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Institutions et démocratie 12 min de lecture

Discuter, ridiculiser, manifester

Séances de questions à la Chambre des députés sur la neutralité et la réforme des forces armées luxembourgeoises pendant l'entre-deux-guerres

Article paru dans Édition juin 2025
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De 1815 à 1866, la Confédération allemande fut une alliance d’États d’Europe centrale
dotée d’une composante militaire commune de défense, l’armée fédérale. Le Grand-Duché devait lui aussi y participer en fournissant un contingent. La fin de la Confédération allemande fut suivie de la neutralité luxembourgeoise, à la suite de la Conférence de Londres de 1867. Lors de cette conférence, les grandes puissances de l’époque convinrent avant tout de « neutraliser » leurs intérêts vis-à-vis du Luxembourg, c’est-à-dire de ne pas annexer ce petit pays et de l’accepter comme État-tampon.

Au cours de la longue période de paix qui a suivi la guerre franco-allemande de 1871, le gouvernement luxembourgeois a alors mené, de son côté, une « auto-neutralisation » systématique, qui se traduisait, sur le plan de la politique militaire, par une absence d’alliance et une démilitarisation, protégées par des déclarations de garantie. Une fiction de droit international que l’on a tenté de maintenir même sous le régime d’occupation allemand de la Première Guerre mondiale, tant du côté luxembourgeois que du côté de l’Empire allemand. L’occupation par des contingents allemands s’est transformée sans heurts, en 1918, en une présence de l’Entente dans le Grand-Duché, elle aussi contestable au regard du droit international, avec notamment des troupes françaises jusqu’à fin décembre 1923. C’est dans ce contexte qu’un débat sur l’avenir de la Force armée luxembourgeoise (1881-1940)¹ a été lancé à la Chambre des députés, au Krautmarkt ; ce débat, resté en suspens et marqué par de vives oppositions, allait couver pendant toute la période de l’entre-deux-guerres. Dans le budget de l’État, les dépenses consacrées à la sécurité pendant l’entre-deux-guerres représentaient en moyenne entre 1 et 1,5 % des dépenses totales.

Pour alimenter le débat, voici un collage tiré du compte-rendu sténographique du Parlement du début des années 1920, où l’on retrouve parfois des intonations familières chez les personnages (dont la liste figure dans un encadré à la p. 11). Ce collage commence le 13 février 1920.

« M. Krier. Ce n’est plus la guerre ! Pourquoi avons-nous besoin de soldats ? »

M. Reuter, ministre d’État. « Vous avez eu l’occasion de constater par vous-même pourquoi nous avons besoin de soldats. »2

Lors d’une séance ultérieure, le 26 février 1920, consacrée au même sujet, le syndicaliste chrétien Nicolas Jacoby défend, face à la gauche, la présence des Français comme une garantie de sécurité nécessaire pour le Luxembourg – malgré la violation du principe de neutralité.3 Les discussions revenaient sans cesse sur les mouvements de grève de l’époque, sur la tentative de renversement de la monarchie et sur la terreur du bolchevisme soviétique en Russie, qui hantait particulièrement les conservateurs.

« M. Jacoby. Si donc la présence des soldats français est humiliante et dégradante, comme vous le prétendez, vous pourriez avoir honte au plus profond de vous-mêmes d’avoir fait de la retenue [au sens d’une intervention, note de l’éditeur] des soldats français une nécessité, voire un devoir.

M. Blum. C’est un renversement des responsabilités.

M. Erpelding. Vous agissez à l’encontre des intérêts du peuple. Vous êtes un escroc sans scrupules.

M. Krier. Vous êtes des traîtres à la classe ouvrière.

[…]

M. Jacoby. M. Herschbach a déclaré que les propos du ministre d’État sur la milice ne lui plaisaient pas et qu’il y était opposé. Oui, il est facile aujourd’hui de vouloir s’attribuer les lauriers dans ce domaine, même s’il n’y en a pas à récolter sur cette question, car, d’après ce que je perçois de l’état d’esprit dans le pays, la milice est très bien accueillie.

