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Institutions et démocratie 15 min de lecture

Un choix décisif

Dans leur nouvel « Observatoire social », les chercheurs du Liser constatent les premiers signes d'une gentrification à Esch-sur-Alzette. Il sera intéressant de voir comment cette évolution influencera le comportement électoral.

Article paru dans Édition juin 2023
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Le LSAP veut revenir au pouvoir avec Steve Faltz © Photo : Sven Becker

Päischtkiermes : jusqu’à dimanche, le chemin menant à la mairie d’Esch passe encore par la grande Päischtkiermes. Tôt mardi matin, les manèges sont déserts, l’huile à frites est encore froide. Devant l’entrée principale de la commune se trouvent trois panneaux publicitaires. Sur la plus petite, on voit les quatre têtes de liste des Verts. Celles du CSV et du LSAP sont nettement plus grandes. Les socialistes souhaitent un « nouvel élan » et présentent toute leur équipe avec leur nouveau « chef de file », Steve Faltz, qui occupe un peu plus de place que les autres. Les chrétiens-sociaux misent tout sur « leur » maire Georges Mischo et promettent « une Esch pour nous tous ». Quelqu’un a arraché un morceau de l’affiche, si bien qu’il manque un œil à Mischo et une partie de son nez. Dans dix jours, on saura si lui et le CSV continueront à diriger les destinées d’Esch-sur-Alzette pendant six années supplémentaires, ou si son adversaire Steve Faltz obtiendra suffisamment de voix pour que le LSAP puisse reprendre les rênes après six ans d’opposition. Les Verts pourraient à nouveau jouer le rôle de faiseur de rois. En cas d’égalité des sièges entre le CSV et le LSAP, leur choix de coalition sera déterminant.

La bataille des supports publicitaires est un élément essentiel de la campagne électorale communale à Esch-sur-Alzette. Ce sont les deux grands partis qui y ont le plus investi : le LSAP avec 350 affiches alvéolées (fixées à des poteaux) et six « Wesselmänner » (panneaux grand format), le CSV avec 100 supports en bois double face, 150 affiches alvéolaires et cinq « Wesselmänner ». Les Verts ont installé 49 panneaux sandwich au format A0 ou A1 et sept « Wesselmänner » ; ils ont renoncé aux affiches alvéolaires pour des raisons écologiques. Le DP compte 160 panneaux alvéolaires, quatre « Wesselmänner », 18 petits supports en bois ainsi que neuf autres en tôle. Déi Lénk fait état d’environ 60 supports et dix « Wesselmänner ».

Les élections municipales d’Esch devraient se jouer entre ces cinq partis. Les autres ne sont plus représentés au conseil communal depuis 2017, année où le KPL a perdu son unique siège. Certes, les communistes, les Pirates et l’ADR se présentent à nouveau cette fois-ci, mais ils devraient avoir du mal à atteindre les quatre à cinq pour cent des voix nécessaires à Esch pour obtenir un mandat. Leurs candidat·e·s sont peu connus·es et apparaissent rarement en public.

Après le virage à droite de 2017, d’une ampleur qui a surpris même le CSV, le LSAP tient absolument à reprendre les rênes dans son ancien fief. Contrairement à Differdange ou à Pétange, les socialistes avaient réussi à conserver Esch-sur-Alzette au-delà du tournant du millénaire. En 1999, les résultats avaient déjà été serrés, mais des dissensions autour de la mairie et un scandale de corruption au sein même du CSV, impliquant Ady Jung et Josy, le père de Georges Mischo, avaient finalement conduit à de nouvelles élections, dont le LSAP était sorti renforcé grâce à une équipe rajeunie. Les socialistes veulent désormais réitérer un tel coup de maître. Leur candidat de tête unique, Steve Faltz, dispose toutefois de moins d’expérience politique que ne l’avait Lydia Mutsch à l’époque, qui, avant son succès électoral en 2000, siégeait déjà depuis douze ans au conseil communal. Faltz, fils de policier, a certes travaillé pendant 13 ans comme ingénieur au sein des services techniques de la ville d’Esch et connaît bien les infrastructures et les rouages municipaux, mais il ne s’est encore jamais présenté à des élections. Lors de son premier débat télévisé mercredi avec le maire sur RTL Télé, il s’est bien débrouillé, ce qui tient sans doute aussi au fait que Mischo n’est pas lui-même un grand orateur. Dans l’ensemble, le maire, désormais habitué aux médias, est toutefois apparu à la télévision comme un peu plus sûr de lui et déterminé, même s’il continue d’attribuer son succès politique à la popularité d’autrefois de son père, décédé en 2010.

