Christophe Hansen est fatigué. En tant que secrétaire général du CSV, il s’est chargé d’une partie de la logistique des élections municipales, puis des législatives. À peine sorti du Superwaljoer 2023, il se retrouve tête de liste aux élections européennes. Une campagne permanente, qui dure depuis plus de 18 mois maintenant. En début d’année, le CSV a tenté de convaincre ses figures de proue de se porter candidates. Le parti aurait « clairement fait passer le message au groupe parlementaire », raconte sa présidente sortante, Elisabeth Margue : « Si des députés sont intéressés, qu’ils nous en informent ». Mais aucun n’a voulu se sacrifier pour la cause européenne. Certains étaient encore irrités de ne pas avoir été retenus dans l’équipe gouvernementale. Quant aux anciens, ils n’avaient aucune envie de quitter le confort de leurs fiefs communaux pour se retrouver en position de débutants à l’Hémicycle européen. Paul Galles et Laurent Zeimet, deux députés peu en phase avec le CSV du « neie Luc », ont également été contactés ; ils ont poliment décliné l’invitation.
Le CSV se présente donc avec une liste peu solide sur le plan électoral, surtout par rapport au LSAP qui aligne trois députés. Les chrétiens-sociaux tentent d’en faire un argument de vente, en garantissant que chacun de leurs candidats siégera au Parlement européen. Aux côtés des deux eurodéputées sortantes et d’un candidat au poste de commissaire, on y retrouve deux élus locaux, Guy Breden et Mélanie Grün, pratiquement inconnus en dehors de leurs communes respectives (Kehlen et Kayl) ; « largement inconnus », comme le notait le Wort. (L’un a terminé douzième, l’autre seizième sur la liste Sud en octobre dernier.) À cela s’ajoute la présidente du CSJ, Metty Steinmetz, un employé de la Chambre de commerce, pour qui il s’agit de sa première élection. En 2019 déjà, le parti s’était présenté sans figures de proue aux élections européennes. C’était l’un des facteurs qui expliquait sa chute de 37,6 à 21,1 pour cent.
Comme une soirée en famille ; ce lundi, lors du meeting du CSV à Diekirch, le public est presque exclusivement composé de membres fidèles (et d’un certain âge). S’y ajoutent quelques conseillers communaux, un ou deux maires, trois députés et une ministre du Nord. Les six candidats prêchent à des convertis, ressassant pour la énième fois leurs arguments habituels. Par moments, le vrombissement de la machine à café couvre les discours. La cinquantaine d’auditeurs se serrent dans « Am Turm », un ancien silo à sciure de bois reconverti en bistrot.
La deuxième partie de la réunion est consacrée aux questions du public. La présidente de Caritas et ancienne ministre, Marie-Josée Jacobs, prend la parole en premier. Elle se dit « un peu irritée » par des déclarations « selon lesquelles nous ferions des alliances avec le rietsen Eck » : « Je ne veux pas devoir quitter le CSV à mon âge. » Jacobs fait référence aux nombreux signaux d’amitié envoyés par Ursula von der Leyen à la post-fasciste Giorgia Meloni et à son groupe ECR (au sein duquel siège également l’ADR). Christophe Hansen et Isabel Wiseler-Lima tentent de rassurer : une coalition avec l’extrême droite serait « complètement exclue », « un non absolu ». (Même si « une collaboration avec l’un ou l’autre député » resterait toujours possible sur des dossiers précis.)
Wiseler-Lima estime que les déclarations de von der Leyen n’auraient « pas été très heureuses ». Ou alors déformées par la presse : « Je ne sais pas ce qu’ils se disent ». L’eurodéputée se réfugie dans une forme de déni. « Ursula von der Leyen ne mène pas une politique de complaisance », déclare-t-elle le 22 mai au Wort. « Je constate un glissement vers la droite au sein du PPE, contre lequel je me bats », déclare Jean-Claude Juncker, trois jours plus tard dans le même journal. Le CSV se situe traditionnellement sur l’aile gauche du Parti populaire européen, au sein duquel il a été marginalisé au cours des dernières décennies.
