Depuis l’effondrement du « socialisme réel », la gauche radicale luxembourgeoise cherche à se forger une identité. Au début des années 1990, des membres de l’aile eurocommuniste du KPL et des trotskistes du Parti socialiste révolutionnaire (RSP) ont formé Nei Lénk, qui, tout comme les communistes, n’a pas réussi à entrer au Parlement en 1994. En 1999, ils se sont associés aux staliniens du KPL et à des dirigeants radicaux de l’organisation de jeunesse du LSAP pour former le mouvement de rassemblement « déi Lénk ». Bien que le parti ait remporté un mandat lors des élections législatives, des conflits internes ont entraîné une scission en 2003.
En 2004, le KPL et déi Lénk se sont présentés sur des listes distinctes ; tous deux sont restés en dessous des 2 %. À cette époque, déi Lénk s’est engagée dans la sphère extraparlementaire. Elle a participé aux manifestations pour la paix contre la guerre en Irak, où elle a recruté des membres au sein de l’association « Jugend fir Fridden a Gerechtegkeet ». Ses campagnes contre la directive Bolkestein et la Constitution européenne lui ont permis de mobiliser de nombreuses personnes. En 2009, elle a fait son retour à la Chambre des députés ; depuis 2013, elle détient deux sièges et est représentée au conseil communal dans les trois plus grandes villes ainsi qu’à Sanem. Des tensions au sein du parti régnaient surtout entre les trotskistes radicaux du RSP et les « socio-humanistes » plus modérés, issus du KPL. Le succès d’André Hoffmann et de Serge Urbany aux élections a permis aux « réformistes » de garder le dessus sur les « révolutionnaires », même si, en 2013, Justin Turpel, un ancien trotskiste, a été élu à la Chambre.
Pendant longtemps, « déi Lénk » a surtout mis en avant des revendications social-démocrates. Son programme était largement réformiste, appelant à des changements sociopolitiques et à la remunicipalisation des services privatisés. Lorsque le DP, le LSAP et les Verts ont formé pour la première fois une coalition gouvernementale en 2013, ils ont également mis en œuvre les réformes sociopolitiques réclamées par la gauche, ce qui n’a pas forcément facilité son travail dans l’opposition.
Lors des élections législatives de 2018, la Gauche a réussi à conserver ses deux sièges, mais n’a pas réussi à remporter le troisième ou le quatrième siège qu’elle espérait. Le succès des Verts aux élections législatives et européennes a donné matière à réflexion à la gauche. Afin de se démarquer du gouvernement socio-écolo-libéral, tout en répondant aux défis de la crise climatique et aux revendications des militantes pour le climat appelant à un changement de système, Déi Lénk a dû se réinventer. Un groupe de personnes, dont certaines avaient été politiquement formées au sein du mouvement écologiste radical, a décidé de promouvoir la pensée écosocialiste, une combinaison de protection de l’environnement, d’anticapitalisme et de participation démocratique à la base. L’écosocialisme n’est pas une idée nouvelle ; il remonte en grande partie aux thèses formulées par le philosophe anarchiste Murray Bookchin dans les années 1960. Dans les années 1980, les partisans fondamentalistes de l’écosocialisme étaient majoritaires lors de la fondation des Verts en Allemagne ; au Luxembourg, ce courant dominait au sein du GAP. Dans le contexte de la crise climatique, ce concept est repris depuis quelques années par les partis de gauche dans toute l’Europe. En 2019, Line Wies et Steve Biver, collaborateurs du groupe parlementaire, ont rédigé un document destiné à servir de base de discussion interne pour cette nouvelle orientation. Conformément au principe de la démocratie de base, les membres devaient soumettre des propositions d’amélioration dans le cadre d’une large consultation. Au sein de la gauche, les avis divergent quant à l’efficacité de ce processus.
Lors du congrès régional qui s’est tenu dimanche à Colmar-Berg, l’écosocialisme a de nouveau été au centre des débats. La protection du climat et de l’environnement avaient déjà été des thèmes abordés par la Gauche en 2013 et 2018, mais en 2023, le parti souhaite faire de l’écosocialisme sa marque de fabrique. Une résolution écosocialiste radicalement anticapitaliste, rédigée par l’aile trotskiste minoritaire mais très engagée, a été retirée dimanche par ses auteurs au profit d’une résolution « plus modérée » du bureau de coordination, rédigée par Serge Urbany, Patrizia Arendt, David Wagner et André Hoffmann dans un langage plus sobre et moins combatif. Contrairement à la résolution des anciens trotskistes, elle considère que des réformes en profondeur sont possibles au sein des sociétés capitalistes. La manière dont elles pourront être concrètement mises en œuvre doit encore faire l’objet de discussions au sein de groupes de travail. Parmi les 50 à 60 personnes qui s’étaient rendues dimanche à Colmar-Berg, on comptait de nombreux nouveaux membres et de jeunes militants. 38 d’entre eux se sont inscrits à la Coordination nationale, un nombre jamais atteint auparavant.