Des hommes forts. En tant que président de section, Faltz a tout de même réussi à recruter de nombreux jeunes militants et militantes désireux de se lancer avec lui dans ce nouveau départ. Seuls cinq des 19 candidats et candidates au total sont actuellement membres du conseil municipal. L’ancienne maire Vera Spautz ne se représentera pas, mais continue de tirer les ficelles en coulisses. En tant que figure maternelle, c’est à elle qu’incombe la tâche d’aplanir les divergences d’opinion au sein de la section concernant l’orientation politique future. Alors que Steve Faltz ne cesse de plaider en faveur d’une « coalition progressiste » avec les Verts, la Gauche ou le DP, le porte-parole du groupe parlementaire, Stéphane Biwer, prône une alliance avec le CSV. Cependant, comme le LSAP revendique la reconquête de la mairie, une grande coalition semble peu probable.

En effet, le CSV souhaite lui aussi continuer à occuper le poste de maire. Son objectif électoral déclaré est de remporter le septième siège et de renforcer la majorité noire-verte-bleue. Elle n’exclut toutefois pas d’emblée une coalition avec le LSAP ; beaucoup dépendra du résultat des élections. Steve Faltz souhaite marquer des points face à Mischo en affirmant qu’il ne se présentera pas aux élections nationales et qu’il se tiendra à la disposition de la ville d’Esch en tant que « maire à temps plein ». Mischo, qui défend depuis 2018 les intérêts d’Esch à la Chambre des députés en tant que député-maire, n’a souvent pas assez de temps pour s’occuper comme il se doit des affaires courantes de la commune, ce qui retombe alors sur ses collègues du collège échevinal. Mais comme l’équipe fonctionne bien, ce n’est pas grave, explique son collègue de parti et échevin des affaires sociales, Christian Weis, dans un entretien accordé au journal « Le Land ». De plus, on murmure à Esch que Mischo briguerait le ministère des Sports si le CSV entrait dans le prochain gouvernement. Dans ce cas, M. Weis, qui appartient à l’aile sociale dirigée par Marc Spautz, pourrait devenir le prochain « homme fort » des chrétiens-sociaux à Esch. Contrairement à Mischo, dont le style de direction est critiqué notamment par le LSAP et la Gauche comme étant trop autoritaire et arrogant, M. Weis est apprécié par les partis d’opposition. Toutefois, Mischo a déjà laissé entendre mercredi à RTL que, compte tenu des résultats actuels des sondages, le CSV ne ferait de toute façon pas partie du prochain gouvernement, de sorte que la question du poste de ministre ne se pose en réalité pas.

C’est Christian Weis, en tant qu’assesseur chargé des affaires sociales, qui a redonné vie, sous une nouvelle forme, au « Rapport social » instauré il y a 20 ans par André Hoffmann, alors assesseur de gauche. Ce vendredi, M. Weis présentera le troisième rapport de l’Observatoire social d’Esch, élaboré par l’institut de recherche Liser. Il en ressort que les premiers signes de gentrification sont clairement perceptibles à Esch-sur-Alzette, ce qui se mesure notamment aux secteurs d’activité dans lesquels travaillent les habitants d’Esch. De plus en plus d’habitants travaillent dans l’administration publique, l’enseignement, le secteur des services, les professions scientifiques ou encore dans le secteur bancaire et des assurances. En revanche, le nombre de salariés dans le bâtiment, le commerce de détail et l’industrie est en baisse. Dans ce contexte, on constate que, si le revenu moyen a légèrement augmenté, le nombre de bénéficiaires de l’aide au logement a parallèlement progressé de 13 %. L’une des conséquences est que les prix de l’immobilier à Esch ont littéralement explosé. Bien que la population ait globalement légèrement diminué entre 2020 et 2022, les prix de vente des appartements ont augmenté de 47 % en deux ans, et les loyers de 40 % en trois ans. Le loyer moyen au mètre carré serait désormais comparable à celui de la ville de Luxembourg, constatent les chercheurs de Liser ; pour de nombreuses personnes, il devient de plus en plus difficile de s’installer à Esch ou d’y rester lorsqu’elles souhaitent ou doivent déménager.