La troisième et dernière question est posée par l’un des rares jeunes présents ce soir, et elle concerne la guerre à Gaza. Le conseiller communal d’Ettelbruck, Vincent Koks, souhaite savoir pourquoi le CSV n’a pas voté en faveur de la reconnaissance de la Palestine ; une décision qui serait « très critiquée ». Isabel Wiseler-Lima s’exprime avec beaucoup de prudence : il faudrait « aller dans le sens d’une reconnaissance ». Un quinquagénaire près du bar se met à applaudir vivement, puis s’arrête, sentant les regards se tourner vers lui.
Au début du meeting, chacun des candidats a tenté de jouer le rôle qui lui avait été attribué. Metty Steinmetz se présente comme un expert en économie : ce fonctionnaire proche du patronat critique la bureaucratie, qu’il faudrait réduire « de 25 pour cent ». Issue d’une famille active au sein du catholicisme associatif, Martine Kemp endosse le rôle social : il faudrait lutter contre la pauvreté et les inégalités, « mais pas par des barrières bureaucratiques ». La jeune professeure d’allemand Mélanie Grün évoque l’« équilibre entre vie professionnelle et vie familiale », tandis que l’informaticien Guy Breden parle (comme toujours) de sa voiture à hydrogène. Isabel Wiseler-Lima se présente comme une défenseuse de l’État de droit. Elle est la seule, ce soir, à réussir à relier les slogans politiques à un récit personnel, en évoquant ses vacances au Portugal sous le régime de Salazar : « Quand on se promenait et qu’on voyait des policiers, on changeait discrètement de trottoir ».
Christophe Hansen est difficile à cerner. Ce n’est pas un bon orateur. Ses discours restent techniques, dépourvus d’anecdotes personnelles, de gravité européenne ou de touches d’humour. À première vue, il semble correspondre au CSV de la nouvelle ère Frieden. Tous deux sont issus de la Chambre de commerce et incarnent l’aile « libérale sur le plan économique » qui a pris le contrôle d’un parti déstabilisé par une décennie passée dans l’opposition. Mais à y regarder de plus près, le parcours professionnel de Hansen s’avère erratique : il passe de la recherche universitaire à Astrid Lulling, puis de la députée européenne du CSV à Carole Dieschbourg, puis de la ministre verte à la Chambre de commerce, puis du lobbying patronal au Parlement européen. Son parcours politique n’est guère plus cohérent : de l’Hémicycle au Krautmaart, puis de nouveau direction Bruxelles, de préférence le bâtiment Berlaymont. Le tout en moins de quatre ans.
Devenir commissaire européen, explique M. Hansen, n’aurait pas été son projet initial. Il se serait bien vu ministre et se serait préparé à cette éventualité. Son épouse travaille à Bruxelles où elle vit avec leurs deux fils âgés de trois et cinq ans. Christophe Hansen explique qu’ils avaient décidé de s’installer au Luxembourg, au plus tard à la rentrée 2024, où sa femme, qui travaille au Parlement européen, aurait pu poursuivre sa carrière. Mais l’arithmétique politique en a décidé autrement. La composition d’un gouvernement ressemble à « een emgedréint Mikado-Spill », constatait Hansen en janvier sur Radio 100,7. Deux Hansen au sein d’un même gouvernement, Martine et Christophe étant cousins, cela en faisait trop. Il n’y aurait a priori pas eu d’incompatibilité, soutient-il, même s’il concède que « les gens auraient jasé ».
Né en 1982, Christophe Hansen est le benjamin d’une fratrie de sept enfants. Son père était agriculteur et exploitait une ferme d’une vingtaine de vaches à Doncols, dans le canton de Wiltz. Sa mère était femme au foyer et s’occupait d’élever les enfants. Elle avait émigré au Luxembourg avec sa famille depuis les Pays-Bas à la fin des années 1950, alors qu’elle était adolescente. Quand il était enfant, sa mère lui parlait néerlandais, raconte Hansen, mais il aurait développé un blocage vis-à-vis de cette langue à l’âge de quatre ou cinq ans. (Il dit la parler encore couramment, bien qu’avec de nombreux emprunts au luxembourgeois et à l’allemand.)
