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Institutions et démocratie 18 min de lecture

Raccordement de l’Eifel

Les Luxembourgeois en tant qu'occupants dans l'Allemagne d'après-guerre (1945-1955)

Article paru dans Édition février 2022
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La participation des troupes luxembourgeoises à l’occupation de l’Allemagne d’après-guerre se situe certainement bien en dehors du corpus de connaissances en histoire contemporaine. Pourtant, cette curieuse intervention militaire constituait bel et bien une dure réalité historique : entre 1945 et 1955, l’armée luxembourgeoise, placée sous commandement suprême français, a occupé deux secteurs dans les arrondissements de Bitburg et de Saarburg. La mission de ces troupes d’occupation était avant tout de nature politique : leur présence en Allemagne devait souligner de manière ostentatoire l’engagement futur du Grand-Duché aux côtés des Alliés occidentaux, assurer à ce petit État une place concrète à la table des négociations des puissances victorieuses à Berlin et, à plus long terme, garantir son intégration dans les alliances européennes et atlantiques. Par ailleurs, le gouvernement luxembourgeois poursuivait également, avec ses forces d’occupation sur le territoire allemand, des objectifs de politique étrangère tout à fait égoïstes : ainsi, l’armée d’occupation dans l’Eifel et en Sarre devait « préparer, par une politique d’occupation, l’annexion éventuelle de ce territoire » 1.

Dans les faits, l’occupation luxembourgeoise ne s’est toutefois pas déroulée derrière les portes closes des bureaux ministériels ni sur les tables de cartographie des militaires ; mais dans les rues dévastées par les bombardements de Bitburg, dans les villages agricoles isolés de l’Eifel et dans les villages viticoles situés entre la Moselle et la Sarre. Pour plusieurs dizaines de milliers d’occupants et d’occupés, cette occupation a constitué, pendant près d’une décennie – de novembre 1945 à juillet 1955 –, une réalité quotidienne pour laquelle il fallait trouver un modus vivendi. L’occupation luxembourgeoise a ainsi créé le cadre politique nécessaire aux premières rencontres et interactions sociales entre Allemands et Luxembourgeois après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La naissance d’une armée

Le 20 octobre 1945, des représentants du gouvernement luxembourgeois et du « Général Commandant en Chef français en Allemagne » signèrent un accord attribuant à l’armée luxembourgeoise deux secteurs au sein de la zone d’occupation française. À la date symbolique du 11 novembre 1945, soit à peine trois semaines plus tard, le 2e bataillon d’infanterie de la nouvelle armée luxembourgeoise fit son entrée solennelle dans le secteur qui lui avait été attribué, dans l’arrondissement de Bitburg. Deux jours plus tard, les soldats du 1er bataillon firent quant à eux leur entrée dans la partie occidentale de l’arrondissement de Saarburg. Cependant, l’entrée solennelle des deux unités, en présence de hauts dignitaires et de centaines de civils en liesse, ne parvint pas vraiment à masquer le caractère précipité de cette intervention militaire. Car l’armée d’occupation luxembourgeoise était avant tout une chose : improvisée. Les quelque 1 500 hommes des jeunes troupes d’occupation avaient été formés à la hâte à partir de juillet 1945 en vue de leur déploiement en Allemagne. Leur entraînement souvent rudimentaire et leur manque criant d’équipement moderne ainsi que d’instructions claires en matière de politique d’occupation en faisaient une armée dont l’employabilité était très limitée. « L’“armée” qui a vu le jour est une force symbolique sans aucune valeur militaire »2, notait avec dédain le chef de la mission militaire britannique au Luxembourg. Le verdict de l’officier chargé du personnel au sein de l’état-major luxembourgeois fut tout aussi sévère : « [N]os bataillons actuels ne sont bons à grand-chose. »3

