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Institutions et démocratie 14 min de lecture

La nature est quelque chose de tellement merveilleux

Sous prétexte d'augmenter le pouvoir d'achat, Luc Frieden entend mettre le Luxembourg au service de l'économie

Article paru dans Édition juillet 2023
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La nature est quelque chose de tellement merveilleux
Entre juristes : Gilles Roth, Laurent Mosar, Léon Gloden © Olivier Halmes

Étrange : samedi, alors que le CSV présentait ses 60 candidat·e·s aux élections législatives lors d’un congrès organisé au Tramsschapp, à Limpertsberg, on commémorait le dixième anniversaire de la crise gouvernementale qui avait conduit à des élections anticipées en 2013. Le discours a rappelé qu’en 2012, Luc Frieden, alors ministre des Finances, avait été critiqué en raison de l’accord Cargolux-Qatar Airways et de sa politique d’austérité jugée trop stricte ; mais les accusations du procureur général Robert Biever, qui reprochait à Frieden d’avoir, en tant que ministre de la Justice, entravé l’enquête sur l’affaire Bommeleeër et exercé des pressions sur la justice, avaient pesé bien plus lourd. Le Tageblatt a ajouté que l’opposition au Parlement avait déposé deux motions de censure contre le gouvernement et contre Frieden, qui n’ont été rejetées que grâce au soutien du partenaire de coalition, le LSAP.

Aujourd’hui, Frieden ne veut plus en entendre parler. « Ch-ch-ch-ch-changes, turn and face the strange », résonne samedi matin dans les haut-parleurs lorsque le chef de file entre en scène pour présenter les dix priorités du CSV pour la campagne électorale. Les 372 délégués l’acclament comme une star. L’agence de communication allemande Guru, qui a à la fois conçu la campagne électorale du CSV et mis en scène le déroulement de la convention, avait sans doute une idée en tête lorsqu’elle a choisi, pour l’équivalent luxembourgeois de Friedrich Merz, précisément la chanson avec laquelle David Bowie – ambivalent quant à son identité de genre et à son orientation sexuelle – s’était lancé en 1971 à la recherche de « strange fascinations ». À l’époque, Luc Frieden avait huit ans et rêvait de devenir éboueur, comme il l’a révélé la semaine dernière dans le podcast YouTube « Gëlle Fro ». Des camarades de classe d’Esch-sur-Alzette affirment que le petit Luc voulait devenir notaire.

Pour le CSV, « Changes » peut revêtir plusieurs significations. Le parti souhaite un changement politique : après dix ans dans l’opposition, il tient absolument à revenir au gouvernement. « Changes » peut également être interprété comme un symbole du renouveau qu’il a amorcé après la démission de Frank Engel de la présidence du CSV, lorsqu’il a rajeuni sa direction et s’est doté d’une nouvelle identité visuelle. Ou encore comme une allusion à la prétendue évolution personnelle de Frieden, grâce à laquelle il légitime son retour en politique. Affirmant s’être lassé de son rôle de chef de l’opposition au Parlement, il s’est rendu à Londres en juillet 2014, où la Deutsche Bank l’a engagé comme consultant. Peu avant, le Qatar était devenu un actionnaire majeur de la Deutsche Bank. En tant que ministre des Finances, Frieden avait noué des relations commerciales avec cet émirat et fait entrer ses fonds souverains dans l’actionnariat de Cargolux, Bil et KBL. « C’était vraiment génial de vivre à Rise », a-t-il raconté aux deux animateurs de Gëlle Fro. Sa femme et ses deux enfants seraient restés au Luxembourg, tandis qu’il aurait vécu comme un célibataire. Il n’a rien dit au sujet des conflits d’intérêts liés à ce changement de poste.

Au bout de deux ans seulement, Luc Frieden en avait assez de Londres. Peu après le décès de David Bowie en janvier 2016, il est rentré au Luxembourg, où il est devenu président de la BIL, associé du cabinet d’avocats d’affaires Elvinger Hoss Prussen, et, en tant que président du conseil d’administration de Saint Paul, il a ouvert la voie à la vente de la maison d’édition catholique au groupe international Mediahuis. À l’époque déjà, il s’était imposé comme candidat de tête pour les élections législatives de 2018, mais c’est finalement Claude Wiseler qui l’a emporté. En guise de consolation, il avait promis à Frieden un poste de commissaire européen si le CSV entrait au gouvernement. Mais le parti a dû retourner dans l’opposition et Frieden ne s’est pas présenté aux élections européennes de 2019 ; il est devenu président de la Chambre de commerce.

