Michel Lemaire nous accueille au bureau du groupe parlementaire de l’ADR, vêtu d’une chemise à fleurs et d’un pantalon rouge. Des barres de chocolat Milka et des fleurs jaunes sont posées sur la table de la salle de réunion, tandis que les drapeaux nationaux et civils ornent les coins de la pièce. La mère du futur député appelle. « Elle veut savoir si le garçon va bien », explique Michel Lemaire. Il la rappellera plus tard. « Un peu de sucre le matin », commente Lemaire en voyant les autres bonbons au chocolat que l’assistante parlementaire Taylor King pose sur la table. « Wat bass du ee léiwen », lui lance-t-elle.
Le 20 novembre, Michel Lemaire succédera au député du Nord Jeff Engelen au Parlement. Il reprendra ainsi les fonctions de ce dernier au sein des commissions de l’agriculture, de l’environnement, des sports, de la fonction publique, du travail et de la mobilité. Avec Jeff Engelen, c’est l’avant-dernier artisan qui quitte le Parlement. Michel Lemaire est germaniste de formation et admirateur avoué de Rilke, Georg Trakl et Gottfried Benn. Il écrit de temps à autre des poèmes d’inspiration classique, lorsqu’il se sent « embrassé par les muses ». Il souhaite représenter « le peuple », surtout celui du Nord – car il se considère comme « l’un des leurs ». Là où l’ADR est particulièrement bien accueillie, on trouve moins de diplômés de l’enseignement supérieur. Michel Lemaire se rend souvent aux fêtes de village. Au sein du conseil municipal de Clervaux, il fait écho aux préoccupations que les gens lui confient.
Cet homme de 37 ans avait en réalité l’intention de devenir professeur dans le secondaire. Après ses études à Graz, il a passé le concours et a enseigné pendant un an dans le cadre de son stage. Puis un poste s’est libéré au bureau de l’ADR, et il a opté pour une carrière politique. « C’est vrai que je suis plus isolé ici que je ne l’aurais été à l’école. Mais je ne voulais pas non plus prendre cette décision uniquement pour être plus éligible. » Son manque d’expérience professionnelle se remarque : il n’a pour l’instant que peu d’idées politiques concrètes issues de la réalité de la vie sociale. Il disposera de deux ans et demi au Parlement pour se familiariser avec des dossiers concrets.
Lemaire a grandi à Marnach, où il habitait à côté de Marie-Josée Jacobs. Ses parents sont originaires de la Belgique orientale ; il a acquis la nationalité luxembourgeoise à l’âge de quatre ans. Son père était ingénieur chez Goodyear, tandis que sa mère s’occupait de leurs trois fils. Ils votaient pour le CSV, raconte-t-il, mais à la maison, on ne parlait pas beaucoup de politique – c’était tout simplement une « famille d’Eislék » traditionnelle.
En 2018, il a décrit sur RTL son engagement politique. Il a expliqué avoir été poussé vers la politique par « cette illusion naïve selon laquelle on se retrouve acculé dans un coin lorsqu’on fait preuve de bon sens ». Lors du référendum sur le droit de vote des étrangers, on lui aurait dicté « d’en haut », de manière détournée, la manière dont il devait penser. Il attribue son choix de l’ADR aux discours de Fernand Kartheiser et de Gast Gibéryen, qu’il avait découverts à l’époque. Il admirait leur « honnêteté » et leur « authenticité » ; c’était une « intuition » qui l’avait poussé à adhérer au parti. Lors d’un dîner du Nouvel An, Fernand Kartheiser avait remarqué le talent rhétorique de Michel Lemaire et sa capacité à rédiger des discours. Michel Lemaire est rapidement devenu président d’Adrenalin, l’organisation de jeunesse, puis, en 2020, président de la circonscription Nord. En 2023, il a presque doublé son nombre de voix dans sa commune d’origine et a été élu au conseil municipal ; lors des élections législatives de 2023, comme en 2018, il a terminé deuxième dans la circonscription du Nord et a amélioré son score.
Dans la conversation, il donne l’impression d’être réfléchi et prudent. Il manie habilement ce genre de double langage populiste qui est devenu la marque de fabrique des députés de l’ADR. Il expose d’abord une position, puis la relativise – afin que les auditeurs puissent y entendre ce qu’ils souhaitent. En matière de politique familiale, Michel Lemaire estime que la plus grande stabilité pour un enfant réside dans le fait qu’un de ses parents s’occupe de lui à la maison. Mais il n’exclut pas pour autant « d’autres modèles », comme le fait que l’enfant passe plus de temps en crèche ou dans une structure d’accueil, et il ne les condamne pas, ajoute-t-il. Il se dit chrétien et espère qu’il existe un « bon Dieu », mais un doute subsiste. Il aime accrocher des croix chez lui, mais pas « de manière effrayante ou quoi que ce soit de ce genre ». Il semble plus âgé que son âge ne le laisse supposer.
