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Institutions et démocratie 13 min de lecture

Complètement raté

C'est en se concentrant sur cet objectif que Frank Engel a créé son propre CSV. Mais un CSV bien plus petit, insignifiant et probablement aussi éphémère.

Article paru dans Édition avril 2023
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Complètement raté
Frank Engel mardi au Café Interview © Photo : Sven Becker

Ikarus Frank Engel (47 ans) porte un jean marron et une veste gris-marron par-dessus une chemise blanche lorsque nous le rencontrons mardi après-midi au Café Interview – en tweed, bien sûr, sa marque de fabrique, mais sans motif à carreaux colorés. Il commande un Rosport bleu, pas un classique. Il le veut pétillant, mais juste un peu. Sa barbe de trois jours est soignée, ses lunettes rondes adoucissent son visage par rapport aux lunettes carrées qu’il portait lorsqu’il était encore président du CSV. Frank Engel visait haut, mais il s’est brûlé les ailes au soleil.

Mercredi après-midi, son parti « post-idéologique » Fokus a présenté ses candidat·e·s aux élections municipales. Selon ses propres informations, le parti compte, 14 mois après sa création, environ 600 membres et sympathisants. Ces deux catégories sont fluides, estime Frank Engel : il s’agit de personnes que Fokus invite à ses manifestations et qui soutiennent le parti. Lors des élections communales, Fokus se présentera dans la ville de Luxembourg, à Sanem et à Differdange. Daniel Miltgen, ancien directeur du Fonds du Logement proche du CSV et père de Maxime Miltgen, tête de liste du LSAP, Nico Hoffmann, président de l’Association de protection des consommateurs de l’ULC et de la commission des retraités du LCGB, ainsi que Mario Daubenfeld, ancien commandant de l’armée et ancien président de la section locale de l’ADR à Luxembourg, se présenteront dans la capitale. À Esch-sur-Alzette, il n’y a pas eu suffisamment de candidats pour former une liste : « Nous ne voulions pas installer des stands pour recruter des candidats ; nous souhaitions tout de même exiger un minimum d’engagement », explique ce juriste de formation. À Differdange, un tiers des candidat·e·s proviennent de l’ADR. « Parce qu’ils ne pouvaient plus s’identifier aux déclarations de certains responsables politiques », explique Frank Engel. Le tête de liste à Differdange est Lex Schroeder, qui était encore, il y a quelques semaines, vice-président de la circonscription sud de l’ADR et qui s’était classé avant-dernier lors des élections aux Chambres en 2018. Son frère Jean-Marie, qui se présente désormais lui aussi sous la bannière de Fokus, était président de la section locale de Differdange. L’ADR ne présentera pas de liste à Differdange cette fois-ci. Lex Schroeder ne souhaite pas révéler ce qui s’est exactement passé. Il renvoie à Engel et à Gary Kneip, le secrétaire général de Fokus.

Frank Engel ne se présentera pas aux élections communales. Il pourrait le faire dans la ville de Luxembourg, car si son parti est opposé au cumul des mandats, cette interdiction ne s’applique qu’aux maires. Et les chances que Fokus devienne le premier parti de la capitale sont minces. Mais Frank Engel préfère se présenter uniquement à la Chambre des députés. Ou mieux encore : au gouvernement. S’il n’y parvenait pas, un mandat de conseiller communal ne serait qu’une maigre consolation : « Je n’irai tout simplement pas à la Chambre. À quoi ça sert alors de siéger au conseil communal ? Ce n’est pas une compensation. »

Pour les élections à la Chambre, Fokus souhaite présenter des listes complètes dans toutes les circonscriptions électorales. Il y a quelques semaines, Marc Goergen et Sven Clement ont rejeté une proposition de collaboration avec les Pirates. Probablement aussi parce que Frank Engel est considéré comme un fauteur de troubles notoire et imprévisible et qu’il aurait constitué un concurrent sérieux pour Sven Clement dans le district du centre. Depuis, Engel déteste les Pirates. Fokus est le seul parti à avoir déjà présenté un programme pour les élections nationales. Fokus n’a pas besoin d’un programme-cadre pour les élections municipales, comme c’est le cas pour les autres partis : « Qu’est-ce qu’on en ferait alors ? », demande Engel. Un bref programme électoral municipal a certes été présenté mercredi lors d’une conférence de presse, mais il ne s’agit là que d’un exercice obligatoire : « Ça fait 20 ans que je rédige ce programme électoral communal. Je sais ce qu’il y a dedans. » Pour lui, ce ne sont que des futilités : l’amélioration de la qualité de vie, davantage de feux tricolores, pas d’augmentation de la taxe sur les chiens.