Luc Frieden s’est toujours senti appelé à de plus hautes fins. Cela tient surtout à son éducation : sa mère le poussait à obtenir de bonnes notes, et parfois, cela lui semblait trop pesant, a-t-il raconté aux youtubeurs. Après son baccalauréat à l’Athénée, il a étudié dans des universités prestigieuses : à la Sorbonne, à Cambridge et à la Harvard Law School. Il n’a jamais fumé de cannabis ni de cigarettes, pas même à Paris pour impressionner les femmes ; il n’a tiré qu’une seule fois sur un narguilé. « Le fait d’avoir été absent pendant dix ans, c’est un peu comme si je repartais de zéro. C’est un peu ce que je ressens », a déclaré Luc Frieden dans Gëlle Fro. Quand il revient ainsi sur sa vie « cool », cet homme de 59 ans donne l’impression d’être un vieil homme blanc dont la brève carrière dans le monde des grandes entreprises est devenue trop éprouvante et qui souhaite désormais retrouver son ancien poste avant de prendre définitivement sa retraite. Comme les derniers sondages ne sont guère encourageants, ni pour le parti ni pour son candidat de tête, personne ne parle plus du poste de Premier ministre lors du congrès de samedi. Le CSV se contenterait désormais d’entrer au gouvernement et de voir Frieden occuper n’importe quel poste de ministre.

Le récit créé par Guru autour du « neie Luc » n’est pas cohérent. Du moins pas dans la version qu’il cherche à vendre. Luc Frieden se moque de Xavier Bettel, car celui-ci aime se mêler à la foule et prendre des selfies. Frieden est l’antithèse de Bettel : lorsqu’il serre des mains et salue la foule, il semble raide et maladroit. Lorsqu’il affirme rencontrer beaucoup de monde, cela sonne faux. Sur ses photos Facebook prises à la Foire agricole et lors d’autres événements à caractère festif, il sourit et discute en gesticulant, mais on ne le croit pas – comme c’est souvent le cas lorsqu’un ancien ministre des Finances et directeur de banque, qui a fréquenté pendant des décennies presque exclusivement les hautes sphères de la société, doit soudainement se mêler au petit peuple.

Lacke Schong. Depuis sa nomination à l’unanimité comme tête de liste du CSV, ce « nouveau » pacifiste se présente comme un patriarche idéologique. Il a établi les listes pour les élections à la Chambre selon ses propres critères. Il a écarté l’aile sociale et mis en avant l’aile libérale sur le plan économique. La « diversité socio-professionnelle » des candidat·e·s, qu’il met en avant lors du congrès, se limite aux classes sociales supérieures : médecin·e·s, ingénieur·e·s, entrepreneur·e·s, économiste·e·s, enseignant·e·s ; rares sont ceux qui ne possèdent pas de diplôme universitaire. Un quart des 60 candidat·e·s du CSV et la moitié des huit tête de liste sont des juristes ; rien qu’au centre, six avocat·e·s à la Cour se présentent.

À l’Est, Léon Gloden et Max Hengel sont en tête de liste. Tout comme Frieden, Gloden est associé au cabinet Elvinger Hoss Prussen ; quant à Hengel, fidèle du parti, il a occupé pendant 16 ans les fonctions de secrétaire adjoint et de coordinateur politique du groupe parlementaire du CSV. Avec la deuxième élue de 2018, l’ancienne ministre et députée Octavie Modert, ou avec Stéphanie Weydert, avocate d’affaires chez Arendt & Medernach et cosecrétaire générale du CSV au charme de la jeunesse rurale, la parité aurait pu être atteinte sans problème dans l’Est, mais Frieden ne les a manifestement pas jugées capables d’assumer un rôle de direction. L’égalité entre les sexes ne figure pas parmi ses dix priorités. Dans le sud, il a préféré le président de groupe, libéral sur le plan économique et maire de Mamer, Gilles Roth, ainsi que le professeur de sport sans profil particulier mais populaire et maire d’Esch, Georges Mischo, au premier élu de 2018, l’ancien secrétaire général du LCGB et président du parti, Marc Spautz. Si Frieden avait voulu la parité, il aurait pu nommer Nathalie Morgenthaler, assesseure à Sanem et directrice du CET, ou Anne Logelin, vice-présidente adjointe du parti et enseignante ; la section de Monnerich a critiqué publiquement le fait que ses conseillers communaux n’aient pas du tout été pris en compte. Dans le district Nord, où les têtes de liste étaient réparties de manière paritaire entre la coprésidente du groupe parlementaire Martine et le député européen Christophe Hansen, l’ancien syndicaliste du LCGB Aly Kaes s’est plaint de n’avoir même pas été consulté ; il a qualifié le CSV, dans une interview accordée à RTL, de « le parti des laquais de Schong ». Frieden s’est quant à elle entourée, au centre, de la jeune coprésidente du parti et conseillère communale de Stater, Elisabeth Margue, qui a remplacé Viviane Reding à la Chambre il y a neuf mois. Avocate d’affaires chez Arendt & Medernach appartient à l’aile libérale-économique du CSV ; dans sa jeunesse, elle gardait les enfants de Frieden. Samedi, environ 92 % des délégués ont voté pour les quatre listes, la liste du Centre de Frieden ayant obtenu le plus faible score avec 89 %.