M. Erpelding. Espèce de petit malin !

[…]

M. Erpelding : « En épuisant le peuple, on lui réclame encore un tribut de sang, l’armée, vous ne pouvez pas le nier. [Nous devons] remettre sur pied les os épuisés de notre peuple.4 »

[et]

Nous prouvons au monde entier que nous lui rendons de grands services, sans armée et sans milice. […]

Sans contrainte ni discipline rigoureuse, les frères luxembourgeois ont aligné près de 4 000 soldats sur les champs de bataille français…

M. Aug. Thorn. En sommes-nous déjà à 4 000 ?

M. Erpelding. … dont 3 000 ont péri au combat.

[…]

« Si nous disposons d’une milice, nous serons alors en mesure de partir en guerre. M. Blum. Tout à fait ! Nous y serons contraints ! »

François Erpelding fait ici allusion aux volontaires de guerre qui servaient dans les régiments de marche de la Légion étrangère française, c’est-à-dire non pas au sein des troupes mercenaires, mais parmi ceux qui, sous le drapeau et au service de la France, furent envoyés au front pour lutter contre les Allemands en vue de la libération du Grand-Duché. Les dernières études font état de 1 048 légionnaires luxembourgeois, dont 274 ont perdu la vie au cours de la guerre.5 Dès 1918, René Blum proposa, pour témoigner de l’engagement du Luxembourg contre l’occupation allemande, la publication d’un livre d’or destiné à honorer les noms de tous les volontaires luxembourgeois.6 En 1923, ce magnifique ouvrage parut sous le titre *Patrie*. Le Livre d’or de nos légionnaires 1914-1918.

La neutralité stricte et sans défense n’avait pas permis de protéger le Luxembourg, malgré l’engagement de volontaires dans l’armée étrangère. Le Premier ministre propose donc que le pays abandonne la politique de neutralité stricte héritée de l’époque du ministre d’État Paul Eyschen (1888-1915) ; d’adhérer à une nouvelle « version mondiale de la Confédération germanique », la Société des Nations (League of Nations), et de soutenir ses capacités d’intervention militaire et de sanctions politico-économiques.

Séance du 12 novembre 1920 :

« M. Reuter, ministre d’État. À l’heure actuelle, la Société des Nations est la seule institution capable d’assurer la garantie de notre indépendance, qui a été reconnue par les puissances étrangères, et la sauvegarde de notre sécurité. […] Une neutralité luxembourgeoise non garantie par les puissances étrangères, c’est-à-dire par la Société des Nations, et non défendue par des forces militaires, est une chimère, un non-sens.

[…]

M. Erpelding. Nous n’avons pas besoin de l’armée. L’armée n’est là que pour plonger les gens dans le malheur et la misère. […] Notre peuple jouit d’un niveau d’éducation sans pareil. Nous étions heureux de ne pas avoir d’armée, […]. Nous sommes satisfaits de ce que nous avons.

M. Dupong. « Alors le socialisme est lui aussi superflu (Interruption de M. Krier. Bruits confus). »7

Au cours de la session parlementaire suivante, le 9 février 1922, François Erpelding attise à nouveau les esprits lors du débat sur la réforme militaire :

« M. Erpelding : Nous courons le risque de voir le peuple luxembourgeois militarisé et nous devons le faire savoir au pays. J’appelle le peuple luxembourgeois à faire front contre cet asservissement et cette muselière. (Très bien ! Sur le banc socialiste.) »

[…]

M. Dupong, rapporteur. Comme vient de le dire l’honorable ministre d’État, nous avons intérêt à adhérer à la Société des Nations, en attendant une meilleure garantie de notre indépendance. […] La Société des Nations est une création de droit international tout à fait nouvelle, qui n’entrait pas dans les prévisions des constituants de 1868, de sorte que la conception de notre neutralité n’exclut en aucune manière l’idée d’une neutralité vis-à-vis d’une conception, d’une construction juridique absolument nouvelle, qui vient tout juste de voir le jour. […] De sorte que nous n’avons en aucune façon besoin de renoncer à notre neutralité pour pouvoir adhérer à la Société des Nations. Nous ne sommes pas neutres vis-à-vis de la Société des Nations, c’est évident, mais nous resterons neutres, comme par le passé, vis-à-vis de tous les États qui nous entourent, de la même manière que nous l’avons été jusqu’ici sous le régime de notre Constitution.

