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Institutions et démocratie 14 min de lecture

Bréissel, c’est quand même comme Diddeléng

Mars Di Bartolomeo, figure politique chevronnée, veut se présenter aux élections européennes. Il a un plan.

Article paru dans Édition mai 2024
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Bréissel, c’est quand même comme Diddeléng
Mars Di Bartolomeo, mardi, dans son bureau au sein du groupe parlementaire du LSAP © Photo : Sven Becker

Peut-être dira-t-on un jour qu’au cours des dernières décennies, aucun membre du gouvernement luxembourgeois n’a transporté autant de bagages pendant ses heures de travail que Mars Di Bartolomeo. Dans la main droite, une grande mallette bien remplie ; sous le bras gauche, deux ou trois gros classeurs. C’est ainsi que l’on voyait presque toujours ce socialiste de Dudelange, ministre de la Santé et des Affaires sociales entre 2004 et 2013 sous le Premier ministre du CSV Jean-Claude Juncker, lorsqu’il se déplaçait dans le cadre de ses fonctions. Lui-même affirme qu’il a toujours voulu avoir tout avec lui « au cas où ». Mais ceux qui le voyaient ainsi pouvaient penser à Schaffert et à « Dossiersmënsch ». Mars Di Bartolomeo se soucie beaucoup de l’image qu’il renvoie au public. Même aujourd’hui, à 71 ans. C’est un maître de la mise en scène et un brillant tacticien. Et oui : un « Dossiersmënsch » lui aussi.

Cela fait onze ans qu’il a quitté ses fonctions de ministre. Il a ensuite présidé la Chambre pendant cinq ans, jusqu’en 2018. Il a ensuite occupé un simple mandat de député, puis un autre en 2023. Il se présente désormais aux élections européennes. Lorsque le « Politmonitor » de l’Ilres a été publié au début du mois par Wort et RTL, la surprise était de mise : sur les 16 candidats aux élections du 9 juin, Di Bartolomeo était le plus populaire. Devant Charles Goerens (DP), député européen de longue date, qui avait largement devancé ses concurrents lors des élections de 2019. Mais ce n’est pas si surprenant que cela. Mars Di Bartolomeo est populaire depuis au moins 20 ans. Il n’y a eu qu’une seule interruption, car Ilres l’avait retiré du classement après qu’il eut cessé d’être président de la Chambre. « J’étais en colère, en tout cas au début. » Marc Spautz, du CSV, ajoute-t-il, était lui aussi en colère. Lui aussi avait été retiré du classement en 2018.

Les bons résultats de Di Bartolomeo soulèvent la question suivante : que se passera-t-il s’il obtient, le 9 juin, un meilleur score que l’actuel député européen du LSAP, Marc Angel, mais que le parti ne remporte pas de deuxième siège à Strasbourg ? « Les sondages ne sont que des sondages », rétorque-t-il aussitôt, « il ne faut pas leur accorder trop d’importance ». Le parti et le groupe parlementaire n’ont pas spéculé sur les résultats des élections, insiste-t-il, « ce serait malhonnête vis-à-vis des électeurs ». Mais inscrire quelqu’un comme lui sur la liste européenne comporte également pour le groupe parlementaire le risque de perdre son seul membre ayant une expérience de l’opposition. On voit bien la valeur de cette expérience au nombre de questions parlementaires posées : Di Bartolomeo en a déposé 81 depuis le début de la nouvelle session parlementaire. L’écart avec Yves Cruchten (50 ans) et Dan Biancalana (48 ans) est en effet considérable. Et la manière dont il a, en décembre, poussé la nouvelle ministre des Affaires sociales du CSV, Martine Deprez, à se prononcer sur la réforme des retraites, relève d’un travail d’opposition bien mené. Lui-même ne souhaite pas en faire tout un plat. « Si l’accord de coalition stipule que les retraites complémentaires doivent être renforcées, sans donner beaucoup plus de précisions, alors je pose naturellement des questions. » Ses collègues du groupe parlementaire développeraient eux aussi de plus en plus ce genre de réflexes. Mais il ajoute ensuite : « Je suis un peu comme le grand frère pour eux, et parfois, ce ne serait pas mal du tout qu’ils me contredisent plus souvent. » Voilà pour le cas où il partirait à Bruxelles.
À propos de retraites : Mars Di Bartolomeo sait particulièrement bien quel peut être le prix politique à payer pour les réformes des retraites. Celle de 1998 dans le secteur public a été imputée au LSAP ; un an plus tard, le parti a été évincé du gouvernement. Après cette élection, Di Bartolomeo est devenu député. Il a été le responsable de la réforme des retraites de 2012. Et c’est peut-être pour cette raison qu’il a perdu en 2013, dans la circonscription du Sud, près d’un quart de ses voix personnelles par rapport à 2009. Bien qu’il ait tout de même été élu en deuxième position derrière Jean Asselborn, il a renoncé à un poste au gouvernement.