Après avoir obtenu son baccalauréat au lycée de Wiltz, Hansen s’inscrit en géographie à l’université de Strasbourg, avec l’intention initiale de devenir professeur de lycée. Il commence par la géopolitique, mais se tourne rapidement vers la géophysique. Hansen se spécialise dans la « télédétection », analysant des images satellites de volcans au Congo et de failles au Tibet (sans s’y rendre physiquement). Lorsque son projet de thèse ne parvient pas à obtenir de financement, il postule, en 2007, pour un stage d’été auprès de la députée européenne Astrid Lulling. Arrivé « par hasard » et sans carte du parti, il y reste sept ans. Il fait ses premières armes en politique aux côtés de celle qu’il décrit comme « une bête de travail » : sur certains dossiers, Lulling aurait noué des alliances avec les libéraux et les socialistes qu’elle seule était capable de conclure.
Au Parlement européen, elle a vaillamment défendu les intérêts des lobbies agricoles, viticoles et bancaires. Mais cette ancienne sociale-démocrate de droite est avant tout une experte en matière de survie politique. En 2014, quelques mois après le remaniement ministériel, Christophe Hansen quitte le cabinet de Lulling et commence à travailler pour Carole Dieschbourg, ministre du Parti vert que son ancienne supérieure déteste tant. Pendant deux ans et demi, Hansen négociera à Bruxelles les dossiers environnementaux. À l’expiration de son contrat à durée déterminée, il envisage de rejoindre le ministère, mais « malgré les assurances » que lui aurait données Dieschbourg, sa candidature n’est pas retenue. En 2016, on retrouve Hansen dans les bureaux bruxellois de la Chambre de commerce. C’est donc un ancien lobbyiste qui, deux ans plus tard, prête serment en tant que député européen. « La Chambre de commerce est un établissement public », précise Christophe Hansen.
Diffusées il y a dix ans, ses interviews sur Astrid Lulling TV ont mal vieilli. Lorsqu’on lui en cite des extraits, Hansen semble légèrement embarrassé. Dans l’une de ces vidéos, disponibles sur YouTube, il critique les eurodéputés luxembourgeois, qui négligeraient les commissions où se négocient les directives ayant un impact sur la place financière et le secteur agricole : « « C’est bien sûr plus facile de faire un peu de bruit à la Commission des affaires étrangères quand il se passe quelque chose en Syrie ou en Ukraine. Mais le Luxembourg n’a rien à voir avec ça… » Et Lulling l’interrompt : « Rien ! » Dans une autre vidéo, datant elle aussi de 2014, Hansen se lance dans une critique du programme socialiste : «&On parle de la pauvreté dans le monde, du changement climatique, ce qui est important. Mais ce qui, à mes yeux, ne doit pas nécessairement être une priorité pour l’Europe en ce moment ». Une phrase qui peut surprendre. D’abord, parce qu’un an plus tard, les accords de Paris seront signés. Ensuite, parce que, dès sa première année d’études à Strasbourg, Hansen a suivi des cours sur le climat : « C’est l’une des matières où j’ai obtenu mes meilleures notes », précise-t-il au Land.
Hansen est l’un des rares responsables politiques du CSV à disposer d’une véritable expertise sur les questions « vertes ». Cela ne fait pas de lui un écologiste. Il vient ainsi d’obtenir un score médiocre de la part des cinq grandes ONG écologistes qui ont analysé les votes des eurodéputés sur les questions environnementales et climatiques. Christophe Hansen atteint à peine 28,2 points, soit un score inférieur à celui de sa collègue Isabel Wiseler-Lima (32,4). Charles Goerens affiche un taux de « conformité » de 64,5 %, tandis que Marc Angel et Tilly Metz atteignent respectivement 82,2 % et 95,2 %. Sur smartwielen.lu, Hansen répond « plutôt non » à la question de savoir s’il faudra « interdire totalement » le glyphosate, alors qu’Isabel Wiseler-Lima et Martine Kemp cochent la case « plutôt oui ».
