Au deuxième étage du Musée national d’histoire militaire se trouve une moto Matchless de couleur vert kaki, mise au point par l’armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale pour les missions de messagerie. L’armée luxembourgeoise l’a utilisée jusque dans les années 1960. Elle est exposée entre une mitrailleuse Thompson, des photos, des uniformes et des insignes en tissu arborant le sceau du « Jhang de Blannen » (introduit en 1962 pour conférer un peu plus de prestige à l’armée). À Diekirch, l’exposition « Ons Arméi um Härebierg » retrace les premières années de l’armée d’après-guerre jusqu’à aujourd’hui ; l’accent est toutefois mis sur la période durant laquelle l’armée organisait le service militaire obligatoire.
Quiconque souhaiterait se renseigner sur le déroulement des débats parlementaires concernant l’instauration du service militaire obligatoire n’y trouvera pas de réponse. En effet, le service militaire obligatoire a été instauré en novembre 1944, avant même la fin de la guerre, par un décret grand-ducal. Quatorze jours plus tôt, le ministre d’État Pierre Dupong avait levé la neutralité du Luxembourg lors d’une conférence de presse donnée à Londres, où il vivait en exil. Rétrospectivement, le lieutenant-colonel Erny Thiel a salué cette décision en 1996 dans le magazine *Die Warte* : « À un moment où presque tous les peuples d’Europe étaient encore sous les armes, il aurait été irresponsable, même pour un petit pays comme le Luxembourg, de ne rien faire pour sa propre sécurité et de vouloir rester indifférent face à l’avenir. » Il régnait alors une « conviction unanime » selon laquelle « l’instauration du service militaire obligatoire répondait à une nécessité ». En effet, le Luxembourg fut saisi par une vague de patriotisme qui se traduisit par l’enrôlement immédiat de milliers de volontaires. Cependant, la mise en place des forces armées souffrait d’un manque d’instructeurs expérimentés ; l’armée agissait dans la précipitation et l’improvisation, elle manquait d’équipement et d’instructions claires, comme le note l’historien Felix Streicher (d’Land, 18 février 2022). Cela ne passa pas inaperçu ; un officier britannique estima en 1947 qu’il s’agissait d’une « force of no military value ».
Une partie essentielle de l’exposition présentée dans l’ancienne brasserie, qui abrite aujourd’hui le musée, est consacrée aux années qui ont suivi 1945, lorsque le Luxembourg, sous le commandement de la France, est devenu une puissance d’occupation dans la Sarre et dans l’arrondissement de Bitburg. À l’époque, l’armée locale s’était installée dans l’ancienne caserne de la Wehrmacht à Bitburg, où les Luxembourgeois sont restés jusqu’en 1955. Une guérite peinte en rouge, blanc et bleu, datant de cette époque, a été reconstituée au musée. Le catalogue de l’exposition fournit de plus amples informations : ainsi, les soldats luxembourgeois auraient d’abord défilé fièrement en uniforme et armés de fusils, afin de montrer qu’ils constituaient une force d’occupation. Ils voulaient renverser la situation : tout comme les Luxembourgeois, autrefois occupés, devaient saluer devant le drapeau nazi, les Allemands devaient désormais saluer devant le drapeau luxembourgeois. Ceux qui refusaient étaient parfois maltraités. Un journal de bataillon de l’époque indiquait d’ailleurs que certains brûlaient d’envie de « tordre le cou à ce Preiss ». Les premiers occupants avaient vécu des expériences de guerre très diverses : « C’est ici que se côtoyaient d’anciens résistants et des conscrits de force, des survivants des camps de concentration et des combattants alliés de la libération, ainsi que des vétérans de la Légion étrangère et de tout jeunes aspirants », écrit Felix Streicher (d’Land, 18 février 2022). Un mélange parfois explosif de profils, chacun avec ses propres traumatismes.
