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Institutions et démocratie 12 min de lecture

Le bois, la bile et le printemps

Quelles sont les croyances spirituelles qui prévalent dans la société ? Le journal « Das Land » s'est lancé à la recherche d'indices

Article paru dans Édition mars 2023
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Le bois, la bile et le printemps
Les analyses du Statec mettent en évidence l'indifférence croissante à l'égard du catholicisme © Photo : Sven Becker

Elle n’a encore jamais reçu de réflexologie plantaire : « Je suis venue pour tester ça », explique la jeune employée en s’installant dans le fauteuil de massage. C’est l’heure de la pause déjeuner, il y a beaucoup d’animation sur le parvis de la gare, visible depuis la fenêtre, mais Sandrine Fontaine met une musique relaxante et fait abstraction de cette agitation ; elle commence à masser la plante du pied et le talon. « Je suis de nature stressée et depuis que j’ai eu la Covid, je me sens un peu à plat », explique la cliente. Après une brève conversation, elle somnole tandis que la masseuse commence à appuyer sur certains points du pied. La réflexologie repose sur l’idée que certaines zones des pieds et des mains correspondent à des organes du corps. Par exemple, la zone située sous le gros orteil gauche correspondrait à l’hémisphère cérébral correspondant, le côté interne du pied serait en relation avec la colonne vertébrale et, au milieu de la plante du pied, se trouverait la zone liée aux reins. Si une douleur se fait sentir lors d’une légère pression sur les points correspondants, cela indiquerait un dysfonctionnement de l’organe concerné. À l’inverse, le massage de ces zones permettrait de lever les blocages et de stimuler les forces d’autoguérison.

Après la séance, la cliente se sent détendue ; le massage des points de pression lui a fait du bien et elle le recommanderait volontiers. C’est la curiosité qui l’a poussée à venir, car des amies lui avaient parlé du massage des zones réflexes. « La plupart des personnes qui viennent me voir ne connaissent pas bien les principes de la réflexologie », explique Sandrine Fontaine. Il y a onze ans, elle a quitté son emploi de commerciale pour devenir pédicure et réflexologue. Les trois quarts de sa clientèle sont des femmes qui souhaitent réduire leur stress et soulager leurs problèmes digestifs et de sommeil.

La plupart du temps, les praticiens et praticiennes de réflexologie interviennent dans des domaines similaires, à l’image de Zenergy, un prestataire qui gère un centre au nord de la capitale. Outre le massage des points de pression, elle pratique également des stimulations EFT ; EFT signifie « Emotional Freedom Techniques » et désigne une méthode visant à soulager le stress par des tapotements sur des points d’acupression. La théorie qui sous-tend cette méthode n’est pas scientifiquement prouvée, pas plus que celle des zones réflexes. Sur son compte Instagram, Zenergy évoque des techniques qu’elle aurait apprises auprès d’un guérisseur hawaïen, des pierres de guérison et son voyage en Inde. Une autre praticienne luxembourgeoise associe la réflexologie plantaire à des principes issus de la médecine dite chinoise. Sur Facebook, elle déclare : « Selon le calendrier énergétique de la médecine traditionnelle chinoise, nous sommes en période de printemps du 4 février au 16 avril. Il est temps d’agir pour aider votre corps. » Elle présente ensuite la vie comme un tout cohérent en établissant des associations en chaîne entre différents organes et objets : « Un massage des zones réflexes des pieds peut relancer les énergies via le foie et la vésicule biliaire. En effet, en médecine chinoise, ce sont les organes associés au printemps et qui représentent l’élément Bois. »

Pour Antoine Faivre, chercheur en ésotérisme à la Sorbonne décédé l’année dernière, cette pensée en correspondances, dans laquelle les liens ne sont pas établis de manière causale mais symbolique, est un élément constitutif fondamental de l’ésotérisme. La pensée ésotérique part d’une sorte de sympathie secrète entre différents éléments, fondée sur leur similitude. Ainsi, les signes sémiotiques ne se contenteraient pas de renvoyer à une idée, mais conduiraient en même temps à une fusion entre l’être et l’apparence. Cette manière de considérer le monde, dans laquelle les qualités « métaphysiques » priment sur les qualités physiques et où le spirituel est le principal metteur en scène, s’oppose depuis les Temps modernes à celle de la science moderne. Parmi les personnalités européennes qui ont tenté de fonder une médecine sur les correspondances, on peut citer Paracelse (1493-1541) ainsi que la religieuse catholique Hildegarde de Bingen (1098-1179).

