Befort L’Hostellerie de Beaufort « Beim Mato », située dans la Grand-rue de la petite station touristique de Befort, est décorée dans le style des années 80. Sur la terrasse et dans le restaurant, peu avant 20 heures ce lundi soir, une vingtaine de clients dégustent des pizzas, des pâtes et des escalopes ; seule la petite brasserie est presque vide ; Eldo-TV passe à la télévision, le son est coupé. Assis sur les deux groupes de bancs en bois rouge-brun aux coussins colorés, près de la porte d’entrée, se trouvent le président d’honneur de l’ADR, Jean Schoos, sa fille Lexy et trois autres candidats de la circonscription Est. Ils ont apporté des affiches sur lesquelles figurent des slogans tels que « Fir eis Sprooch », « Fir verstännege Wuesstem » ou « Fir Sëcherheet ». C’est le premier des 23 meetings électoraux que le parti organisera au cours des prochaines semaines rien que dans le district Est. L’ADR ne remplit pas les salles de sport et les centres culturels comme le CSV : elle fait la tournée des cafés. Le parti n’occupe plus de siège dans l’Est depuis 2009 ; c’est pourquoi aucun député n’était présent lundi à Befort. Les candidat·e·s de l’Est ne peuvent pas compter sur le soutien de Fred Keup et Fernand Kartheiser, du Sud, de Jeff Engelen, du Nord, ni de Tom Weidig, conseiller communal de Stater.
Alors que la réunion doit commencer à 20 heures, la brasserie est encore vide. Comme un journaliste est présent, Jean Schoos invite les candidats, pour la plupart jeunes et inexpérimentés, à présenter malgré tout le programme qu’ils ont répété. Robi Beissel commence. Il est un peu nerveux et lit des passages sur des bouts de papier. Âgé de 55 ans, cet employé communal est maire de Stadtbredimus depuis deux mois ; auparavant, il était échevin. Comme seuls neuf candidats se sont présentés le 11 juin pour les neuf sièges, il n’y a pas eu d’élection dans cette commune à scrutin majoritaire. « Pendant la pandémie de Covid, des personnes ont été mises à l’écart ; ce n’est pas ainsi qu’il faut traiter les gens », déclare M. Beissel. Sa femme ne travaillait pas, elle s’occupait de leurs cinq enfants. Aujourd’hui, cela n’est plus possible. Les parents ne devraient pas être contraints d’envoyer leurs enfants dans des structures d’accueil, estime le co-tête de liste dans l’Est. C’est pourquoi l’ADR souhaite permettre financièrement à l’un des parents d’élever ses enfants à la maison jusqu’à ce qu’ils aient douze ans. Le parti appelle cela la « règle parentale de l’ADR », comme s’il s’agissait d’une marque déposée. Cela permettrait non seulement de redistribuer le budget, mais aussi de soulager les structures d’accueil.
Elle est suivie par Lexy Schoos, âgée de 35 ans, vice-présidente de l’ADR depuis un an et également tête de liste dans le district Est. Tout comme son père, elle est « Véidoktesch » de formation ; elle travaille depuis trois ans au laboratoire national de médecine vétérinaire. Auparavant, elle a fait ses études à Vienne et à Gand. En Flandre, elle a dû apprendre le flamand pour pouvoir s’intégrer à la société, raconte-t-elle lundi. Au Luxembourg, beaucoup de gens ne ressentent pas le besoin d’appartenir à une communauté. Quand on commande « dräi Croissanten » chez le boulanger, on se fait déjà regarder de travers. La plupart des gens comprennent encore le mot « croissants », mais souvent, ça s’arrête déjà au mot « dräi ». Ce problème se pose également dans le secteur de la santé. Pour que « nous » n’oublions pas « notre » langue, il faudrait proposer davantage de cours de luxembourgeois. L’ADR est fermement opposée à l’alphabétisation en français ; quant à l’allemand, personne n’a encore eu de problèmes avec cette langue au Luxembourg, comme le lui a récemment confirmé une amie d’origine portugaise.