Au fil du temps, cependant, des échanges animés s’établirent avec la population du Palatinat – bien qu’une interdiction de fraternisation fût en vigueur. Ce rapprochement fut facilité par des points communs qui leur étaient familiers à tous les deux, tels qu’un catholicisme marial et le contexte linguistique francique de la Moselle. La pénurie générale de marchandises et le marché noir qui en résulta firent le reste. Le catalogue consigne les souvenirs d’une habitante de l’Eifel dont le père échangeait des cigarettes contre du cuir avec un Luxembourgeois non-fumeur ; une amitié se noua, qui dura jusqu’à la mort de l’ancien occupant. On dansait parfois dans le même restaurant, les habitants de Bitburg assistaient à la messe célébrée en luxembourgeois ; sur les 3 800 habitants restants, on comptait environ 1 000 Luxembourgeois. La vague de normalisation s’est poursuivie avec l’arrivée de jeunes ayant effectué leur service militaire, qui n’avaient pas connu la Seconde Guerre mondiale au front. Comme il n’existait pas encore de centre de formation au Luxembourg, la caserne de Bitburg a pris le relais.
La brigade Piron présentait une composition tout aussi hétérogène que celle de la première génération d’occupants. Le musée vient d’acquérir une veste d’origine ayant appartenu à l’opérateur radio Jean-Pierre Bour, membre de ladite brigade. C’est sous ses couleurs que 126 Luxembourgeois ont combattu pendant la Seconde Guerre mondiale au sein de cette formation forte de 2 300 hommes au total, principalement en Normandie et en Belgique. Les Luxembourgeois faisaient partie soit d’une unité de reconnaissance, soit de la brigade d’artillerie. Un seul Luxembourgeois de la brigade a perdu la vie pendant la guerre, « non pas au combat, mais dans un accident, probablement un accident de voiture », précise le directeur du musée, Benoit Niederkorn, à la demande du journal *Land*. Le nom de la brigade remonte au général de corps d’armée belge Jean-Baptiste Piron, qui a constitué une armée en exil en Grande-Bretagne en 1942. De nombreux combattants luxembourgeois, « en tant que vétérans expérimentés, ont apporté leur savoir-faire à l’armée luxembourgeoise d’après-guerre, ce qui a également renforcé les liens étroits avec l’armée belge », indique le catalogue. L’étude des archives relatives à la brigade Piron constitue le prochain grand projet de recherche du musée militaire. « On estime à environ 200 le nombre de dossiers qui se trouvent encore en Belgique ; nous souhaitons les examiner cette année », explique M. Niederkorn. On tente par ailleurs de contacter les familles des anciens soldats afin de collecter d’autres documents, tels que des journaux intimes. « Cela pourrait nous permettre de retracer la guerre du point de vue des soldats eux-mêmes. » Les historiens du musée souhaitent par ailleurs savoir comment la vie des soldats a évolué par la suite : s’ils sont restés attachés à l’armée ou s’ils s’en sont détournés, traumatisés. Le musée militaire est géré par une association qui a conclu une convention avec l’armée, le ministère de la Culture et la commune de Diekirch. Un tel cadre ne menace-t-il pas la liberté de recherche ? M. Niederkorn assure que son équipe et lui-même sont libres de travailler selon les normes académiques.
Il est frappant de constater à quelle vitesse l’enthousiasme initial pour l’armée s’est évanoui. Dès la fin de la guerre, les socialistes et les communistes ont critiqué le service militaire au Parlement, le jugeant trop coûteux. L’un des moments forts de cette hostilité envers l’armée fut le refus, à quatre reprises, de l’ancien résistant Henri Weinand d’effectuer son service militaire – au motif que l’armée de Dupong-Schaus était illégale, car elle ne reposait pas sur une loi militaire (mais sur un décret). Weinand a été traduit en justice et acquitté en 1948. Son avocat était Victor Bodson, membre du LSAP, qui, curieusement, avait auparavant été qualifié par le journaliste Paul Cerf de « père spirituel » du service militaire luxembourgeois. Après le verdict, l’Escher Tageblatt rapporta qu’il s’agissait du « coup le plus dur » porté jusqu’alors au gouvernement Dupong-Schaus-Bech ; un tribunal agissant dans une « fière indépendance » avait attesté d’un abus de pouvoir de la part du gouvernement du CSV, ce dont tout le pays avait désormais pris connaissance. Les ministres auraient été particulièrement nerveux, car ils craignaient « une évasion de l’Égypte des casernes du Luxembourg, de Walferdingen et de Bitburg, accompagnée de manifestations agitées, de vitres brisées et de portes enfoncées aux résidences ministérielles ». À cette époque, le ressentiment à l’égard du service militaire n’était toutefois pas encore aussi marqué.