Sauveur Engel déplore de n’avoir encore entendu aucune proposition de programme concrète de la part des autres partis. Ce qui s’explique peut-être aussi par le fait qu’à l’exception de Fokus, aucun parti n’a encore présenté de programme pour les élections nationales. Il a toutefois écouté les têtes de liste qui « défilaient » ces derniers jours sur RTL Télé. Ils n’avaient pas grand-chose à dire – pas même Luc Frieden, le « sauveur du CSV » : « Il a essayé de faire un hexagone ». La blessure est encore vive. Au cours de l’entretien, Frank Engel revient sans cesse sur le CSV. « Son » parti, qu’il a rejoint il y a environ 30 ans après ses débuts politiques au sein de la gauche radicale. Il a rapidement gravi les échelons, devenant assistant parlementaire du député européen Jacques Santer, puis secrétaire du groupe parlementaire du CSV. En 1999, il a cofondé le « laboratoire d’idées » de droite libérale Cercle Joseph Bech, réputé pour ses soirées animées ; en 2009, il a été élu au Parlement européen ; après la nouvelle défaite électorale du CSV aux élections législatives, il a pris la présidence du parti en 2019. Et il espérait pouvoir mener le parti, qui reste le plus puissant du Luxembourg, aux élections législatives de 2023 en tant que tête de liste.

Engel a toujours cherché à provoquer. Un langage sans détours et des propos crus constituent un élément important de son répertoire rhétorique (« Faire de l’opposition, ce n’est pas pisser sur les autres avec un jet puissant »). Mais en tant que président du CSV, il est allé trop loin lorsqu’il a lancé, pendant la trêve estivale de 2020 et sans consulter son parti, un débat sur la (ré)introduction de l’impôt sur la fortune et de l’impôt sur les successions en ligne directe. Certains membres du groupe parlementaire lui ont fait payer cher cette initiative en le dénonçant au parquet pour un contrat de travail prétendument illégal avec l’association de soutien « CSV-Frëndeskreess ». Déçu, Engel a démissionné de son poste de président et a quitté le parti. Il a finalement été acquitté par le tribunal, mais sa carrière politique au sein du CSV était terminée.

Comme il ne connaît rien d’autre que la politique, Engel a fondé son propre parti en mai 2022 (à l’exception d’un mandat au sein du conseil d’administration d’une holding de la société militaire privée Global, il n’a jamais exercé d’activité en dehors de la politique). Avec des dissidents du DP, du CSV et des Verts, ainsi que des entrepreneurs et des dirigeants sans expérience politique, dont le plus connu est l’ancien directeur général de Cobolux, Jacques Linster. Contrairement à ce qu’affirment certains membres de ses propres rangs au sujet de la participation des adhérents et des citoyens, Fokus est indéniablement le parti de Frank Engel. Le programme électoral est clairement de sa plume. On y retrouve des idées déjà présentes dans la prise de position « Mir, d’CSV. Mir zu Lëtzebuerg », qu’il avait rédigée il y a deux ans alors qu’il était encore président du CSV. En effet, le programme de Fokus se lit comme un résumé de son livre *Wuerfir nach Politik ?*, publié en novembre, dans lequel il justifiait son engagement politique au sein d’un parti.