Les socialistes de gauche disent qu’il est l’un des leurs. Lui-même le pense aussi. Classe ouvrière : son grand-père, arrivé au Luxembourg en 1907 en provenance des Abruzzes, était mineur à Volmerange-les-Mines : « Frontalier den anere Wee », dit Mars Di Bartolomeo. Son père était ouvrier dans une fonderie ; lors d’un accident du travail, une tôle lui a sectionné la moitié du pied. Son fils avait alors onze ans. Le travail éreintant de son grand-père et de son père l’a marqué. Tout comme le fait qu’à l’école primaire, on l’ait soudain surnommé « mangeur de spaghettis ». « Uniquement à cause de mon nom de famille. » Son grand-père lui aurait transmis une certaine « veine anarchiste ». « On ne me convaincra pas par l’autorité, mais uniquement par des arguments. »

Il aurait préféré devenir instituteur, mais sa moyenne en première n’est pas suffisante pour être admis à l’Institut pédagogique. Son plan B : devenir professeur de lycée. Mars Di Bartolomeo s’inscrit donc au Cours universitaire et suit des cours de psychologie. Mais partir à l’étranger dès la fin de la première année pour poursuivre ses études ne fait pas partie de ses projets. Lorsqu’un ami, correspondant pour le Tageblatt, lui apprend que le journal recherche des journalistes, il tente sa chance. Trente autres candidats tentent également leur chance. Le premier reportage qu’il rédige dans le cadre du processus de sélection porte sur « les contremaîtres luxembourgeois au sein de l’Union des machinistes en chef ». Au final, il fait partie de la poignée de candidats que le rédacteur en chef Jacques F. Poos convoque à des entretiens individuels. Une semaine plus tard, on lui propose un poste permanent de rédacteur. Di Bartolomeo accepte et écrit sur « tout ». Le sport, les actualités locales, la Chambre, la politique intérieure et, enfin, la politique étrangère. Nous sommes au début des années 70. Guerre du Yom Kippour, coup d’État militaire au Chili, Révolution des œillets au Portugal. Tout cela a contribué à sa politisation. Celle-ci avait déjà commencé auparavant, à la fin des années 60, au sein de la « Jeunesse de la ligue ouvrière », une association de jeunesse commune à la LAV et au LSAP. En 1972, il adhère au LSAP et intègre le comité national des Jeunes socialistes. Au début des années 80, il participe à la création de l’Aktioun fir de Fridden, un mouvement opposé au déploiement de missiles nucléaires tant de l’OTAN que du Pacte de Varsovie. Outre lui-même, Jean-Claude Juncker et Léon Zeches, qui deviendra plus tard rédacteur en chef du Wort, ont également contribué à la rédaction du document « Plateforme » de l’Aktioun. Cependant, aucun des deux ne l’a finalement signé.

Ce sont ses contacts et ses réseaux qui ont finalement conduit Mars Di Bartolomeo dans les hautes sphères de la politique. En 1984, après plus de dix ans passés au Tageblatt, il devient secrétaire du groupe parlementaire du LSAP. Le secrétaire de l’époque, Robert Goebbels, sur le point de devenir ministre, lui propose ce poste ; lui aussi était autrefois journaliste au *Tageblatt*. Peu avant, se souvient Di Bartolomeo, le directeur du *Land*, Léo Kinsch, lui avait fait une proposition. Si Alvin Sold, alors directeur d’Editpress, lui avait dit : « Reste ! », Mars Di Bartolomeo serait resté au *Tageblatt*, dont il était entre-temps devenu rédacteur en chef adjoint. Mais Sold ne dit pas cela. Il lui dit plutôt qu’il ne pourrait de toute façon pas le retenir. Deux mois plus tard, il reprochera à Di Bartolomeo d’avoir trahi la rédaction. Sold lui en a également voulu d’avoir consulté John Castegnaro, car celui-ci propose aussitôt à Di Bartolomeo de travailler pour l’OGBL. Quiconque évolue dans les réseaux doit s’attendre à des pièges émotionnels.