Tout comme Jean Schoos il y a 15 ans, Jang Modert (« le petit Jang ») a quitté le CSV pour rejoindre l’ADR. Cet historien de 34 ans est assistant parlementaire des trois députés (depuis le départ de Roy Reding du parti) et secrétaire général de l’organisation de jeunesse Adrenalin. Il a grandi dans un environnement bilingue : outre le luxembourgeois, il a également appris le « Eechternoacheresch » lorsqu’il était enfant, explique Modert. Il vit aujourd’hui à Schifflingen, mais se sent toujours très attaché à l’Est. La croissance économique entraînerait un important excédent démographique et générerait plus de coûts induits qu’elle n’en rapporte : la construction d’écoles, de routes et d’autres infrastructures serait coûteuse, sans parler des frais administratifs. Il n’y a eu aucune croissance sous le communisme, qui a coûté la vie à de nombreuses personnes, et l’ADR ne souhaite pas non plus y revenir, affirme M. Modert. Elle souhaite un État « allégé » ; « sans cesse de nouvelles administrations » ne sont pas nécessaires. « Avons-nous vraiment besoin d’autant de fonctionnaires ? » Jang Modert pose une question rhétorique : avec un État allégé, davantage de Luxembourgeois·e·s seraient à nouveau disponibles pour le secteur privé.
Million La critique de la croissance est le fil conducteur de la campagne électorale de l’ADR. Le terme « Wuesstem » apparaît plus de 110 fois dans ce programme électoral de 326 pages. Le programme s’ouvre sur la phrase suivante : « La croissance effrénée et incontrôlée pose d’énormes problèmes au pays ! » L’ADR oppose à cette croissance « extrême », « massive » ou « rapide » une croissance « qualitative », « saine » et « responsable ». On ignore toutefois ce qu’elle entend exactement par là. Quoi qu’il en soit, elle souhaite lancer « un débat de société » sur la croissance, annonce Jang Modert. Tout comme le Premier ministre Jean-Claude Juncker (CSV) avait attisé les craintes il y a 22 ans en évoquant un État de 700 000 habitants, l’ADR met aujourd’hui en garde contre la surpopulation. Elle souhaite organiser un référendum pour permettre aux électeurs et électrices de se prononcer sur la question de savoir s’ils souhaitent ou non un « État d’un million d’habitants ». S’ils se prononcent contre une croissance supplémentaire, l’ADR leur promet de mettre en œuvre une série de mesures : La réforme des retraites et des systèmes de sécurité sociale est une revendication centrale – comprenant une augmentation des cotisations de 8 à 9 % et un relèvement « volontaire » de l’âge de la retraite. Autres propositions de l’ADR pour limiter la croissance : une immigration plus sélective ; la réalisation d’études d’impact lorsque des entreprises souhaitent s’implanter au Luxembourg ; la création d’un nombre réduit d’emplois « moins productifs », « où l’on embauche principalement des personnes au salaire minimum, qui doivent venir de l’étranger soit en tant qu’immigrés, soit en tant que frontaliers, qui représentent donc une charge pour nos systèmes sociaux (…) et où les employeurs ne rapportent pas beaucoup de recettes fiscales ». Le parti souhaite continuer à promouvoir des secteurs de niche tels que le tourisme à la pompe et le secteur bancaire, qui nécessitent peu de main-d’œuvre et « rapportent beaucoup sur le plan financier ».
Lorsque l’ADR a présenté son programme électoral il y a une semaine, elle s’est expressément distanciée, à la demande des journalistes, de l’AfD allemande, qui n’est pas son parti frère, comme l’a souligné Fred Keup, tête de liste nationale. Dans le même temps, son programme électoral défend des positions sur l’immigration qui ressemblent fortement à celles de l’AfD, parti d’extrême droite. En particulier, l’affirmation selon laquelle de nombreux réfugiés abuseraient « massivement » du droit d’asile et ne viendraient au Luxembourg que pour des raisons économiques montre que l’ADR est tout à fait proche de l’AfD, tant sur le plan rhétorique que politique.
Dans son programme électoral, l’ADR se prononce « contre une immigration massive et incontrôlée pour des raisons économiques », elle entend lutter « contre tout abus du droit d’asile », élargir la liste des pays tiers sûrs, « simplifier » les procédures d’asile, « réformer » l’assistance judiciaire pour les réfugiés, « éliminer les possibilités d’abus » dans la procédure d’asile et instaurer temporairement une « obligation de visa pour divers pays des Balkans », « jusqu’à ce qu’il soit garanti qu’aucune demande d’asile ne puisse plus être déposée par des personnes originaires de ces pays ». L’ADR souhaite que les regroupements familiaux soient effectués « de préférence dans d’autres pays ». D’une manière générale, l’ADR est « favorable à une immigration légale qui réponde aux besoins de notre pays ». Les immigrants doivent être sélectionnés via un « système de points » ; les personnes séjournant au Luxembourg sans autorisation officielle doivent être expulsées ; l’ADR souhaite à l’avenir sanctionner pénalement la « présence illégale sur le territoire » et la complicité « à une présence illégale ». Elle souhaite n’ouvrir les frontières de l’espace Schengen qu’« aux personnes honnêtes » et lutter contre la « criminalité transfrontalière » grâce à des « contrôles frontaliers ponctuels renforcés » et à des moyens de surveillance électroniques.