Le CSV de Luc Frieden n’a ni compréhension ni confiance envers les personnes qui ne consacrent pas toute leur vie au service de l’économie ; qui n’ont pas de diplôme universitaire et doivent pourtant travailler dur sans gagner beaucoup ; qui n’ont aucune perspective, voire aucune envie, d’ascension sociale, mais souhaitent malgré tout mener une vie décente. Gëlle Fro a révélé l’admiration que Frieden porte aux « chefs d’entreprise dynamiques qui mènent leurs projets à bien ». Il a notamment mis en avant l’ancien cycliste professionnel Andy Schleck, qui a ouvert l’année dernière son deuxième magasin de vélos, ainsi que son camarade de classe de l’Athénée, Philippe Schaus, petit-fils de l’ancien vice-Premier ministre du DP Eugène Schaus, qui a gravi les échelons jusqu’au poste de PDG de la holding Moët Hennessy, filiale du géant mondial LVMH, spécialisé dans la production de produits de luxe hors de prix (dont le PDG conservateur, Bernard Arnault, a déjà fait plusieurs fois la une des journaux pour ingérence dans les médias et évasion fiscale massive via des paradis fiscaux, notamment au Luxembourg).

Contexte : Cette position se reflète également dans le programme électoral que Luc Frieden a élaboré pour le CSV (du moins dans les dix priorités qu’il a présentées samedi). Presque tous les domaines sont mis au service de l’économie et doivent s’y subordonner : « Nous aimerions donc avoir une économie dynamique, qui crée des emplois bien rémunérés, mais pour cela, nous devons mettre en place les conditions-cadres nécessaires pour que cela soit possible, et pour que les entreprises puissent se développer, lorsqu’elles ont besoin de terrains, lorsqu’elles souhaitent créer de nouveaux emplois (…), et pour qu’un climat s’installe dans notre pays où l’on ait envie de se mettre au travail », déclare-t-il. La priorité absolue est d’augmenter le pouvoir d’achat de la classe moyenne dans son ensemble. À cette fin, Luc Frieden (à l’instar du LSAP et des syndicats) souhaite un élargissement des tranches salariales dans le barème fiscal, afin que le taux d’imposition des salariés n’augmente pas systématiquement à chaque deuxième tranche d’indexation. Contrairement à la gauche politique, Frieden souhaite toutefois également réduire l’impôt sur les sociétés. Des impôts trop élevés sur les revenus du capital conduiraient les entreprises à délocaliser vers d’autres pays.

Ses adversaires politiques lui ont reproché ces dernières semaines que des baisses d’impôts pour tous ne pouvaient pas être financées, surtout si, comme le CSV, on souhaitait maintenir le plafond de la dette à un niveau bas. Mais M. Frieden leur rétorque que des impôts bas stimulent la croissance économique, ce qui, en retour, renfloue les caisses de l’État. Le CSV ne se préoccupe que de manière superficielle du pouvoir d’achat de la classe moyenne. Dans l’ouvrage *Europa 5.0*, rédigé en 2016 par Frieden en collaboration avec deux membres du directoire de la Deutsche Börse avec lesquels il avait travaillé à la Deutsche Bank, est expliqué l’objectif réel des faibles impôts sur les salaires : ils visent à stimuler la demande des entreprises sur les marchés du travail et en matière d’investissements dans le stock de capital (p. 111). Si les impôts sur les salaires étaient augmentés, l’intérêt des salariés pour les heures supplémentaires et leur disposition à les effectuer diminueraient. Les auteurs constatent également qu’un droit du travail trop rigide (p. 99) pourrait y contribuer : Des règles de protection contre le licenciement trop strictes (p. 35) et des salaires minimums élevés (p. 101) entraveraient la croissance économique ; il faudrait davantage de flexibilité dans la réglementation du temps de travail (p. 101). Luc Frieden ne s’exprime pas aussi clairement pendant la campagne électorale que dans son livre. Il ne veut pas trop contrarier l’aile sociale de son parti. C’est pourquoi il déclare samedi que le CSV ne souhaite pas réglementer les horaires de travail et le télétravail par la loi, mais au niveau de l’entreprise, et qu’il entend soutenir le dialogue social au sein des entreprises.