Jusqu’à présent, Michel Lemaire a rejeté les catégorisations politiques, car il « ne sait pas ce que signifient réellement la gauche et la droite ». Mais ce n’est pas un hasard s’il a rejoint l’ADR au moment où celle-ci se réorientait vers un parti plus idéologique, se déplaçant vers la droite. Il partage la ligne des idéologues du parti, Fernand Kartheiser, Fred Keup et Tom Weidig : il accorde de l’importance à la langue en tant que vecteur de l’identité nationale et considère que le problème central réside dans la croissance démographique du pays. Au conseil municipal, il se montre plutôt discret et pose peu de questions, expliquent les conseillers municipaux. Il se montre toutefois plus vif lorsqu’il s’agit de sujets tels que l’égalité des droits et la cohabitation interculturelle. L’expression « vivre-ensemble interculturel », par exemple, répugne à Michel Lemaire ; il préfère le mot « intégration », car la notion de « vivre-ensemble » évoque selon lui une coexistence sans véritable interaction. En ce qui concerne la promotion des femmes, il trouve cela exagéré, ajoute-t-on au sein du conseil municipal.
« Je ne veux pas que cette merveilleuse dualité entre l’homme et la femme soit sacrifiée sur l’autel d’une idéologie de genre inhumaine (…), je ne veux pas que le débat au sein de la société porte sur la question de savoir si nous avons le droit ou non de tuer un petit être jusqu’au neuvième mois. Ce serait – c’est (!) – la perte d’une innocence collective, qui constitue un facteur essentiel de notre santé morale », écrivait Michel Lemaire dans une tribune publiée dans ce journal il y a cinq ans. Il qualifie à plusieurs reprises le mariage pour tous et la loi sur l’avortement actuellement en vigueur de « statu quo ». L’ADR s’attaquerait-elle à ces questions si elle entrait au gouvernement ? Non, le parti ne le ferait pas, affirme-t-il.
Quand la vie commence-t-elle pour lui ? « Lorsque l’embryon développe une conscience, un moment qui fait d’ailleurs l’objet de controverses en médecine », explique Michel Lemaire. En tant que linguiste, il porte un regard critique sur les interventions linguistiques telles que la neutralité de genre. Lemaire se garde toutefois de toute déclaration hostile. D’un point de vue biologique, les femmes trans ne sont pas des femmes, mais il respecte tout le monde – et commence à parler de son amitié avec une ancienne candidate de Déi Lénk, Ludivine Passau, qui est trans. (Cette dernière précise qu’elle ne compte pas voter pour son bon ami, mais qu’elle aime boire du vin avec lui et se réjouir de ses succès électoraux. Elle est d’ailleurs passée depuis à la « Biergerlëscht ».) De la même manière, il défend le « j’aime » de Tom Weidig sous un commentaire homophobe sur Facebook : C’est l’idéologie qui pose problème, pas les personnes. Lemaire soutient l’élargissement des limites de ce qui est acceptable au sein de l’ADR, de ce qui y est toléré. En même temps, l’ADR serait la seule option pour les personnes qui ont une opinion différente de celle du courant dominant, explique-t-il. Les partis d’extrême droite auraient du succès auprès des jeunes dans toute l’Europe, car on ne tend pas suffisamment la main, on catalogue les gens et on ne prend pas leurs préoccupations au sérieux. La réponse à la précarité sociale croissante réside dans les tables rondes et dans la « création de liens ».
Michel Lemaire cite comme modèle politique international Franz Josef Strauß, homme politique de la CSU, qui était une personnalité et ne s’était pas « totalement conformé ». Michel Lemaire a affiché sur la porte de son bureau une citation de l’ancien ministre-président bavarois : « Tout comme un chien est incapable de se constituer une réserve de saucisses, les sociaux-démocrates sont incapables de se constituer des réserves d’argent. »
En août, Michel Lemaire a quitté le continent européen pour la première fois afin de se rendre en Californie avec son ami Maurice Muller, président du DP Wiltz. « Au parc national de Yosemite, ça m’a rappelé nos collines luxembourgeoises », a-t-il écrit sur Facebook pendant ses vacances.