C’est un risque que prend Di Bartolomeo. C’est l’envers de la médaille de son leitmotiv : « Panz, Häerz, Kapp a frou mat de Leit ». Xavier Bettel est sans doute le seul à se sentir aussi à l’aise que Mars Di Bartolomeo dans son rôle d’homme politique de terrain. Ce dernier déclare : « Quand je vais au marché, à Dudelange ou en ville, je finis par discuter avec beaucoup de monde. D’autres politiciens se tiennent par groupes de cinq, entre eux. Ils disent ainsi aux gens : je suis là pour que vous me voyiez, mais ne m’embêtez pas avec vos soucis. » La politique ne devrait pas être ainsi.

Il est difficile de dire si Mars Di Bartolomeo a toujours agi ainsi et s’il continue de le faire, en intégrant systématiquement dans sa politique ce qu’on lui dit. Il a également le sens du réalisable ; en cela, c’est un bon tacticien. Cela s’est concrétisé au sein du gouvernement à partir de 2004. Aujourd’hui, il ne considère que la mise en place du statut unique dans le secteur privé comme un véritable succès en tant que ministre. La réforme de la santé et celle des retraites, en revanche, n’en font pas partie. Et il aime raconter comment il a réussi, peu après la formation du gouvernement, à empêcher que la « Mammerent » soit financée par la caisse de retraite : c’est prévu dans l’accord de coalition, le CSV n’a pas négocié ce point. Di Bartolomeo s’y oppose, et John Castegnaro, l’ancien chef de l’OGBL que Di Bartolomeo a convaincu de se présenter aux élections, exige lors du congrès du LSAP de renoncer à la coalition à cause de la « Mammerent ». Ce qui, pour Di Bartolomeo, irait bien trop loin et c’est pourquoi il se dispute pour la première – et, selon ses propres termes, la seule – fois avec Casteg. Plus tard, au sein du gouvernement, il trouvera un moyen de financer la « Mammerent », une création politique de Jean-Claude Juncker, à partir du budget de l’État : celui-ci couvrait alors les frais administratifs des caisses sociales. Di Bartolomeo estime que ceux-ci pourraient être intégrés au financement tripartite. Juncker approuve, sachant qu’avec l’augmentation du taux d’emploi des femmes, la Mammerent nécessitera de moins en moins d’argent au fil des années.

Pourtant, en 2004, la répartition des postes aurait dû se dérouler autrement. Di Bartolomeo s’apprête à quitter ses fonctions de maire. Il est prévu que Marc Zanussi lui succède. Selon les intentions du LSAP, Alex Bodry devrait devenir ministre de la Justice, tandis que Di Bartolomeo occuperait les fonctions de ministre de l’Intérieur et du Logement. Après la mort accidentelle de Zanussi, Bodry fait un sacrifice et devient maire ; Di Bartolomeo était le premier élu dans le sud. Di Bartolomeo a lui aussi fait un sacrifice : le deuxième élu, Jean Asselborn, souhaite devenir ministre des Affaires étrangères, ce qui implique le poste de vice-Premier ministre. « J’aurais pu devenir vice-Premier ministre moi aussi, mais ça m’allait bien, Jean est un bon ami. » Finalement, cela n’a pas été si simple ; les réseaux sont semés d’embûches émotionnelles, mais 2004, c’est du passé. Et peu avant les élections de 2009, Di Bartolomeo peut se considérer, aux côtés du ministre du Travail du CSV François Biltgen, comme l’architecte du statut unique. Aujourd’hui, il explique que cela a si bien fonctionné notamment parce que Biltgen, tout comme lui, était secrétaire de groupe depuis 1984. « Nous étions tous deux des généralistes politiques et des solutionneurs de problèmes. » Ce qui n’est certainement pas exagéré : au sein du groupe parlementaire du LSAP, Di Bartolomeo était le seul collaborateur, à part deux secrétaires à mi-temps. Le CSV n’en compte guère plus.