[…]

M. Reuter, ministre d’État. Il va de soi qu’un pays qui prétend faire partie de la grande famille des nations civilisées s’acquitte de ce devoir (Très bien ! à droite).«

Michel Welter refuse de reconnaître ce lien.

« M. Welter. [O]n veut nous militariser (Allons donc ! à droite). [L’]ambition de figurer dignement dans la Société impérialiste qui se prépare ou qui voulait se préparer (Murmures à droite). »

[…] avec ces grandes puissances qui ne rêvent que de conquêtes, de batailles et de combats (Rires à droite).

M. Aug. Thorn. C’est du roman.

M. Welter. Il faut que tout le monde sache que le Grand-Duché de Luxembourg continuera, comme par le passé, à se passer de militaires, à se passer d’une armée, et à vivre tranquillement et paisiblement à l’ombre de sa neutralité, comme il l’a fait jusqu’à présent.

M. Aug. Thorn. Quelle imagination ! »8

Les libéraux radicaux sont eux aussi restés sur leur position de rejet et ont contesté le lien entre l’armée et la neutralité, ainsi que la neutralité armée en tant que condition fondamentale pour garantir le statut du Grand-Duché en droit international. L’entrepreneur Nicolas Ludovicy, de Larochette, a même entrevu, le 1er février 1924, le danger d’un coup d’État militaire :

« M. Ludovicy : Nous n’avons pas besoin de soldats pour les défilés et les jeux de guerre, ni d’officiers de bal ou de cour. Nous ne cédons pas nos volontaires pour satisfaire des défilés inutiles et autres divertissements. Notre caserne doit être une école destinée à former les futurs gardiens de l’ordre, les agents de sécurité et les fonctionnaires administratifs. […]

Notre corps d’officiers se voit ainsi offrir un vaste champ d’action pour s’orienter et se spécialiser dans différentes directions, afin de le maintenir en activité constante, comme M. Decker semble le souhaiter. […]

« Dans les pays du Sud, comme au Portugal par exemple, une force militaire cohérente composée de 30 officiers et de 1 700 hommes formant un noyau de troupes lourdement armées pourrait facilement se laisser entraîner à des « pronunciamentos ». »9

Dans le monde hispanophone, le terme « pronunciamiento » désignait l’appel lancé par un officier de haut rang pour s’opposer à la politique du gouvernement du pays. Il s’agissait d’une forme d’activisme qui s’accompagnait généralement d’une menace militaire (déploiement de troupes), mais qui ne conduisait pas nécessairement au renversement du gouvernement, c’est-à-dire qui ne devait pas forcément aboutir à la mise en place d’une junte militaire.

Lors de la séance suivante, le ministre d’État Émile Reuter réaffirme une nouvelle fois sa position concernant la nouvelle donne en matière de neutralité luxembourgeoise :

« M. Reuter, ministre d’État. En effet, depuis la création de la Société des Nations, le terme de « neutralité » n’a plus le même sens qu’avant la guerre, avant la création de ce nouvel organisme international que l’on appelle la « Société des Nations ». [L]a neutralité stricte, telle qu’elle avait été conçue avant la guerre, ne permet pas le passage de troupes sur le territoire neutre, même des troupes de la Société des Nations. »10

Et cela allait à l’encontre des projets du gouvernement – à savoir que le Luxembourg participe, au nom de la Société des Nations, à l’envoi de forces de maintien de la paix ou autorise le passage et le rassemblement de telles forces sur le territoire luxembourgeois. Le Grand-Duché devint membre de la Société des Nations, dans des circonstances juridiques formelles parfois singulières. Pour Reuter, puis Bech et Dupong, la crédibilité du Grand-Duché restait toutefois en jeu. Conclusion
Finalement, le débat s’essouffla et le Luxembourg conserva son statut d’autoneutralité – jusqu’à la campagne de l’Ouest menée par la Wehrmacht allemande et l’occupation des pays du Benelux (« Fall Gelb ») à partir du 10 mai 1940.

