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Institutions et démocratie 15 min de lecture

Des nuages sombres planent au-dessus de notre monde

Dans son programme électoral, déi Lénk propose des perspectives à long terme pour le progrès social. Tant qu'elle ne renforcera pas sa présence au Parlement, ce programme ne servira toutefois qu'à nouveau de modèle pour d'autres partis.

Article paru dans Édition juillet 2023
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Marc Baum et Carole Thoma lors du congrès qui s'est tenu fin mars au Casino Syndical © Photo : Sven Becker

G-W-G La rue Philippe II est la rue du luxe de la ville haute. Dior, Chanel, Louis Vuitton et Gucci y ont installé leurs boutiques haut de gamme. Dans un immeuble de six étages situé en diagonale en face de la boutique de chaussures du créateur français Christian Louboutin, où l’on peut acheter une paire de baskets pour un quart à un tiers du salaire minimum non qualifié, la Chambre des députés a loué des locaux pour la « Sensibilité politique » de Déi Lénk. La semaine dernière, le parti anticapitaliste y a présenté son programme pour les élections à la Chambre des députés. Celui-ci n’a pas été adopté lors d’un congrès public, mais lors d’une assemblée générale interne (dans le cadre d’une réunion élargie de la Coordination nationale). L’ancien député David Wagner, membre du bureau de coordination, a justifié cette décision mardi lors d’un entretien avec le journal *Der Land* en expliquant qu’on avait voulu donner la possibilité aux membres qui ne se sentent pas à l’aise en présence de la presse d’exposer leur point de vue. Le président du bureau de coordination, Marc Baum, avait déjà déclaré la semaine dernière que, si d’autres partis organisaient certes des congrès, ceux-ci ne servaient plus que très rarement à débattre du fond. Déi Lénk ne souhaite plus être le seul parti à offrir au public un aperçu de ses débats internes et de l’élaboration de son programme.

Dans la préface du programme électoral, André Hoffmann, l’un des pères fondateurs et des penseurs de la gauche luxembourgeoise, dresse un tableau sombre de la société. À l’instar de ce que fait habituellement le Patronat avant la réunion tripartite, il évoque des « nuages sombres » qui s’amoncellent, non pas (uniquement) au-dessus de l’économie, mais au-dessus du monde entier : inégalités croissantes, destruction de l’environnement naturel et changement climatique, guerre en Ukraine, réarmement dangereux. La Gauche identifie comme cause la logique de l’accumulation capitaliste : la croissance à tout prix. Dans les douves de la forteresse Europe, beaucoup de ceux qui doivent fuir les conséquences de la pauvreté, de la guerre et du changement climatique se noient. Au niveau national, la gauche s’inquiète surtout du nombre croissant de travailleurs pauvres, de la pénurie de logements et d’un système scolaire incapable de réduire les inégalités sociales. Cette situation devrait en réalité susciter un tollé général, mais celui-ci se fait jusqu’à présent attendre, constate l’ancien député et ancien échevin de la ville d’Esch. Au lieu de cela, « les citoyens assommés ou engourdis par la propagande néolibérale » se réfugient dans la résignation, soutiennent « de faux manifestants » ou de nouvelles formes de nationalisme autoritaire. « Il nous faut nous réveiller », exhorte la gauche, ou, de manière plus poétique, en référence au poète Guillaume Apollinaire, décédé en 1918 : « À rallumer les étoiles, nous avons tout à gagner ».

« Tout pour tous », tel est également le slogan de la campagne électorale, qui fait lui-même écho au Manifeste du Parti communiste de 1848. La « montée du prolétariat au rang de classe dominante » par le biais d’une révolution ouvrière, telle que la concevaient Karl Marx et Friedrich Engels, n’est pas l’objectif de la Gauche, issue du mouvement eurocommuniste et d’une scission du KPL il y a 24 ans. Au contraire, l’objectif est de dépasser le système capitaliste par des réformes au sein de la démocratie parlementaire, afin d’ouvrir la voie à une société juste.

Le programme pour les élections à la Chambre du 8 octobre met traditionnellement l’accent sur l’emploi et les affaires sociales, le logement et l’éducation. Dès 2018, le parti avait mis davantage l’accent sur la protection du climat et de l’environnement ; en avril 2022, il a réaffirmé son orientation écosocialiste lors d’un congrès. Dans l’ensemble, le programme actuel ne diffère que très peu de celui élaboré par La Gauche il y a cinq ans. Sa structure est très similaire, tout comme la longueur du texte ; seuls les chapitres consacrés à la famille, à la fonction publique et aux biens communs ont été supprimés ou intégrés dans d’autres sections ; le chapitre « Finances » a été rebaptisé « Fiscalité » ; enfin, la présentation a été remaniée et affinée.