Éviction : les chercheurs ne fournissent pas d’analyse approfondie des raisons de ce phénomène, mais l’éviction des couches les plus pauvres de la population au profit de ménages issus de la classe moyenne supérieure est la conséquence logique des décisions politiques prises au cours des dernières décennies afin de provoquer une mutation structurelle dans le sud, suite au déclin de l’industrie sidérurgique. Les bases de cette évolution ont été posées en 2005 par deux habitants d’Esch, François Biltgen (CSV) au niveau national et Lydia Mutsch (LSAP) au niveau communal, avec la décision d’implanter l’Université du Luxembourg à Belval. Autour de l’université, des institutions et des entreprises issues des secteurs de la recherche, des sciences et des services se sont implantées, offrant des emplois bien rémunérés à des collaborateurs hautement qualifiés. Le journal « Liser » avait déjà révélé l’année dernière que la plupart de ces emplois ne seraient pas pourvus par des habitants d’Esch, car ceux-ci ne disposent souvent pas des qualifications requises. La décision du conseil communal actuel de réduire la taxe communale sur les activités économiques à Esch a sans doute également contribué à la gentrification. Cela n’a pas attiré de petits commerces – comme on le prétend souvent –, mais de grandes banques, des compagnies d’assurance, des cabinets d’audit et des conseillers fiscaux (RBC, Société Générale, Deloitte, A3T, Pictet), qui ont ouvert ou agrandi leurs succursales à Belval. Enfin, l’ouverture cette semaine de la Liaison Micheville et le développement des transports publics (bus à haut niveau de service et « tram rapide ») annoncé par le ministre de la Mobilité François Bausch (Verts) dans le cadre du Plan national de la mobilité contribuent à rendre Esch encore plus attractive à l’avenir pour les personnes qui travaillent à Luxembourg-ville.

La forte hausse des prix de l’immobilier est devenue, ces dernières semaines, le principal thème de la campagne électorale à Esch. Les partis d’opposition, notamment le LSAP et Déi Lénk, font notamment pression pour que la ville d’Esch dispose d’un plus grand nombre de logements abordables. Dans leur dernier rapport, les chercheurs du Liser recommandent également : « Afin de limiter les effets néfastes de cette évolution, il semble très important que l’offre en logements abordables et en logements sociaux soit élargie. » Actuellement, la commune possède 330 logements locatifs publics abordables (dont la plupart existent depuis des décennies), mais 60 à 70 d’entre eux sont en permanence en cours de rénovation et ne sont donc pas disponibles. Le conseil communal souhaite en acquérir environ 300 supplémentaires dans le nouveau quartier de Rout Lëns, développé par le magnat de l’immobilier Eric Lux sur une friche industrielle d’Arcelor-Mittal. Le CSV estime que cela est suffisant pour l’instant, le DP mise sur les coopératives de logement et les « tiny houses », tandis que les Verts n’abordent pas du tout la question de la construction de logements dans leur brochure électorale. Le LSAP exige en revanche que la commune possède environ 1 500 logements d’ici 2035, tandis que la Gauche parle de 1 000 d’ici 2030. Selon Steve Faltz, la ville devrait pour cela saisir l’opportunité offerte par le Pacte Logement 2.0, et d’acquérir 15 à 30 % de logements locatifs sociaux, y compris dans le cadre de projets de construction de moindre envergure tels que celui de Lankélz, sur l’ancien site d’Editpress dans la Kanalstraße, ou encore au Portal Eent dans le quartier d’Uecht, ainsi que dans le cadre du grand projet public-privé de Metzeschmelz. Selon le CSV, la commune ne dispose pas des moyens financiers nécessaires, mais le LSAP et Die Linke rétorquent que ces logements sont subventionnés à hauteur de 75 % par l’État et génèrent des revenus locatifs, de sorte que les dépenses resteraient limitées et seraient rapidement amorties.

Pour cela, il faudrait toutefois d’abord réformer et développer le Service Logement de la ville d’Esch. Un audit commandé par Martin Kox (Les Verts), conseiller municipal chargé de l’urbanisme, mais qui n’a pas encore été rendu public, aurait montré que le Service Logement manque déjà de personnel et que la collaboration avec d’autres services, tels que les architectes et urbanistes municipaux, ne fonctionne pas de manière optimale. C’est pourquoi tous les partis se prononcent en faveur d’un renforcement des effectifs de ce service. Le parti libéral DP souhaite même créer une société communale de construction de logements qui se chargerait à la fois de la construction de nouveaux logements et de la gestion du parc existant. Le LSAP, qui avait déjà lancé cette idée en 2017, ne souhaite désormais créer une société de logement que si celle-ci est éligible aux subventions de l’État, ce qui n’est pas encore le cas, comme l’explique Steve Faltz.

