraine a été éludée, le comité national n’ayant pas réussi à trouver une position unanime sur la question des livraisons d’armes. « Il n’y a pas de réponse manichéenne à la question des livraisons d’armes. Pour la campagne électorale nationale, d’autres priorités, telles que les solutions aux problèmes environnementaux et immobiliers, sont de toute façon plus pertinentes », estime le tête de liste originaire du sud.

La Gauche pourra-t-elle conserver ses sièges en octobre ? Lors des élections communales, David Wagner a évoqué certaines incertitudes qui valent également pour les élections nationales : la Gauche parviendra-t-elle à convaincre d’anciens électeurs du LSAP de voter pour elle ? Parviendra-t-elle à capter les électeurs protestataires, ou ceux-ci voteront-ils majoritairement pour les Pirates ? A-t-elle réussi à s’imposer comme une alternative verte ? À cela s’ajoutent des facteurs qui affaiblissent la gauche à l’échelle européenne, tels que l’atomisation et la désolidarisation du mouvement ouvrier, la surpolitisation de sujets insignifiants, mais aussi le désengagement de la société civile et des associations. L’absolutisation du « moi » et la tendance au libertarisme et au populisme de droite. Qu’elle obtienne un ou deux sièges, « déi Lénk » restera un parti d’opposition. Ana Correia da Veiga a récemment ironisé sur ce statut permanent : « Nous nous sommes professionnalisés dans l’opposition. »