En réalité, la mise en place de l’armée luxembourgeoise d’après-guerre fut un processus semé d’embûches. Certes, le gouvernement avait déjà instauré le service militaire obligatoire dès la fin de l’année 1944, et les candidats à une carrière en uniforme faisaient la queue devant les bureaux de recrutement, mais sans instructeurs expérimentés ni officiers formés dans des écoles militaires, la mise en place des forces armées s’est inévitablement enlisée. À ses débuts, l’armée luxembourgeoise a donc dû compter sur la capacité d’improvisation de ses nombreuses recrues marquées par la guerre. Mais quant à leurs expériences, elles n’auraient pas pu être plus contrastées. Au sein des forces d’occupation luxembourgeoises se côtoyaient des hommes qui avaient vécu activement les événements de la guerre sur les fronts les plus divers, voire sous des uniformes opposés. On y trouvait d’anciens résistants aux côtés de « conscrits de force », des survivants des camps de concentration côtoyaient des combattants de la libération alliés, et des vétérans de la Légion étrangère côtoyaient de tout jeunes aspirants. Aussi précieuses que ces expériences de guerre aient pu paraître à première vue, elles se sont toutefois rapidement révélées problématiques pour la consolidation de la nouvelle institution. L’armée luxembourgeoise d’après-guerre se présentait comme un mélange explosif – un creuset presque bouillonnant, attisé par des destins de guerre divergents.

Malgré toute cette hétérogénéité, les expériences divergentes de la guerre, et par conséquent aussi les attentes vis-à-vis de l’avenir immédiat, convergeaient toutefois à nouveau sur un point. Presque tous les officiers et soldats de la nouvelle armée d’occupation luxembourgeoise avaient subi des souffrances personnelles et des injustices du fait de la guerre, de l’occupation et de l’annexion du Luxembourg pendant la Seconde Guerre mondiale, et se considéraient, eux-mêmes et leurs familles, comme des victimes du régime nazi. Dans l’immédiat après-guerre, un revanchisme germanophobe régnait donc au sein de l’armée, à tous les échelons. Les troupes qui entrèrent en novembre 1945 dans les arrondissements de Bitburg et de Saarburg n’avaient donc qu’une seule envie – comme le résuma avec concision un officier supérieur – : « tordre le cou à Preiss ».4

« Les rôles sont inversés »

La veille de l’invasion prévue des troupes d’occupation dans l’arrondissement de Bitburg, le journal D’Unio’n, proche de la résistance, a une nouvelle fois attisé les tensions déjà vives au sein de l’armée par des appels polémiques. « C’est vous que les Allemands ont le plus détestés, c’est à vous qu’ils ont imposé cet uniforme allemand tant haï », lançait le quotidien aux futurs occupants. « La semaine prochaine, ce même garçon, en tant que soldat luxembourgeois, se tiendra à la frontière pour défendre le sol prussien […]. Où qu’il vienne, que ce soit dans l’Eifel ou dans la Sarre, tu le puniras par le mépris.5 « L’image de l’ennemi « prussien », sans cesse évoquée dans tous les médias, trouvait, comme nous l’avons déjà souligné, un terrain extrêmement fertile dans l’esprit des soldats et des officiers en raison de leurs diverses expériences de guerre. « Le Luxembourgeois n’est certainement pas un homme animé par des pensées de revanche », affirmait encore le 13 novembre 1945 le Tageblatt, par ailleurs plutôt réservé. Et pourtant : « la joie malveillante monte en soi, qu’on le veuille ou non. »6

Les militaires directement impliqués partageaient ce point de vue. Aux yeux de nombreux occupants, la participation de l’armée luxembourgeoise à l’occupation de l’Allemagne d’après-guerre apparaissait comme une sorte de réparation symbolique pour les injustices personnelles et collectives subies sous le régime nazi. Le fait que les troupes luxembourgeoises occupent désormais le territoire allemand ne représentait pas seulement une satisfaction personnelle pour la plupart des soldats ; c’est en étant interprétée par les Luxembourgeois comme un véritable renversement des rôles d’occupation que l’occupation a pris toute son importance. « An elo ass et un ons fir ze besetzen ! »7 se réjouissait l’hebdomadaire Ons Jongen fin novembre 1945. « Les rôles sont inversés », reprenait le Tageblatt. « [L]es anciens nazis, les oppresseurs, doivent désormais obéir à ceux qu’ils ont autrefois asservis, les co-vainqueurs d’aujourd’hui. »8