Mais la pression politique au sein du Parlement ne cessait de s’intensifier : à l’ère de la bombe atomique, une stratégie de « présence sur le terrain » n’avait aucun sens, la nourriture servie à Härebierg était mauvaise, les lits inconfortables – tel était le discours des socialistes. Et la question des coûts était sans cesse remise en cause : en 1954, 10 % du budget de l’État étaient consacrés à la politique de défense, contre seulement la moitié de ce montant à l’éducation. En 1953-1954, l’armée avait atteint son effectif maximal de 5 119 hommes avec le Groupement tactique régimentaire (GTR) – un effectif qui ne favorisait toutefois pas son acceptation. C’est ainsi qu’un journaliste de Revue illustrait la rapidité avec laquelle le Luxembourg pourrait voir sa relève masculine anéantie : « En une seule journée de combat, voire en un après-midi ensoleillé, le beau GTR peut être entièrement broyé et anéanti par les moyens de guerre modernes ! Et avec lui, toute la fleur de la jeunesse masculine d’un peuple entier ! » À cela s’ajoutaient des raisons financières expliquant le manque de transition des recrues vers le statut de soldat de carrière, comme le souligne le catalogue de l’exposition : « Le quotidien d’un soldat de carrière était dur, monotone et – surtout – mal rémunéré. » En 1949, un soldat gagnait 16 francs par jour, tandis qu’un ouvrier dans une aciérie gagnait 32 francs de l’heure. Mais les réticences de la société luxembourgeoise à l’égard de l’armée s’expliquaient aussi par les accidents mortels survenus dans les camps d’entraînement – comme celui de Nikolaus Karls, originaire de Diekirch, en 1954, que Roger Manderscheid a transposé dans son œuvre Feier a Flam : « Cette année-là, à Manower, un jeune soldat a perdu la vie. Lors d’un exercice de lancer de grenades à main. Ici, la grenade défensive n’a pas été lancée assez loin au-delà du bord du fossé et, alors qu’il voulait, comme cela était prescrit, regarder où elle allait tomber, elle a explosé. (…) Il n’y avait pas de place pour le jeu de la guerre. » Lors des funérailles de son fils, le père aurait crié : « Comment vais-je retrouver mon fils maintenant ? Dois-je vraiment avoir une armée ? »
Le déménagement de la caserne de Bitburg vers Diekirch s’est finalement concrétisé dans les années 1950. Selon l’historien Ernest Breuskin, le Luxembourg a subi des pressions pour construire une nouvelle caserne après que le président Truman eut décidé, en 1948, de réduire les effectifs militaires en Allemagne. Au départ, on envisageait de construire près de la capitale, mais faute de place, le choix s’est porté sur Diekirch, qui avait déjà été une ville de garnison jusqu’en 1867. Le conseil des échevins a soutenu ces projets avec enthousiasme, car – comme il l’a expliqué dans une interview accordée à la revue Revue – les fêtes « gagneraient en intensité grâce à la présence militaire » et il espérait une dynamisation de l’économie locale grâce à l’installation du personnel militaire. Mais il fallait d’abord que la commune organise, à partir de 1949, l’achat de parcelles à bâtir afin de construire une nouvelle route d’accès ; 200 arbres fruitiers, dont la valeur d’indemnisation s’élevait à 120 000 francs, ont été abattus et une ferme démolie avant que la construction proprement dite de la caserne, dont le coût s’élevait à 7,3 millions de francs, puisse commencer. Les travaux s’achevèrent en 1955. Diekirch étant devenue un pôle militaire, une attitude différente vis-à-vis de l’armée s’y est développée : alors que la plupart des habitants – le Luxembourg étant un ancien État neutre – considéraient l’armée presque comme un corps étranger, à Diekirch, même les socialistes la soutenaient souvent sans réserve, analyse Breuskin dans un numéro spécial du Gemengebuet.