Le fait qu’il aurait préféré devenir ministre du Logement plutôt que de prendre en charge la Santé et Sécurité sociale du ministre du DP Carlo Wagner, tient moins au déficit de 130 millions d’euros de l’assurance maladie, dont le nouveau ministre doit s’occuper, qu’au fait que Di Bartolomeo et le LSAP espèrent pouvoir faire bouger les choses en cumulant les fonctions de ministre de l’Intérieur et du Logement. Les idées de Di Bartolomeo sont bien connues. Stimuler la construction de logements sociaux en élargissant le périmètre d’intervention. Là où cela s’avère judicieux, construire des immeubles « en kit », car c’est économique. Mais veiller impérativement à ce que les logements sociaux ne puissent pas être vendus. C’est, dit-il aujourd’hui, ce qu’il a compris trop tard lorsqu’il était maire de Dudelange : « Nous avions un très bon projet : en tant que commune, nous pouvions mettre à disposition des terrains à bâtir à très bas prix et les gens pouvaient y construire eux-mêmes une maison pour six à sept millions de francs. » Mais personne n’avait pensé à un droit de préemption pour la commune. Lorsque, six à huit ans plus tard, les maisons changent de propriétaire pour un demi-million d’euros, le maire se rend compte qu’il a commis un « péché capital ».

Il a sans doute largement contribué à faire de Dudelange un bastion du LSAP. En réalité, cette commune, qui est la quatrième plus grande du pays, bien qu’ancrée dans la tradition sidérurgique, n’est pas une véritable ville ouvrière ; elle ne l’était déjà plus dans les années 90. Mais lorsque Mars Di Bartolomeo, élu pour la première fois au conseil communal en 1988, arrive largement en tête lors des élections communales de 1993, devançant le maire, le premier échevin et le deuxième échevin, le LSAP local y voit un signe : Elle venait tout juste de conserver sa majorité absolue ; laisser un nouveau venu occuper le siège de maire pouvait être la meilleure chance de conserver le pouvoir. Parallèlement, la conjoncture n’est pas au beau fixe, pas plus que les finances communales. Sous la houlette de Di Bartolomeo, le conseil communal lance de nombreux petits projets, en tenant compte notamment du fait que la population ne se compose pas uniquement d’ouvriers : le centre de documentation sur la migration, la Fête de la musique, des galeries communales. Un service local de l’emploi et un petit sommet économique. Lorsque, dans la seconde moitié des années 90, la conjoncture redémarre, la commune peut se permettre davantage. Et le maire est sans cesse dans la rue à discuter avec les gens. Tout cela réuni, c’est peut-être ce qui a permis au LSAP de remporter près de 60 % des voix aux élections communales de 1999.

« À l’époque, nous avions un projet pour la commune et nous l’avons mis en œuvre étape par étape. » Il faudrait qu’il en soit de même dans les politiques européennes. « Bruxelles, c’est comme Diddeléng. » Ce qui manque à l’UE, c’est « la création de réseaux entre personnes partageant les mêmes idées ». En tant que ministre, il a pu constater, lors des réunions du Conseil, que certains collègues étaient motivés et bien préparés, tandis que d’autres ne l’étaient pas du tout. D’un autre côté, il a pu voir comment, avec ses collègues allemande et belge, il avait été possible, il y a près de 20 ans, de former une opposition efficace contre la « directive Bolkestein ».

Selon Mars Di Bartolomeo, l’UE a besoin de quelques plans dans des domaines clés. Pour l’industrie, la protection du climat, l’immigration, par exemple. Pour cela, il faudrait renforcer le Parlement européen et qu’il collabore avec les parlements nationaux. Ces derniers devraient quant à eux pouvoir faire leurs propres propositions. « Il est vrai que les problèmes varient d’un État membre à l’autre. » Ce n’est que de cette manière que l’Europe pourra se rapprocher davantage des citoyens. Le LSAP l’exprime de manière un peu mièvre dans son slogan électoral : « L’Europe a besoin d’un cœur fort ».