Sur le plan purement graphique, ce renversement des rôles a trouvé son apogée dans les caricatures de Pierre Bergem, qui deviendra plus tard officier et qui, en 1945, a réalisé plusieurs dessins revanchistes pour le « Luxemburger Wort » et « Ons Jongen ».9 Dans « Chacun son tour », deux occupants marchent triomphalement côte à côte dans la même posture : à gauche, un soldat de la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale traverse le pont Adolphe à Luxembourg-Ville ; à droite, un lieutenant luxembourgeois – très probablement l’alter ego de Bergem – se pavane fin 1945 dans la ville occupée de Bitburg. D’autres publications, en revanche, recouraient délibérément à un langage et à une rhétorique empreints de nazisme afin de souligner l’inversion des rôles.

Ainsi, dans son reportage photo des 11 et 13 novembre, la revue parodiait le « Wehrmachtsbericht » diffusé quotidiennement sous l’occupation allemande, et présentait avec mépris les secteurs luxembourgeois comme un « espace vital » indispensable à la nouvelle armée.10 Au sein même des forces armées, ces figures de style restaient très répandues : à Bitburg, au cours des premières années de l’occupation, des officiers luxembourgeois annoncèrent à plusieurs reprises aux populations occupées qu’un « Anschluss » de l’Eifel au Grand-Duché était imminent.11 Concernant la question de la dénazification, un officier de l’état-major général notait dans une lettre adressée au Premier ministre Dupong : « il faut, pour des raisons de sécurité militaire, les “réinstaller volontairement vers l’Est” ».12

Même sur le plan purement pratique de la vie quotidienne, les occupants luxembourgeois en Allemagne ont reproduit des rôles et des pratiques qu’ils avaient délibérément exportés de leur contexte d’origine – l’occupation allemande du Luxembourg pendant la Seconde Guerre mondiale – afin de faire comprendre de manière particulièrement frappante à la population civile allemande le renversement du régime d’occupation. S’inspirant du « salut au drapeau » nazi, les forces d’occupation luxembourgeoises ont obligé l’ensemble de la population masculine de Bitburg à saluer le drapeau national rouge-blanc-bleu. Aux yeux de nombreux occupants, cette mesure semblait légitime dans la mesure où les Luxembourgeois avaient « bel et bien appris [des Allemands] »13 ces pratiques pendant la guerre précédente. Quiconque ignorait ou refusait de saluer devant ce « pilori symbolique »14 devenait inévitablement la cible des pratiques d’humiliation effrénées des occupants luxembourgeois. Sous les coups et les coups de pied, de nombreux habitants de Bitburg devaient tourner pendant plusieurs minutes autour du mât ou s’agenouiller humblement dans la boue de la rue devant le mât. Un commerçant de Bitburg, après avoir tenté de s’enfuir, fut maltraité ; il dut s’agenouiller dans des flaques d’eau devant les soldats, chanter des chants de propagande nazis et manger des restes de nourriture trouvés dans des poubelles.15 « Je sais parfaitement que les troupes allemandes et la Gestapo, pendant les années d’occupation, ont été très dures envers la population luxembourgeoise », nota le délégué français de l’arrondissement de Bitburg face à ces exactions. « [Mais] j’estime ces procédés inadmissibles. »16 Ce rapport allait avoir des conséquences.