Contrairement à « Gambia », le CSV ne souhaite pas supprimer les tranches d’imposition datant de la période de l’occupation nazie, qui ont pour conséquence que les célibataires, les personnes séparées et les veufs paient plus d’impôts que les personnes mariées ou les partenaires enregistrés. Elle souhaite simplement doubler la durée (de trois à six ans) au terme de laquelle les veuves et les veufs passent de la classe d’imposition 2 à la classe 1a, moins avantageuse. Outre son orientation pro-business, le CSV de Luc Frieden se distingue surtout par sa vision réactionnaire et hétéronormative de la famille. Les « jeunes familles » qui entament leur carrière doivent recevoir un kit de démarrage leur garantissant des allègements fiscaux pendant trois ans. Le CSV souhaite accorder aux jeunes parents le droit au travail à temps partiel, « afin qu’ils puissent concilier famille et travail de manière harmonieuse ». Les parents qui s’occupent de leurs enfants à la maison devraient percevoir le double des allocations familiales jusqu’à ce que leurs enfants atteignent l’âge de la scolarité obligatoire. « Je préfère parler d’équilibre travail-enfants plutôt que d’équilibre travail-vie privée, car le travail fait partie intégrante de la vie », déclare Luc Frieden. Passer du temps avec ses enfants ne fait manifestement pas partie de la vie à ses yeux, et les jeunes qui optent pour un mode de vie s’écartant du modèle familial de l’après-guerre n’ont apparemment aucun droit aux loisirs, mais doivent en contrepartie continuer à payer des impôts nettement plus élevés.

« Le climat nous tient tous à cœur, la nature est quelque chose de tellement merveilleux », s’enthousiasme Luc Frieden samedi, tout en réaffirmant son engagement envers les objectifs climatiques européens, constate que le Luxembourg figure parmi les derniers du classement européen en matière d’énergies renouvelables, ignore délibérément le tourisme à la pompe et annonce que le CSV rétablira l’équilibre entre l’économie, le social et le climat grâce à des investissements importants dans les entreprises et les personnes : « Quand on ne construit pas de pistes cyclables (…) parce qu’il y a un biotope quelque part (…), quand on ne peut pas construire sur le périmètre prévu parce qu’une chauve-souris vole d’un clocher à un arbre, je dis que l’équilibre n’est pas le bon », estime le chef de file du parti, qui promet de construire des rocades, de prolonger les lignes de tramway jusqu’aux communes voisines de la capitale et de mettre en place de meilleures liaisons ferroviaires vers l’étranger.

Pendant que Luc Frieden prend la parole, les 59 autres candidat·e·s sont assis·es derrière lui. Claude Wiseler a pris place au premier rang. À certains moments, le coprésident du parti ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire suffisant – comme s’il se réjouissait d’avoir enfin trouvé quelqu’un d’autre pour endosser la responsabilité si le CSV ne parvenait pas, une nouvelle fois, à entrer au gouvernement en octobre. Avant la présentation des candidats, Wiseler prononce son propre discours devant la convention. Pour accompagner l’entrée en scène de l’ancien tête de liste malheureux de 2018, Guru a choisi le tube d’INXS « New Sensation ». Wiseler évoque le renouveau à la tête du parti et la nouvelle équipe, « celle qui veille à ce que nous menions ce bateau, ce grand bateau, ce bateau qui a déjà une longue histoire, à travers les eaux qui nous attendent ». Environ une heure plus tard, la convention est interrompue pendant 15 minutes pour le dépouillement des bulletins de vote des délégués. Outre les membres du parti Maurizio et Leo Spiridigliozzi, qui jouent de l’accordéon et du xylophone, la jeune musicienne Emilie Beneké assure l’animation pendant la pause. Avant que cette jeune chrétienne-sociale de 18 ans, originaire de l’Est, n’entonne la mélodie de la polka de la procession dansante d’Echternach, elle interprète au saxophone la ballade de Céline Dion « My heart will go on », chanson thème du film romantique catastrophe Titanic.