Lundi, après que quatre hommes d’une cinquantaine d’années se sont finalement présentés, avec un peu de retard, à la brasserie de l’Hostellerie de Beaufort pour écouter, autour d’un verre de bière, les exposés des candidats et candidates, c’est au tour du candidat Yannick Schreiner, originaire de Grevenmacher, de présenter les revendications de l’ADR en matière de politique de sécurité. Ce peintre en bâtiment de 34ans, qui travaille comme « technicien », soutient pendant son temps libre, en tant que cofondateur et chef du groupe d’ultras « Uvae Militarius Machera » – autrefois tristement célèbre pour sa propension à la violence –, le club de football du CS Grevenmacher ainsi que l’équipe nationale luxembourgeoise de football dans le M-Block. Il avait également participé activement aux manifestations anti-Covid il y a deux ans. Devenu père il y a trois mois, la sécurité publique lui tient désormais particulièrement à cœur, explique M. Schreiner. On observe une « évolution dramatique » de la criminalité au Luxembourg ; la police invite les femmes à ne plus sortir de chez elles la nuit ; le nombre de cambriolages et d’agressions à l’arme blanche est en hausse, met en garde M. Schreiner. Dans son programme électoral, l’ADR affirme que le Luxembourg est « désormais l’un des pays les plus dangereux de l’UE » et s’appuie pour cela sur les chiffres d’Eurostat relatifs aux agressions. En effet, en 2021 (aucun chiffre plus récent n’est disponible à ce jour), le Luxembourg figurait parmi les premiers pays de l’UE en matière de cambriolages et de vols ; il est toutefois faux d’affirmer que ces chiffres ont augmenté ces dernières années. Selon Eurostat, entre 2012 et 2014, le Luxembourg a enregistré nettement plus de cambriolages pour 100 000 habitants qu’en 2021 ; il en va de même pour les vols. Entre 2015 et 2017, le Luxembourg ne se situait en revanche qu’en milieu de classement dans ces statistiques ; d’une manière générale, les chiffres sont soumis à de fortes fluctuations. Il n’existe par ailleurs aucune preuve étayant l’affirmation de l’ADR selon laquelle « certaines formes de criminalité, comme par exemple les bandes de jeunes », auraient augmenté.
Menace : Ces fausses allégations ne servent qu’à l’ADR pour créer un climat de menace afin de légitimer ses revendications en faveur d’une limitation de la croissance et d’une politique d’immigration restrictive. « Les étrangers qui commettent des délits dans notre pays doivent quitter notre pays », peut-on lire dans son programme électoral ; l’ADR souhaite renforcer les sanctions pénales liées à l’« interdiction du territoire », en cas de « crimes graves » (non définis plus précisément), elle souhaite retirer la nationalité aux Luxembourgeois naturalisés ayant la double nationalité, et grâce à la « comparution immédiate » (comme le réclament également le CSV et le DP), les « criminels » devraient pouvoir être condamnés le plus rapidement possible. Les mineurs exclus d’un établissement scolaire pour des actes de violence ne devraient plus être autorisés à fréquenter l’école au Luxembourg.
Pour mettre en œuvre ces mesures, l’ADR entend renforcer l’appareil répressif de l’État à l’aide de caméras (supplémentaires) dans l’espace public, de caméras corporelles et du recours à des hélicoptères de police. Elle souhaite instaurer une « mesure d’éloignement efficace » et « davantage de droits pour les policiers afin qu’ils puissent se défendre en cas d’urgence ». Cela inclut également une meilleure « assistance judiciaire » pour les policiers et policières ainsi qu’un assouplissement de leur « code de déontologie » ; elle souhaite replacer l’Inspection générale de la police (IGP) sous l’autorité d’un officier plutôt que d’un magistrat. Pour assurer les contrôles aux frontières, il est prévu de recruter davantage de douaniers et d’étendre leurs pouvoirs. L’ADR souhaite également élargir le droit à la légitime défense : elle entend légaliser l’utilisation du spray au poivre et permettre aux détenteurs d’un permis de port d’arme de se « défendre » chez eux avec leur arme à feu.