Occupants de deuxième classe

Dans la soirée du 29 avril 1946, Albert Wehrer, chef de la mission militaire luxembourgeoise auprès du Conseil de contrôle allié à Berlin, fut invité à un entretien en tête-à-tête dans la résidence privée du commandant en chef français en Allemagne. Le général Pierre Kœnig était certes considéré par Wehrer comme un interlocuteur de confiance, mais cette fois-ci, la soirée à la Villa Borsig allait se terminer de manière tout sauf harmonieuse. Kœnig présenta à Wehrer plusieurs rapports accablants, lui reprochant « que les troupes luxembourgeoises […] lui avaient causé de très graves ennuis », « que la situation risquait de devenir intenable » et exigea un revirement immédiat de la politique d’occupation luxembourgeoise dans les deux secteurs.17 Non seulement cette soirée laissa au directeur général luxembourgeois à Berlin un « souvenir pénible »18, mais elle rappela une nouvelle fois clairement à toutes les parties concernées les rapports de force dans les territoires occupés par le Luxembourg. L’armée luxembourgeoise se présentait certes comme la seule force d’occupation militaire dans les arrondissements de Bitburg et de Saarburg, mais c’étaient finalement toujours les Français qui donnaient le ton. Les Luxembourgeois ne jouaient qu’un rôle secondaire.

Cette dépendance flagrante vis-à-vis du gouvernement militaire français a rapidement suscité le mécontentement tant au sein de l’armée que parmi la population en général. « Notre armée participe dans une certaine mesure à l’occupation d’une partie de l’Allemagne », s’indignait le député du LSAP Adrien van Kauvenbergh en février 1946 à la Chambre. « Je dis bien : dans une certaine mesure, car dans la zone occupée par nos troupes, nous n’exerçons ni un pouvoir administratif quelconque, ni même un pouvoir purement militaire. Nos soldats sont sous les ordres d’une puissance alliée, certes ! mais étrangère tout de même. »19 En effet, la dépendance des soldats luxembourgeois vis-à-vis du gouvernement militaire français était frappante et ne laissait, de jure, que peu de marge de manœuvre à la petite puissance occupante. Qu’il s’agisse de l’arrestation d’anciens nazis, de la mise en place de nouvelles infrastructures, voire d’achats de matériel insignifiants, les troupes d’occupation luxembourgeoises devaient toujours obtenir au préalable l’accord du gouvernement militaire français. De plus, toute correspondance avec les autorités locales allemandes devait passer par les services français. « Malheureusement, le rôle de nos soldats doit se contenter de jouer celui d’un occupant de 2e et 3e classe » 20, fit savoir avec frustration un lieutenant luxembourgeois à son supérieur début janvier 1946.

Cette dépendance paralysante risquait à plusieurs reprises de compromettre l’armée luxembourgeoise en tant que force d’occupation, car elle révélait un certain déficit de légitimité. En principe, le régime d’occupation luxembourgeois (à l’instar de celui des autres Alliés) constituait une forme de « domination étrangère » dont l’autorité politique ne découlait pas de l’acceptation de la population civile, mais reposait avant tout sur le maintien d’un contrôle militaire. Dans le cas luxembourgeois, ce déficit de légitimité était double : non seulement les Luxembourgeois étaient considérés par les Allemands occupés comme des dominateurs militaires étrangers, mais aussi comme des « occupants de seconde zone » – pour ainsi dire comme le prolongement de la « véritable » puissance occupante, la France. L’autorité de l’armée luxembourgeoise, qui, aux yeux de nombreux Allemands, tentait « de jouer un peu le rôle de puissance occupante »21, était donc loin d’être garantie. La conséquence directe de ce rapport de force précaire fut une attitude souvent excessive des troupes luxembourgeoises, qui se présentaient comme des occupants « durs » et autoritaires. Les punitions collectives infligées aux civils allemands, les tactiques d’intimidation ainsi que le recours arbitraire à la force militaire étaient par conséquent très répandus au cours des premiers mois de l’occupation luxembourgeoise. Ces mesures ont inévitablement eu un impact négatif sur la vie quotidienne sous l’occupation luxembourgeoise. Et pourtant, les relations quotidiennes entre les soldats et les civils se sont révélées étonnamment variées.