Plein emploi. La nouveauté réside avant tout dans la revendication d’une « garantie d’emploi », a déclaré mardi la co-porte-parole Carole Thoma au journal « Der Land ». Dès le début de son programme, la Gauche promet « l’emploi pour tous et pour toutes » : le droit à une formation de qualité ou à un contrat de travail à durée indéterminée pour tous les résidents âgés de plus de 16 ans et résidant au Luxembourg depuis au moins deux ans. L’Adem, l’agence pour l’emploi qui doit faire l’objet d’une réforme, jouera un rôle central à cet égard : elle devra instaurer le plein emploi grâce à un modèle économique alternatif. Celui-ci doit permettre de créer des emplois à forte valeur ajoutée sur les plans social et écologique. Les personnes qui n’ont pas trouvé d’emploi à l’expiration de leur droit aux allocations chômage doivent percevoir une indemnité d’attente d’un montant équivalent au salaire minimum qualifié ou non qualifié. Celui-ci doit être immédiatement majoré de 300 euros afin d’atteindre 60 % du revenu médian, comme le réclament la Confédération européenne des syndicats et la directive européenne sur le salaire minimum. Afin de lutter contre les inégalités salariales, un plafond pour les hauts revenus doit être instauré dans les entreprises de plus de 250 salariés. Le salaire le plus élevé ne pourra pas dépasser huit fois le salaire le plus bas. Dans les entreprises qui versent à leurs salariés le salaire minimum non qualifié, le plafond salarial s’élèverait ainsi à environ 20 000 euros par mois. La Gauche, tout comme l’OGBL, souhaite augmenter la part des conventions collectives (sectorielles) par le biais d’une réforme législative ; la règle selon laquelle les salariés percevant le salaire minimum non qualifié bénéficient du salaire minimum qualifié après dix ans d’expérience professionnelle doit être rétablie. En outre, la durée hebdomadaire du travail doit être réduite à 32 heures et une sixième semaine de congés doit être instaurée.

La Gauche ne souhaite pas supprimer la place financière, mais se désengager progressivement des activités financières liées à l’évasion fiscale et à « d’autres pratiques néfastes et risquées ». Le secteur financier doit se tourner vers des fonds « véritablement durables », qui respectent notamment les droits du travail, des chaînes d’approvisionnement équitables et des critères environnementaux, explique Gary Diderich, co-porte-parole du parti. Le parti souhaite également préserver le site sidérurgique, le faire passer à l’hydrogène et confier à ArcelorMittal la production d’éoliennes et de rails. Sur les grands terrains, il souhaite implanter, à la place des usines de yaourts, des entreprises industrielles à forte intensité de main-d’œuvre et à vocation écologique, et modifier la politique de subventions agricoles de manière à promouvoir davantage les aliments bio et l’alimentation végétale que les produits conventionnels et d’origine animale. La Gauche est convaincue que ce modèle économique alternatif fonctionnera, car pour atteindre l’objectif de 1,5 degré, l’économie mondiale doit être profondément restructurée, explique M. Diderich.

Si le Luxembourg parvenait à s’imposer dans ce domaine comme une puissance économique hautement spécialisée, cela permettrait de couvrir les dépenses élevées liées à l’État-providence, que Déi Lénk souhaite continuer à développer, affirme Diderich. La politique fiscale doit également permettre de générer des recettes supplémentaires : la suppression des tranches d’imposition devrait être compensée par l’augmentation du taux d’imposition maximal à 50 %, la réintroduction de l’impôt sur la fortune, l’instauration d’un impôt sur les successions en ligne directe (à partir d’un montant de 1,5 million d’euros) et la suppression de l’exonération fiscale sur les dividendes.

Afin d’accélérer la transition énergétique, les investissements publics doivent être « considérablement » augmentés et le tourisme à la pompe doit être progressivement supprimé. Parallèlement, les allocations familiales doivent être revues à la hausse, l’accès au congé parental simplifié et la période de référence légale pour les arrêts maladie prolongée. Pour financer ces changements, la Gauche propose de supprimer le plafond des cotisations sociales. L’âge de la retraite doit être ramené à 60 ans, la retraite minimale augmentée et les maisons de retraite gérées par l’État et les communes, afin de mieux réguler les tarifs. Le système de santé doit être entièrement transféré au secteur public ; les hôpitaux doivent devenir des établissements publics qui emploient des médecins en tant que salariés bien rémunérés. Des structures publiques décentralisées doivent voir le jour dans toutes les régions du pays, ainsi que des maisons de santé pluridisciplinaires dans les communes et les quartiers de plus de 1 000 habitant·e·s.