Le « Top Boy » Dès la création de Fokus, Frank Engel avait été désigné tête de liste nationale ; il se présentera dans la circonscription centrale. Acceptera-t-il d’autres têtes de liste à ses côtés dans les trois autres circonscriptions ? « Pourquoi ? », demande Engel. « Pour qu’on puisse organiser trois conférences de presse supplémentaires afin de les présenter ? » Depuis des semaines, les partis présenteraient dans les communes des duos de têtes de liste sans avoir de programme ni de liste. « Ça ne dérange pas, les gens en auraient marre à un moment donné ? »

Pourtant, Fokus aurait bien besoin de l’attention du public. Comme le parti ne dispose d’aucun mandat politique, il doit trouver d’autres moyens de faire passer ses idées auprès de la population. Il n’a pas les moyens de financer des spots électoraux ni des brochures sur papier glacé, explique Mme Engel. Fokus a ainsi constitué son « budget à quatre chiffres » en demandant des cotisations de 100 euros (le formulaire en ligne sur le site web de Fokus indique 50 euros). Certains membres auraient même versé mille euros dans la caisse, précise M. Engel, lui-même y compris.

« Radikal éierlech », tel est l’objectif de Fokus, comme l’indique son programme électoral. L’ambition est grande : « Fokus se présente le 8 octobre pour changer la politique au Luxembourg. Dans la nature, la manière et le style. Mais surtout aussi dans le contenu, les priorités, la dynamique et la volonté d’apporter de véritables changements. » Cela ressemble à du marketing politique éculé, tel que le pratiquent presque tous les partis, mais dans certains domaines, Fokus propose effectivement des « visions » que les autres partis n’ont pas encore reprises dans la même mesure. À y regarder de plus près, elles s’avèrent être une transposition de concepts européens dans un contexte national. C’est le cas, par exemple, lorsque Fokus entend lutter contre la pénurie de logements, les problèmes de circulation et la pénurie de main-d’œuvre qualifiée à l’aide d’un « autre modèle territorial » visant à étendre la croissance économique du Luxembourg à la Grande Région (« de Nanzeg à Maastricht »). L’idée n’est pas nouvelle : l’ancien président de l’UEL, Nicolas Buck, l’avait déjà évoquée, et le ministre vert de l’Aménagement du territoire, Claude Turmes, souhaite construire un quartier transfrontalier à Esch-sur-Alzette. En tant que stratégie nationale, elle n’a toutefois pas encore trouvé sa place dans le discours politique. Des questions se posent surtout quant à sa faisabilité, jugée problématique en raison de la souveraineté nationale et de l’administration centralisée de certains États voisins. On peut douter qu’il suffise, comme le pense Engel, que le Premier ministre Xavier Bettel (DP) entretienne des relations amicales avec le président français Emmanuel Macron.

Le concept d’« e-résidence » ou d’« e-citoyenneté » est lui aussi transgressif : les personnes qui travaillent pour une entreprise ayant son siège au Luxembourg, mais qui ne vivent pas dans le pays, devraient pouvoir s’enregistrer au Luxembourg à des « fins professionnelles » et y payer également leurs impôts. Cette « migration professionnelle sans migration » supposerait toutefois une numérisation complète de la société, y compris de l’ensemble des administrations publiques. Par ailleurs, Fokus souhaite ramener le taux d’imposition des sociétés à 20 %. Selon M. Engel, cela ne ferait pas de différence par rapport aux 25 % actuellement prélevés, car en réalité « de toute façon, pratiquement aucune entreprise ne paie d’impôts au Luxembourg », mais un taux plus bas pourrait au moins attirer de nouvelles entreprises. Fokus souhaite instaurer par la loi la possibilité de « rulings fiscaux » pour les « sociétés dont la comptabilité est complexe sur le plan international », tout en taxant les transactions financières (spéculatives). Le programme de Fokus ne fait pas non plus mention de taxes écologiques, ni d’un impôt sur la fortune et sur les successions en ligne directe. Alors que les écotaxes pourraient « peut-être être ajoutées ultérieurement », on a préféré omettre l’impôt sur les successions, car cela conduirait rapidement, au Luxembourg, à un débat simpliste, explique M. Engel. De plus, l’État percevrait suffisamment de recettes grâce à l’imposition du capital. Hormis l’« indice social » (les bénéficiaires du salaire minimum non qualifié reçoivent 3 %, ce pourcentage diminuant de manière régressive à mesure que le revenu augmente), le programme de Fokus ne contient aucune mention des droits des salariés.