La vie quotidienne à Bitburg occupée

Bitburg, chef-lieu de l’arrondissement situé dans l’Eifel, a constitué pendant près de dix ans – de novembre 1945 à juillet 1955 – le principal lieu d’affectation des troupes luxembourgeoises en Allemagne. Dans ce microcosme de l’occupation luxembourgeoise, des milliers d’occupants et d’occupés se côtoyaient quotidiennement, ce qui a permis à un réseau de relations extrêmement dynamique de se développer tout au long de l’occupation. Compte tenu de la diversité des interactions sociales dans le quotidien « occupé », il serait donc inapproprié de partir du principe d’une dichotomie rigide entre occupants et occupés. Les soldats luxembourgeois et les habitants de Bitburg se confrontaient par la violence physique et verbale, se menaçaient, s’ignoraient ou se toléraient, concluaient des affaires au marché noir, « fraternisaient » et entretenaient des relations sexuelles, nouaient des amitiés, se mariaient et fondaient même des familles. Les relations entre les « occupants » et les « occupés » étaient donc extrêmement dynamiques, ouvertes et ambivalentes.

D’une part, la pénurie de logements dans cette ville de l’Eifel détruite par la guerre a inévitablement conduit les deux groupes à se côtoyer dans un espace très restreint. En effet, après deux bombardements, 83 % de la superficie de Bitburg était réduite à un champ de ruines et de cendres. « Quiconque […] a vu Bitburg reste tout simplement sans voix »22, commentait, incrédule, un correspondant de l’Obermosel-Zeitung. Au début de l’année 1946, il ne restait plus que 1 500 pièces habitables pour les quelque 3 800 habitants restants – auxquels venait désormais s’ajouter un bataillon luxembourgeois d’environ un millier d’hommes. Certes, à leur arrivée, la majeure partie des troupes d’occupation s’installa dans les anciennes casernes de la Wehrmacht situées en périphérie de la ville, mais il fallut réquisitionner des logements spacieux dans le centre-ville pour les officiers et les sous-officiers ainsi que leurs familles. Les familles de Bitburg qui furent littéralement mises à la porte par les occupants se retrouvèrent sans rien. Non seulement elles perdirent leurs biens matériels en raison des mesures prises par les occupants, mais elles perdirent également les lieux qui leur procuraient un sentiment de sécurité affective et d’intimité.

Néanmoins, cette cohabitation forcée a également créé des occasions de contact entre occupants et occupés : malgré l’« interdiction de fraternisation », soldats et civils fréquentaient les mêmes restaurants et salles de danse. À mesure que les événements de la guerre s’estompaient dans les mémoires et que arrivaient des conscrits qui n’avaient connu la guerre qu’en tant qu’enfants, les relations germano-luxembourgeoises dans ces établissements se normalisèrent également. Ces recrues, stationnées à Bitburg à partir de 1950, nouaient régulièrement des contacts avec la clientèle allemande – et appréciaient tout particulièrement la compagnie des jeunes Bitbourgeoises. C’était notamment le cas du futur écrivain Roger Manderscheid, dont l’autobiographie ne passe sous silence aucun détail de ces rencontres intimes : « Au rythme de la musique, ils s’agitaient. Ici, ils se frottaient les corps. Là, ils exhalaient leur parfum. Ils se frottaient les bras. Ils se caressaient les oreilles. Ils se frottaient le cou avec la langue. »23 Bien que l’armée luxembourgeoise ait cherché activement à empêcher la « fraternisation » entre ses soldats et les femmes allemandes par des interdictions de mariage, des pressions sociales et des appels à la morale de la part des aumôniers militaires, de nombreux occupants et occupés entretenaient néanmoins des relations sexuelles. Les mariages, en revanche, étaient plus rares. En effet, bien qu’ils aient été possibles dès le début des années 1950, ils s’accompagnaient encore souvent, de part et d’autre, d’une ostracisation sociale.