En 1965, le moral des jeunes a complètement basculé. Dans la nuit du vendredi 12 février au samedi 13 février 1965, des autocollants sont apparus dans les casernes : « Pas de millions pour les canons », « Débarrassez-nous de l’armée de fourrure, envoyez les officiers à la fonderie ». Mais ce n’était pas tout : on trouvait également ces autocollants dans les rues, dans les compartiments de train, dans les usines de Dudelange et d’Esch, dans un internat universitaire parisien, dans les bars de Liège et sur la guérite du soldat qui montait la garde devant le Palais grand-ducal, comme l’a retracé l’historien Henri Wehenkel (d’Land, 16/07/2021). L’action a été coordonnée par l’association étudiante Assoss. « L’armée avait si souvent répété le jour J, celui où l’ennemi surgirait de derrière les collines – et voilà que l’ennemi avait pénétré dans les casernes sans que personne ne s’en aperçoive », a écrit Wehenkel. Ce sont ces évolutions des années 1960, ainsi que l’attitude de la société luxembourgeoise à l’égard de l’armée, qui sont à peine abordées dans l’exposition. D’une part, on ne peut pas exiger d’une exposition qu’elle couvre tous les sujets ; d’autre part, cela montre peut-être que le musée fait partie intégrante de l’armée luxembourgeoise.
Deux ans plus tard, la jeunesse – alors très nombreuse – avait pris le dessus. Victor Bodson, cette fois-ci en tant que président de la Chambre, ouvrit en juin 1967 un débat sur la loi visant à supprimer le service militaire obligatoire. Six mois auparavant, la Chambre avait adopté à l’unanimité une motion déposée par le député du CSV Jean Spautz (père de Marc Spautz), qui stipulait que, « compte tenu de l’évolution de la situation internationale ainsi que des difficultés économiques et démographiques de notre pays », le gouvernement devait négocier avec l’OTAN afin de mettre en place un concept de défense « permettant la suppression du service militaire obligatoire », comme on peut le lire dans les archives de la Chambre. Dans son introduction, le rapporteur Romain Fandel (LSAP) a déclaré que toutes les couches de la société, et en particulier la jeunesse, soutenaient la nouvelle loi. Le gouvernement dirigé par le CSV sous la houlette de Pierre Werner n’était toutefois pas convaincu par la nouvelle orientation prise par l’armée ; rétrospectivement, Werner a déclaré au Land que cela avait été un « moment crucial » de son mandat lorsque son jeune collègue de parti avait déclenché un débat sur le service militaire obligatoire – cela avait été un « moment particulièrement douloureux ». Un jeune homme politique du CSV se rangeait toutefois plutôt du côté du député Spautz ; Jean-Claude Juncker a déclaré l’année dernière dans ce journal : « J’étais en Septième en 1967 et j’étais heureux de ne pas devoir effectuer de service militaire. » Jusqu’en 1967, près de 35 000 hommes ont effectué leur service militaire ; la dernière promotion était née en 1947. Initialement fixé à douze mois, le service a ensuite été ramené à neuf, puis finalement à six mois.
Il y a un an, le groupe parlementaire du LSAP a demandé la tenue d’un débat d’actualité au Parlement sur « l’introduction éventuelle du service militaire obligatoire » – bien sûr pour s’y opposer une nouvelle fois. Cette demande faisait suite à une interview accordée huit mois plus tôt au journal *Wort* par la ministre de la Défense du DP, Yuriko Backes, dans laquelle elle déclarait que le Luxembourg « ne pourrait peut-être pas éviter de débattre d’un service militaire obligatoire ». Au Parlement, elle affirme avoir été mal comprise, précisant qu’elle avait simplement constaté que cette question faisait l’objet d’un débat à l’échelle européenne. Pour elle, cependant, le service militaire obligatoire n’est « pas une solution ». Sa réintroduction « ne figure pas dans le programme de coalition ». Et que disent les jeunes lorsqu’ils visitent le musée avec leur classe ? Pensent-ils que le service militaire pourrait redevenir obligatoire ? « Non, le débat politique ne les a pas touchés, ils ne font pas de comparaisons avec la situation actuelle », répond Benoit Niederkorn.
L’exposition « Ons Arméi um Härebierg », conçue par Lynn Schroeder, Philippe Victor, Marc Heinrich, Laurent Mehlen et le directeur du musée Benoit Niederkorn, est ouverte au public jusqu’au 15 septembre. Le catalogue est vendu au prix de 30 euros.