Pendant les élections législatives, Hansen a sans vergogne courtisé l’électorat agricole, en se livrant à une campagne de dénigrement des écologistes. Dans *De Letzebuerger Bauer*, il a ainsi signé un pamphlet contre la loi sur la restauration de la nature : Celle-ci aurait été concoctée par des « bien-pensants et sauveurs du monde », qui seraient « les pires populistes et fossoyeurs de notre agriculture productive ». Il serait désormais temps de faire une « pause réglementaire ». Au cours des dernières semaines, Hansen n’a cessé de réclamer davantage de « pragmatisme » dans la politique climatique (le programme du CSV parle d’une « approche décontractée »). Ces déclarations semblent relever davantage de l’opportunisme électoral que d’une conviction profonde. Hansen n’est pas un sectaire idéologique, mais un homme politique pragmatique. C’est ce qui explique son efficacité au Parlement européen, où il a réussi à dégager de larges majorités sur les dossiers dont il était en charge, notamment la lutte contre la déforestation. Hansen dit se sentir à l’aise dans la bulle bruxelloise, où il s’est rapidement forgé une réputation de travailleur acharné. De nombreux jeunes du CSV sont passés par son bureau, notamment Alex Donnersbach, Basile Dell ou Kief Albers.
Hansen a gravi les échelons un à un, accumulant peu à peu du capital politique. En 2011, il adhère au CSV et se fait nommer secrétaire international du CSJ ; une fonction qui lui permettra de développer son réseau parmi les jeunes loups de la droite européenne. En parallèle, il cultive son ancrage local. Il se fait élire au conseil communal de Winseler (1 400 habitants) et prend la présidence de l’Union des sociétés avicoles (2 700 membres).
Ses premiers résultats électoraux au niveau national ne sont pas mirobolants. En 2013, il termine sixième sur la liste Nord du CSV ; un an plus tard, il se classe quatrième sur la liste des élections européennes, derrière les anciens du parti. En septembre 2018, Viviane Reding rejoint la « Reconquista » ratée de Wiseler, et Hansen prend sa relève à l’Hémicycle. Lors des élections européennes de l’année suivante, il profite de l’avantage du sortant et se classe premier.
« On n’encourage plus les gens à faire des efforts, et la culture du mérite est en train de disparaître complètement », se plaignait Hansen il y a onze ans sur Astrid Lulling TV à propos de la Garantie pour la jeunesse. Hansen est un homme ambitieux. En janvier, il a commis l’imprudence d’en faire trop sur RTL-Radio. De nombreux domaines l’intéresseraient : « L’environnement est un sujet qui me tient vraiment à cœur, l’agriculture aussi… Mais je m’intéresse également à l’ensemble du marché intérieur ». Sans oublier l’énergie et les PME… Une réaction de panique face à l’émergence d’un concurrent inattendu, Nicolas Schmit. L’improbable tête de liste des socialistes européens espère s’assurer un portefeuille important lors des négociations qu’il mènera avec von der Leyen, et forcer la main au gouvernement luxembourgeois. Interrogé par le média Euractiv, Schmit estime qu’il serait « logique » qu’il soit nommé vice-président exécutif de la Commission s’il ne parvenait pas à en décrocher la présidence.
Selon l’analyse de Politico, le Luxembourgeois serait condamné à rester « un concurrent inoffensif, qui ne compte pas vraiment » : « La seule chance pour Schmit de rester commissaire européen après les élections (ou d’avoir un avenir politique digne de ce nom), c’est que von der Leyen appelle le Premier ministre luxembourgeois Luc Frieden et promette au petit pays un portefeuille plus important si Schmit est autorisé à rester à Bruxelles. » Frieden fera-t-il pour Schmit ce que Bettel avait fait pour Juncker ? Pour l’instant, le Premier ministre refuse de se prononcer. Christophe Hansen risque, une fois de plus, de faire les frais d’un jeu de Mikado.
Les élections européennes de ce dimanche constitueront un premier test pour le CSV, une « Sonndesfro » en grandeur nature. Le parti parviendra-t-il à consolider son score aux législatives, soit 29 % ? Voire à récupérer le troisième siège ? En interne, rares sont ceux qui osent vraiment y croire. L’opposition de gauche a eu la décence de ne pas transformer les élections européennes en référendum sur le nouveau gouvernement. Le CSV, quant à lui, a très peu misé sur l’« effet de première ». Luc Frieden n’aura fait que deux apparitions, l’une en début de campagne à la Schéiss, l’autre en fin de campagne au Hitch. Ces dernières semaines, le Premier ministre a été le grand absent du débat politique. Son discours sur l’état de la nation aura lieu deux jours après le scrutin européen. Ce sera l’occasion de reprendre l’initiative politique, en promettant de la « Kafkraaft » aux classes moyennes et des réductions d’impôts aux entreprises. En attendant, le « neie Luc » reste étrangement silencieux.