Programme d’urgence : face à la crise du logement, indissociable de la question sociale, la gauche entend proposer un programme d’urgence prévoyant l’octroi de moyens publics importants pour le rachat de Vefa (ventes en l’état futur d’achèvement), pour soutenir les communes dans la construction de logements abordables, ainsi qu’aux promoteurs publics et d’utilité publique, a expliqué Gary Diderich jeudi dernier. M. Diderich n’est pas seulement l’expert en matière de logement de la Gauche, mais également président de la commission communale des loyers de Differdange, cofondateur de l’association de défense des locataires ainsi que du projet « WG » de l’asbl Life, une initiative d’utilité publique conventionnée avec le ministère du Logement, qui loue des immeubles, les transforme en colocations avec le soutien des communes et les loue selon le principe de la gestion locative sociale. Aux côtés de la candidate de La Gauche au centre, Nathalie Reuland, Diderich gère l’asbl Life ; il en est également le trésorier depuis plus d’un an. Outre le programme d’urgence, La Gauche souhaite mettre en place une garantie universelle des loyers par le biais d’une caisse de solidarité couvrant les loyers impayés. Cette caisse serait alimentée par l’État, les bailleurs, les banques et les cautions locatives. Elle souhaite mettre en place une structure similaire pour les ménages qui ne peuvent plus rembourser leur prêt en raison de la hausse des taux d’intérêt.

L’éducation joue un rôle important dans la transformation de la société. Afin de réduire les inégalités sociales au sein du système éducatif, la gauche milite en faveur d’une école intégrée et souhaite renforcer le rôle émancipateur de l’école, notamment par la mise en place de cours de philosophie pratique ainsi qu’une formation de base en histoire et en sociologie, qui porte un regard critique sur l’histoire coloniale et sensibilise à l’importance des mouvements sociaux.

Peut-être qu’une telle formation de base pourrait contribuer à éviter que les générations futures ne deviennent des « citoyens résignés, assommés ou engourdis par la propagande néolibérale » et à atténuer quelque peu la montée des « faux mouvements de protestation et des nouvelles formes de nationalisme autoritaire ». Lors des élections communales de juin, la gauche a surtout perdu des voix de liste. Dans ses « bastions » d’Esch-sur-Alzette, de Sanem et de la ville de Luxembourg, elle a dû céder un de ses deux sièges dans chaque cas ; à Differdange et à Dudelange, elle est restée stable à un niveau faible ; ce n’est qu’à Schifflingen qu’elle a remporté un mandat. Dans son analyse électorale, le conseiller communal d’Esch et co-tête de liste dans le sud, Marc Baum, d’une tendance générale défavorable à la gauche politique, puisque les Verts, le LSAP et le KPL ont également perdu des sièges, ainsi que du « vote utile » de l’électorat traditionnel de gauche, qui a par exemple pratiqué le vote panaché à Esch et à Differdange, au lieu de voter pour la liste de gauche, afin de renforcer le LSAP et d’empêcher ainsi la victoire du CSV et du DP. Marc Baum et la députée Myriam Cecchetti voient une autre raison dans le manque de visibilité pendant la phase intense de la campagne électorale : par rapport à d’autres partis, Déi Lénk a affiché beaucoup moins d’affiches. Si de nombreux membres s’en sont rendu compte à temps, la direction du parti n’a pas réagi, déplore Myriam Cecchetti.

Malgré les défaites douloureuses essuyées lors des élections municipales, la gauche continue de nourrir l’ambition d’assumer des responsabilités politiques. « Notre parti se considère comme un contrepoids au CSV et au DP », a déclaré Carole Thoma il y a deux semaines sur Radio 100,7, sans exclure implicitement une coalition (peu probable en termes de nombre de voix) avec le LSAP et les Verts. En réalité, son programme est moins « révolutionnaire » qu’il n’y paraît, alors que, par exemple, la tête de liste des Verts, Sam Tanson, ou celle des socialistes, Paulette Lenert, affirment dans des interviews, conformément à la « théorie du fer à cheval », , affirment dans des interviews que leurs positions sont « extrêmes » et excluent d’emblée toute coalition avec elle – tout comme avec l’ADR d’extrême droite. Ce rejet s’explique peut-être par sa revendication, réitérée dans son programme électoral, de la dissolution de l’OTAN et de la démilitarisation. Mais cela montre en même temps à quel point la gauche doit encore lutter contre les préjugés et que le « spectre du communisme » hante toujours l’esprit des responsables politiques (petit-)bourgeois.