Au-delà de la question du logement, les différents partis tentent, dans leurs brochures électorales respectives, de mettre en avant les thèmes qui correspondent le mieux à leur profil idéologique. Les Verts mettent surtout en avant la mobilité alternative et un réseau continu de pistes cyclables, qui figure déjà dans le plan de mobilité local présenté il y a quelques semaines par le Conseil des échevins. Bien que le parti siège au Conseil des échevins depuis plus de 20 ans, peu de choses ont changé à cet égard à Esch. La fermeture de la rue de l’Alzette aux cyclistes aurait même aggravé la situation dans le centre-ville, dénoncent les associations de cyclistes. Selon Meris Sehovic, co-tête de liste, cela s’explique par le fait que les Verts n’ont jamais été en charge du dossier de la mobilité. Cela devrait changer après les prochaines élections : pour les Verts, ce portefeuille est la priorité absolue lorsqu’il s’agit de forger une alliance politique, déclare M. Sehovic au journal « Le Land ». Des points d’accord entre le LSAP et les Verts existent dans le domaine de la qualité de vie. Afin de libérer les quartiers et les espaces publics des voitures en stationnement et de les verdir, le LSAP souhaite construire des parkings provisoires pour les riverains. Sur le plan programmatique, les Verts privilégient une coalition avec le LSAP et la Gauche. Ils n’excluent toutefois pas non plus la poursuite de l’alliance actuelle.

Le parti Déi Lénk souhaite avant tout garantir davantage d’espace scolaire et plus d’équité entre les différentes écoles, comme l’expliquent ses têtes de liste, Line Wies et Samuel Baum. Des rapports sur l’éducation ont montré que les élèves issus des quartiers socialement défavorisés de Brill et d’Al Esch, situés au centre-ville, ont notamment moins de chances de réussir à l’école que les autres. De son côté, le DP mise sur la culture, l’inclusion et la diversité. Il existe des points communs avec le CSV en matière de sécurité, bien que ce débat soit mené de manière bien moins virulente à Esch qu’à la capitale, par exemple.

Politique événementielle : le déclin du commerce dans le centre-ville est un problème auquel le CSV, le DP et les Verts n’ont pas trouvé de solution ces dernières années, malgré l’attrait supposé de la « Capitale européenne de la culture ». Selon l’Observatoire social, 179 magasins étaient inoccupés en septembre 2022 dans le centre-ville élargi et à Belval. Certes, l’adjoint au maire chargé de l’économie, Pim Knaff (DP), a instauré à l’automne une taxe sur les locaux commerciaux inoccupés ainsi qu’une prime pour les propriétaires disposés à coopérer, mais la ministre de l’Intérieur, Taina Bofferding (LSAP), n’a toujours pas donné son accord, regrette Christian Weis. La rénovation de la rue de l’Alzette, qui pourrait débuter en 2026 et s’achever en 2030, devrait donner un nouvel élan – à condition que le projet soit encore mis en œuvre après les élections.

Mais jusqu’à présent, le contenu passe au second plan dans la campagne électorale à Esch. Dès le mois d’avril, le Conseil des échevins a lancé un marathon d’inaugurations sans pareil au Luxembourg. Chaque semaine, le service de presse de la ville d’Esch envoie au moins cinq invitations pour des inaugurations, des présentations, des conférences et des points presse ; rien que mercredi dernier, il y en a eu quatre. Jusqu’à présent, le CSV s’est surtout fait remarquer par un défilé de mode de ses élus. Parallèlement à la kermesse de la Pentecôte, Georges Mischo et la conseillère municipale du DP Daliah Scholl ont inauguré samedi, sur la place des Remparts, une petite plage dotée d’une vague de surf artificielle pour un coût de 150 000 euros, sans que le conseil communal n’en ait été informé. Dans deux semaines, elle sera déjà démontée. Ce type de campagne électorale axée sur les événements agace même certains membres du CSV d’Esch.

Alors que Déi Lénk organise des actions dans l’espace public pour dénoncer les pistes cyclables dangereuses et la pénurie de logements, le LSAP et les Verts sollicitent le soutien de leurs vice-premiers ministres, Paulette Lenert et François Bausch, en pleine campagne électorale. Pour Esch, les élections communales qui auront lieu dans dix jours seront déterminantes. Elles permettront de savoir si le glissement vers la droite observé en 2017 n’était qu’un vote de protestation contre un LSAP divisé en interne et se montrant trop arrogant. Ou si le changement structurel a bel et bien conduit, de manière durable, à une bourgeoisification complète de la ville d’Esch, autrefois « rouge ».