L’objectif final de l’ADR est la création d’un État nationaliste (largement) homogène sur les plans religieux, culturel, social et ethnique, qu’elle légitime par des références idéalisées au passé et des images nostalgiques : « Notre principe fondamental est de ne plus renoncer aux particularités de notre pays, afin que nous puissions rester ce que nous voulons vraiment être : une petite nation souveraine et pacifique au sein de l’Europe. » Pour atteindre cet objectif, l’ADR souhaite que « l’autorité et le rôle du Grand-Duc soient respectés de manière à ce qu’il puisse remplir sa mission en toute neutralité politique ». Elle considère le patriotisme comme une vertu, souhaite supprimer de la loi sur la nationalité le principe du lieu de naissance (ius soli) au profit du principe de filiation (ius sanguinis), et entend réglementer l’activité des partis et groupes « étrangers » ; si l’État et la religion doivent certes rester séparés, elle souhaite toutefois réintroduire l’enseignement religieux dans les écoles. Par « religion », l’ADR entend le christianisme ; en revanche, elle rejette l’islam (sans le nommer explicitement) et lui reproche de « porter atteinte à des valeurs importantes de notre société [comme] par exemple l’égalité juridique entre l’homme et la femme, ou nos formes de vie en communauté » ; c’est pourquoi l’ADR milite en faveur d’une interdiction du voile intégral et du voile couvrant le visage chez les femmes.
Langue Dans la vision nationaliste du monde défendue par l’ADR, la langue luxembourgeoise joue un rôle central. Les exigences relatives au test linguistique pour l’obtention de la nationalité doivent être « nettement » renforcées ; dans presque tous les domaines de la société, l’importance de la « Lëtzebuerger Sprooch » en tant qu’instrument d’exclusion doit être renforcée. « L’ADR fonde sa politique sur les
valeurs qui caractérisent la civilisation judéo-chrétienne, avec l’héritage culturel de l’Antiquité, complétées par les apports philosophiques des Lumières et des temps modernes », peut-on lire dans son programme électoral. Le parti se dit « favorable à la science » et prône l’égalité des chances, la justice, l’égalité des droits, le respect, la tolérance et la non-discrimination – « sans que ces notions puissent être détournées de leur sens et transformées en leur contraire ». L’ADR n’est favorable à la science, juste, tolérante et respectueuse que dans la mesure où cela s’inscrit dans sa vision réactionnaire du monde. Cela se voit non seulement en matière d’immigration, mais aussi en ce qui concerne le changement climatique – dont la part d’origine anthropique serait difficile à évaluer –, en matière d’identité de genre (« En règle générale, le genre d’une personne est défini par les fondements biologiques de son corps »), ou encore en matière d’éducation sexuelle (« L’éducation sexuelle et la transmission des valeurs relatives à la sexualité relèvent de la seule responsabilité des parents »). Le Centre pour l’égalité de traitement (CET) souhaite abolir l’ADR.
Lundi, à l’Hostellerie de Beaufort, lorsqu’un des quatre auditeurs demande pourquoi tous les autres partis ont déjà exclu toute coalition avec l’ADR, les candidats de l’Est ne trouvent pas de réponse. Jean Schoos en impute donc la responsabilité à la presse, qui, selon lui, cantonne l’ADR dans le camp de la droite. Être conservateur ne signifie pas vouloir vivre dans un musée ou dans le passé, estime M. Schoos. Il souhaite simplement retrouver ce qui fonctionnait bien autrefois. Puis ce « passionné de voitures électriques », comme il se qualifie lui-même, parle au public des voitures garées chez lui à Berdorf, dans son garage, et de l’appartement qu’il a récemment acheté dans une résidence à Echternach, où il n’y a malheureusement pas suffisamment de bornes de recharge disponibles. L’ADR s’oppose à l’interdiction des moteurs à combustion d’ici 2035, car le réseau électrique ne pourrait tout simplement pas supporter un nombre aussi élevé de bornes de recharge et d’installations photovoltaïques, et les voitures électriques sont encore trop chères pour que tout le monde puisse se les offrir, explique M. Schoos. Au final, c’est de toute façon la meilleure technologie qui s’imposera. Et Lexy Schoos déplore qu’il lui ait fallu quelques minutes avant de parvenir à brancher sa voiture hybride à la borne de recharge située sur le parking devant l’Hostellerie.