La Gauche compte également des têtes de liste, au nombre de huit au total : quatre dans le sud, deux dans le centre et deux dans l’est. La liste pour le district nord n’a été publiée qu’hier après-midi ; elle ne comporte aucune tête de liste. La députée Nathalie Oberweis ne se représentera pas, bien qu’elle ait été élue pour la première fois à la ville de Luxembourg lors des élections communales. Myriam Cecchetti a certes réussi à convaincre la direction du parti de se présenter dans le sud, mais pas en tant que tête de liste. En mai 2021, pendant la pandémie de coronavirus, Nathalie Oberweis et Myriam Cecchetti avaient remplacé Marc Baum et David Wagner à la Chambre selon le principe de rotation et s’étaient senties dépassées par la nécessité de concilier leur travail parlementaire et leur vie de famille. Cela a entraîné des tensions internes entre eux et certains collaborateurs parlementaires. À la place de Myriam Cecchetti, c’est désormais Line Wies, ancienne conseillère communale d’Esch et attachée parlementaire, qui sera tête de liste dans le district Sud, aux côtés de Marc Baum et des co-porte-parole Carole Thoma et Gary Diderich. Dans le centre, l’ancienne conseillère municipale de la capitale, Ana Correia da Veiga (40 ans), mènera la liste aux côtés de David Wagner.

Une bataille de communication : dans le cadre de la campagne électorale nationale, Déi Lénk entend désormais investir beaucoup plus dans les affiches qu’avant les élections communales. Myriam Cecchetti, réélue le 11 juin au conseil communal de Sanem, plaide pour que l’on mise davantage sur les personnalités à partir de septembre. Les contenus sont bel et bien là, il suffit simplement de les transmettre « aux gens » à travers des messages courts et percutants. Marc Baum se prononce lui aussi en faveur d’une mise en avant accrue des têtes de liste en tant que porte-parole des contenus, comme le font depuis longtemps les autres partis. Gary Diderich avait déjà osé, pendant la campagne électorale communale, lancer l’initiative de recueillir 100 signatures de personnalités de la vie publique qui le soutenaient en tant que maire de Differdange. Cette tentative n’a toutefois pas porté ses fruits : s’il a certes légèrement amélioré son score personnel, le parti est resté bien en deçà de ses propres attentes en termes de voix de liste. L’initiative solitaire de Diderich a par ailleurs conduit la co-tête de liste désignée de La Gauche à Differdange et troisième élue en 2017, Sonia Scalise, passe du côté des Pirates peu avant les élections. Ceux-ci se présentaient pour la première fois à Differdange et ont immédiatement obtenu 8,6 %, tandis que La Gauche stagnait à un peu plus de 5 %.

C’est notamment face aux Pirates, qui se montrent particulièrement agressifs et vifs d’esprit sur les réseaux sociaux, que Déi Lénk devra se mesurer au cours des prochains mois. Afin d’améliorer sa communication sur les réseaux sociaux, la gauche a trouvé, en la personne d’André Marques et d’Alija Suljic, deux candidats pour sa liste du Sud qui maîtrisent bien les nouvelles technologies. Suljic, qui s’est fait un nom dans la bulle Twitter luxembourgeoise sous le pseudonyme « al jazeera éislek », devrait en outre, en tant que coordinateur de la communication numérique, s’adresser aux jeunes via TikTok, explique Marc Baum.

Contrairement aux Pirates, qui se présentent comme un prestataire de services politiques, la Gauche dispose d’un programme mûrement réfléchi et cohérent dans de nombreux domaines, qui, s’il ne peut être mis en œuvre du jour au lendemain, ouvre néanmoins des perspectives à long terme pour le progrès social. Tant qu’elle n’aura pas renforcé sa présence parlementaire, elle devra toutefois se résigner à ce que ses idées ne servent que de modèle pour les programmes électoraux d’autres partis.

L’une des plus grandes faiblesses de la gauche réside peut-être dans ses dissensions internes, régulièrement mises en avant à l’extérieur, qui découlent de sa constitution et de sa conception d’elle-même en tant que mouvement politique. Au sein de ce parti, de plus en plus infiltré ces dernières années par des membres issus de la gauche catholique et du mouvement écologiste, couve encore aujourd’hui le conflit historique entre les parlementaristes et les « trotskistes », qui prônent une opposition extraparlementaire (Apo) (d’Land, 31 mars 2023). En réalité, l’un n’exclut pas l’autre, mais pour mener une Apo efficace, le mouvement manque de base – de militants prêts à se mettre au service de la « cause » et à y consacrer leur temps libre. À l’exception d’Esch-sur-Alzette, où la Gauche dispose encore d’une section active, il lui a même été plus facile, au printemps, dans la plupart des communes, de trouver des candidat·e·s pour les listes électorales que des bénévoles prêts à coller et à accrocher des affiches.