Quelques années plus tard, dans le cadre des préparatifs de la création de l’OTAN et de l’adhésion à cette organisation, la classe politique luxembourgeoise, dans un rare consensus entre tous les partis à l’exception des communistes, a finalement mis un terme à la neutralité du pays. Une fois que la situation géopolitique s’est stabilisée après la guerre de Corée pour laisser place à la guerre froide, c’est également le Luxembourg, bénéficiant d’une relative sécurité grâce à ses partenaires de l’OTAN, qui a aboli le service militaire obligatoire dès 1967.

À l’heure actuelle, les anciens accords de garantie semblent s’éroder et les menaces d’autrefois se concrétiser sous une nouvelle forme, mais : l’histoire ne s’est jamais répétée, seules certaines circonstances semblent se ressembler, auxquelles il convient alors de réagir en conséquence. Une idée fondamentale résonne également toujours dans le débat actuel : la paix, en luxembourgeois, signifie avant tout vouloir être laissé en paix. Une vision certes sympathique, mais qui n’est pas viable à long terme.

Dramatis personae

Blum, René (1889-1967), avocat, diplomate et député social-démocrate d’Esch-sur-Alzette, puis ministre de la Justice, des Travaux publics et des Transports dans le gouvernement Bech (1926-1937) ; ambassadeur à Moscou (1944-1955).

Decker, Othon (1886-1963), dentiste, député sans étiquette d’Echternach. Ministre de la Sécurité sociale et du Travail au sein du gouvernement éphémère de Prüm (1925-1926).

Dupong, Pierre (1885-1953), cofondateur du Parti de la droite, qui deviendra plus tard le CSV ; avocat, ministre des Finances en 1936, puis ministre d’État et chef du gouvernement luxembourgeois en exil (1940-1944) à Londres à partir de 1937.

Erpelding, François (1879-1961), cheminot, député social-démocrate d’Ettelbruck, fut victime en 1944 d’une purge au sein de son parti et se retira alors de la vie politique.

Herschbach, Bernard (1891-1978), employé dans le secteur des assurances, député conservateur de Consdorf ; il fut par la suite, pendant de nombreuses années, président de la Fédération luxembourgeoise des éleveurs de petits animaux.

Jacoby, Nicolas (1878-1960), menuisier, employé des chemins de fer et syndicaliste chrétien originaire du Brandebourg.

Krier, Pierre (1885-1947), député social-démocrate d’Esch-sur-Alzette, rédacteur ; en 1937, ministre du Travail au sein du gouvernement Dupong-Krier, premier ministre socialiste de l’histoire du Luxembourg.

Ludovicy, Nicolas (1861-1947), propriétaire d’une filature et d’une teinturerie, maire de Larochette ; d’abord inscrit sur la liste électorale du Parti radical-socialiste ; puis il rejoignit la Ligue libérale, avant de passer, dans les années 1930, au Parti radical-libéral.

Reuter, Émile (1874-1973), membre fondateur du Parti de la droite, qui deviendra plus tard le CSV ; ministre d’État et directeur général des Affaires étrangères et de l’Intérieur (1918-1925).

Thorn, Auguste (1873-1948), député chrétien-libéral de la ville de Luxembourg, avocat issu de la dynastie éponyme de politiciens, d’industriels et d’entrepreneurs.

Welter, Michel (1859-1924), médecin et cofondateur du Parti social-démocrate/Parti socialiste/Parti ouvrier luxembourgeois, brièvement ministre/directeur général de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce (1916-1917), est décédé d’un accident vasculaire cérébral.

Passages repérés par Thomas Kolnberger, historien à l’Institut d’histoire de l’Université du Luxembourg. Dans le cadre d’une analyse plus large, ce thème est abordé dans une contribution figurant dans un ouvrage collectif (publié par la Bibliothèque nationale) intitulé : Le Luxembourg entre guerre et paix (1815-1945) : la neutralité, une garantie de sécurité pour un petit État ?