L’idée de réformer le système électoral de manière à ce que les ministres d’État (et, au niveau communal, les maires) soient élus au suffrage direct et puissent former leur propre gouvernement s’inspire du système présidentiel français. Selon Engel, cela réduirait la discipline de parti au sein de la Chambre ; à l’instar de ce qui se passe au niveau européen, les ministres devraient activement solliciter le soutien parlementaire pour leurs projets de loi.

Conseiller spécial Les propositions de Fokus sont nettement moins visionnaires lorsqu’il s’agit de résoudre des problèmes concrets et quotidiens. Pour lutter contre la pénurie de logements, le parti souhaite faire construire 50 000 nouveaux logements. Le chef de file du parti rejette l’objection selon laquelle tous les autres partis souhaitent également créer des logements supplémentaires : « Qui a jamais dit que 50 000 était le chiffre exact ? », s’emporte-t-il. Une agressivité latente transparaît toujours dans ses questions rhétoriques. Le Luxembourg aurait besoin de plus de logements proposés sous forme de baux emphytéotiques, poursuit-il. Qui doit les planifier et les construire ? L’État ? Des promoteurs privés ? Sont-ils seulement intéressés par le modèle du bail emphytéotique ? « Cela reste à voir », déclare M. Engel. Personne n’a jamais demandé aux autres partis si leurs « grandes promesses » étaient réalisables.

Dans le chapitre consacré à la protection du climat et à la transition énergétique, on remarque que Fokus se prononce en faveur de l’énergie nucléaire et attribue un rôle important à l’hydrogène, ce qui pourrait s’expliquer par le fait qu’Engel occupe depuis un an, à titre principal, le poste de conseiller spécial auprès d’Hydrogen Europe, l’organisation faîtière de l’industrie européenne de l’hydrogène.

Qu’est-ce que tout cela révèle de l’orientation politique de Fokus ? Où se situe le parti sur l’échiquier politique ? Frank Engel ne souhaite plus répondre à cette question, estimant que le débat est « complètement foireux ». Pour relever les défis sociétaux, il faut des approches pragmatiques dans tous les domaines, qu’elles viennent de la gauche ou de la droite. « Où est-ce que je me situe si je suis pour le droit de vote des citoyens de l’UE, contre l’interdiction de la mendicité et pour une politique d’immigration libérale ? Est-ce que je suis alors de droite ? »

La politique d’immigration de Fokus est toutefois tout sauf libérale : « Quiconque souhaite immigrer dans l’Union européenne et y a des perspectives d’emploi à long terme doit pouvoir le faire », peut-on lire dans le programme électoral, qui précise ensuite : « Fokus se prononce clairement en faveur d’une perspective d’accueil pour les personnes qui souhaitent commencer une nouvelle vie au Luxembourg et s’intégrer dans notre société. Ces règles s’appliquent à tout le monde. Ceux qui ne veulent pas s’y conformer, notamment en matière d’égalité des droits entre les femmes et les hommes, de vie et de liberté pour tous, ainsi que de diversité sociale et religieuse, n’ont rien à gagner chez nous. »

La veine populiste est déjà bien exploitée par l’ADR et les Pirates. Cependant, Fokus pourrait bien leur faire concurrence : les électeurs et électrices protestataires, pour qui l’ADR est devenue trop à droite et pour qui les Pirates sont trop indécis, pourraient se retrouver dans Fokus. Il n’est toutefois pas certain que cela suffise pour remporter un siège en octobre. Mais qu’adviendra-t-il de Fokus si le succès électoral se fait attendre ? « Si l’électorat ne juge pas son programme nécessaire, ce sera la fin de Fokus », déclare Engel. Il faudra alors que ses 600 membres et sympathisants se cherchent un nouveau foyer politique ; pour beaucoup d’entre eux, ce serait déjà le troisième. Et Frank Engel ? Selon ses propres dires, il peut très bien se passer de la politique.