Les rencontres dans des lieux de culte se sont avérées moins intimes, mais tout aussi déterminantes pour les relations germano-luxembourgeoises. Chaque dimanche, la garnison luxembourgeoise célébrait une messe réservée exclusivement aux occupants et à leurs familles dans l’église Notre-Dame de Bitburg. Cependant, selon une lettre d’un habitant de Bitburg datant de 1946 et interceptée par la censure militaire, cette messe « était toujours fréquentée par les Allemands ». Cette affluence s’expliquait non seulement par la foi catholique commune, mais surtout par les affinités linguistiques entre le luxembourgeois et le « Platt » de Bitburg. En effet, alors que les messes civiles à Bitburg étaient traditionnellement célébrées en latin, la célébration de la messe de la garnison se déroulait en grande partie en luxembourgeois. Ce qui faisait la grande joie des occupés, car les « sermons en langue luxembourgeoise pouvaient en effet être compris par les vieux Beberigen [habitants de Bitburg] »24. La messe commune ne permettait toutefois pas d’interactions individuelles entre les fidèles ; mais elle favorisait en revanche un rapprochement religieux collectif. C’est ce que prouve notamment un geste symbolique de la garnison luxembourgeoise lors de son départ en juillet 1955 : en signe d’amitié germano-luxembourgeoise, l’armée fit don d’une nouvelle cloche à l’église Notre-Dame.

D’occupants à… ?

Au début des années 1950, les relations entre les forces d’occupation allemandes et luxembourgeoises dans l’Eifel s’étaient largement normalisées. « Aujourd’hui, les relations entre les soldats et les habitants sont particulièrement amicales », rapportait déjà le Berliner Telegraf en 1947. « En effet, les soldats luxembourgeois ne se distinguent des gens parmi lesquels ils vivent que par leurs uniformes étrangers. Ils parlent le même dialecte que les habitants de Bitburg, ils partagent la même religion que les locaux, et bon nombre d’entre eux rendent visite à des familles avec lesquelles ils ont des liens de parenté. »25 En raison de leurs nombreux contacts, les habitants de Bitburg et les soldats luxembourgeois ne se considéraient plus nécessairement comme des occupants et des occupés, mais aussi, entre autres, comme des personnes parlant la même langue, partageant la même foi, voire comme des partenaires de vie potentiels. Vue sous cet angle, l’histoire de l’occupation luxembourgeoise apparaît comme celle d’un rapprochement inévitable ; voire comme un véritable modèle de réussite en matière d’entente entre les peuples. « C’est ainsi que les Luxembourgeois sont repartis le 9 juillet 1955 en tant qu’amis »26, pourrait-on en conclure. Un tel récit « d’inspiration européenne », du type « des occupants aux amis », ne rend toutefois pas justice à la réalité historique. En effet, une telle évolution n’était en aucun cas prévisible en 1945 ; un rapprochement rapide, voire inévitable, semblait tout simplement utopique à la fin de la guerre. De plus, une telle présentation méconnaît la complexité des relations d’occupation germano-luxembourgeoises. Celles-ci sont en effet restées extrêmement ambivalentes et imprévisibles jusqu’au retrait de cette petite force d’occupation – comme l’a d’ailleurs constaté une nouvelle fois le délégué français à Bitburg début 1955 : « Si de nombreux citadins [allemands] regrettent pour diverses raisons le départ de cette garnison, d’autres ont toujours vu d’un œil amer les soldats de cette petite nation fouler leur sol. »27

Félix Streicher (né en 1996) est boursier de la FNR et doctorant à l’université de Maastricht. Ses recherches sur la période d’occupation luxembourgeoise à Bitburg lui ont valu le Prix franco-allemand d’histoire décerné par l’Institut historique allemand de Paris.

1 Archives de l’Armée luxembourgeoise (ARMLux), « Correspondance 1945-1946 », Pierre Dupong au major Arthur Ginter (14 novembre 1945).