La question de savoir si le capitalisme doit être renversé par des réformes ou par une révolution importe peu à de nombreux membres de la « nouvelle gauche ». Souvent, ils n’ont pas de formation de base en théorie marxiste ou critique. Ils ont rejoint le parti parce qu’ils considèrent la société comme injuste. Le Jonk Lénk, qui s’est reconstitué il y a deux ans en tant que sous-organisation du parti mère, met l’accent sur les nouveaux mouvements sociaux. Il se revendique davantage des valeurs de gauche que d’une idéologie et adopte une approche intersectionnelle. Par conséquent, ce n’est pas la justice sociale ou la redistribution des richesses qui est sa priorité, mais elle part du principe que la pauvreté et la question de classe ne peuvent être dissociées d’autres formes de discrimination et de thèmes tels que le racisme, le genre, la queeritude ou la santé mentale. L’une des principales préoccupations de Jonk Lénk est d’encourager les personnes qui ne « bénéficient pas du privilège d’une formation universitaire » à se pencher sur ces problématiques.
Ce défi préoccupe toutefois également le parti mère. Dans une analyse récente des élections de 2018 et 2019, Déi Lénk est parvenu à la conclusion qu’il devait, outre son électorat traditionnel – les universitaires politisées –, mobiliser davantage de jeunes électrices et de personnes qui ne se sentent plus représentées par les partis traditionnels. En d’autres termes : il ne parvient toujours pas à atteindre les personnes qu’il souhaite en réalité représenter. Pour changer cela, le parti souhaite s’inspirer du concept de « community organizing », qui est notamment mis en œuvre avec succès par la gauche aux États-Unis. Cela implique que les militantes du parti s’adressent directement aux gens, les écoutent et cherchent avec eux des solutions à leurs problèmes. L’OGBL poursuit cette stratégie depuis un certain temps dans des secteurs où les syndicats sont moins fortement représentés. Déi Lénk n’a jusqu’à présent pas fait grand-chose à cet égard, mais selon les co-porte-parole Carole Thoma et Gary Diderich, cela devrait changer à l’avenir. Pendant la campagne électorale, ils pourraient même envisager de faire du porte-à-porte.
D’autres personnalités de gauche, comme l’ancien député David Wagner, plaident en faveur d’un renforcement de l’opposition extraparlementaire, quelque peu négligée ces derniers temps, afin d’attirer ainsi de nouvelles sympathisantes. L’organisation de jeunesse, en particulier, entretient des contacts avec des mouvements sociaux et des organisations de la société civile telles que Youth for Climate, le Mouvement écologique, Cigale et Queer Ladies, la plateforme Friddens ou encore le collectif d’artistes Richtung22. Les membres du parti mère ont récemment été actifs, en dehors du cadre parlementaire, principalement au sein de la plateforme féministe JIF et de l’association de défense des locataires.
Le débat politique autour de l’indice pourrait offrir à la gauche une bonne occasion de s’affirmer comme une force progressiste. En tant que seul parti représenté au Parlement, elle est encore en mesure de défendre de manière crédible les positions de l’OGBL. Dès 2014, la Fondation Robert Krieps avait constaté dans sa note de synthèse que Déi Lénk constituait pour le LSAP « un concurrent de taille auprès des syndicats ». Après la dispute entre l’OGBL et les socialistes au sujet du « Solidaritéitspak », cette alliance semble s’être encore renforcée.
Si la gauche parvient, lors de la prochaine campagne électorale, à surmonter les faiblesses structurelles qu’elle a identifiées dans son analyse électorale, elle pourrait peut-être, en 2023, se rapprocher du résultat obtenu par Jean-Luc Mélenchon en France, au lieu de continuer à végéter dans les eaux où son parti frère allemand a lui aussi sombré en 2021. En effet, les diverses crises auxquelles la société est confrontée semblent, dans l’ensemble, conduire à un changement de mentalité. Fin mars, le Statec a publié un document de travail dans lequel il considère le néo-humanisme comme une issue possible à la crise sanitaire et à la crise climatique. La théorie néo-humaniste privilégie la durabilité sociale et écologique au détriment de la croissance économique et n’est donc pas si éloignée de l’écosocialisme modéré de la gauche.
Le risque est que le parti connaisse une évolution similaire à celle des Verts. Si les idées de realpolitik viennent à dominer, il deviendra certes plus attractif pour un plus grand nombre d’électeurs ; mais pour la gauche radicale, qui recherche un parti au profil politique sans compromis, il ne constituera alors plus une option. La résolution adoptée dimanche ne va toutefois pas encore aussi loin.
Selon ses propres estimations, la gauche doit avant tout travailler sur sa stratégie électorale : la planification, la mobilisation des adhérents et la gestion des finances doivent être améliorées. Elle souhaite également mettre en œuvre ses décisions de manière plus cohérente à l’avenir. Cela inclut notamment le fait que le discours anticapitaliste combatif de certains responsables du parti ne correspond souvent pas au programme du parti.
Et si tout cela ne fonctionne pas, la gauche pourra peut-être cette fois-ci marquer des points grâce à une personnalité de premier plan. Depuis quelques semaines, le barde national Serge Tonnar est officiellement membre du parti. La question de savoir s’il se présentera aux élections reste toutefois en suspens.