2 The National Archives, Londres (TNA), FO 371/67664B, major H. W. Holt, « The Luxembourg Army » (30 avril 1947).

3 Rapport du G-1 à Pierre Dupong (26 janvier 1946), cité d’après : Jacques Leider,
L’armée luxembourgeoise d’après-guerre : structures, fonctions, fonctionnement, Luxembourg 1993, p. 132.

4 Guillaume Albrecht, 13 novembre 1945, dans : Booby Trap. Zeitschröft vum I. Bataillo’n (23/11/1945), p. 2.

5 « Onsen zaldoten matt op de wé », dans : D’Unio’n (10/11/1945), p. 2.

6 P[aul] M[uller], L’heure historique du Luxembourg. Avec le 2e bataillon à Bitburg occupée, dans : Escher Tageblatt (13/11/1945), p. 2.

7 Pe’l [Paul Schlechter], « An elo ass et un ons fir ze besetzen ! », dans : Ons Jongen (30 novembre 1945), p. 1.

8 P[aul] M[uller], « L’heure historique du Luxembourg », p. 2.

9 « Le Luxembourg occupe l’Allemagne. C’est ainsi que notre dessinateur (Pierre Bergem) a illustré l’occupation, dans : Luxemburger Wort (17 novembre 1945), p. 3 ; ainsi que dans Ons Jongen du 15 février 1946.

10 J.P.H., « Les Luxembourgeois occupent l’Allemagne », dans : Revue (1er décembre 1945), p. 68.

11 Centre des Archives Diplomatiques, Paris (CAD), 1RP/111/3, Jean Maquart à Claude Hettier de Boislambert (17 octobre 1946).

12 ARMLux, « Correspondance 1945-1946 », Secrétaire aux Affaires militaires à Pierre Dupong (17 novembre 1945).

13 Entretien avec Marcel G. et Joseph W. (16 août 2016).

14 Ute Frevert, Die Politik der Demütigung. Lieux de pouvoir et d’impuissance, Francfort-sur-le-Main, 2017, p. 76.

15 Archives nationales du Luxembourg (ANLux), AE-AA-353, Procès-verbal d’enquête relative à l’arrestation de M[…] Pierre, à Bitbourg,
le 20 mars de cette année (10 mai 1946).

16 CAD 1RP/111/3, Jean Maquart au général commandant la 3e D.B. de Trèves (29 mars 1946).

17 ANLux AE-08361, Albert Wehrer à
Joseph Bech (30 avril 1946).

18 ANLux AE-08361, Albert Wehrer à
Joseph Bech (26 mai 1946).

19 Compte rendu des séances de la Chambre des députés, session ordinaire de 1945-1946, p. 413.

20 Rapport confidentiel du lieutenant Heldenstein (3 janvier 1946), cité d’après : Paul Modert, « Le Luxembourg participe à l’occupation militaire de l’Allemagne après 1945 », dans : Collection « Les amis de l’histoire » 13 (1983), p. 114.

21 « Johann l’Aveugle et le peuple aveugle », dans : *Die Zeit* (25/11/1948), p. 9.

22 Les Français cèdent une partie de l’Eifel aux Luxembourgeois, dans : Obermosel-Zeitung (13 novembre 1945), p. 1.

23 Roger Manderscheid, « Feier a Flam. Geschichten äus de fofzeger Joeren », Echternach 1995, p. 214.

24 ANLux ET-044, J. Peter W. à Charlotte L.-W. (10 septembre 1946).

25 Des Luxembourgeois parmi les occupants, dans : Telegraf (28 septembre 1947), p. 3.

26 Petra Willems, « En visite chez de vieux amis retrouvés », dans : Trierischer Volksfreund (5 juillet 2005).

27 CAD 1RP/160/2, Délégué du Cercle de Bitburg au Commissaire pour l’État de Rhénanie-Palatinat (30 avril 1955).