Au cinquième étage d’un immeuble situé à Kirchberg, Serge Allegrezza, directeur de Statec, réfléchit aux phénomènes religieux et spirituels du XXIe siècle. Il ne dispose d’aucune statistique sur la médecine alternative contemporaine. « Pas plus que sur des phénomènes tels que l’écologie profonde, le néo-animisme, l’astrologie ou les intérêts parascientifiques. Mais j’espère que nous pourrons lancer une étude sur les pratiques et croyances spirituelles non institutionnalisées. » Il y a deux semaines, il a présenté les résultats d’une étude sur la religiosité au Luxembourg, réalisée dans le cadre de l’étude European Value. Il en ressort que le pourcentage de personnes se réclamant de croyances et de pratiques chrétiennes a baissé de 75 % à 48 % entre 2008 et 2021. Il a également été souligné que les pratiques religieuses telles que la prière et la participation aux offices perdent de leur importance : seuls 5 % des personnes interrogées considèrent la religion comme « très importante ». Pas moins de 44 % se sont déclarés sans religion et 18 % athées. « L’étude European Value est une étude empirique à long terme dont le questionnaire a été élaboré en 1978, c’est-à-dire à une époque où le christianisme dominait culturellement ; c’est pourquoi la conception de l’étude ne comporte pas encore suffisamment de nuances concernant les positions athées et la religion non institutionnalisée », fait remarquer Serge Allegrezza. Les résultats effleuraient toutefois des hypothèses non chrétiennes : on peut ainsi lire que 41 % des habitants croiraient en une sorte d’esprit supérieur.

La Suisse est sans doute le pays européen qui dispose des analyses statistiques les plus complètes sur les nouvelles tendances spirituelles. Ses statistiques montrent qu’en 2019, près d’un quart de la population suisse avait pratiqué, au cours des douze mois précédents, une technique de mouvement ou de respiration telle que le yoga, le tai-chi ou le qi gong, et associait ces exercices à des conceptions spirituelles. Depuis 2014, cette proportion a augmenté, tout comme celle des personnes déclarant pratiquer la méditation – en particulier parmi les jeunes entrant sur le marché du travail. Des analyses sociologiques récentes soulignent toutefois que les conceptions spirituelles contemporaines, les valeurs éducatives et les opinions politiques ont une influence moins marquée que celle qu’exerçait, il y a quelques décennies, l’appartenance à la religion chrétienne.

L’Office national des statistiques dispose principalement de chiffres sur l’appartenance religieuse au bouddhisme, au judaïsme, à l’islam, au protestantisme, au catholicisme et aux groupes évangéliques. Les catholiques arrivent largement en tête avec 85 %, tandis que les musulmans ne représentent que 2,7 %. « La communauté musulmane est en réalité très marginale ; on ne comprend pas tout ce remue-ménage politique autour de l’islam », commente le directeur du Statec à propos de ses statistiques. « Au Luxembourg, nous avons également des mormons, des Témoins de Jéhovah et quelques autres sectes, mais il n’existe pas de recensement statistique de ces groupes. » De plus, l’appartenance religieuse ne dit pas grand-chose sur la vitalité de la foi : « Beaucoup de catholiques n’ont pas lu les douze mille pages de la Bible, mais évoluent simplement au sein de communautés catholiques sans cultiver une foi profonde ; en d’autres termes, un grand nombre de catholiques font preuve d’une “appartenance sans croyance” ». Dans sa conclusion, il constate que les hommes, les électeurs de gauche et les personnes nées au Luxembourg sont nettement moins religieux. « J’aurais aimé déterminer plus précisément le lien entre le niveau d’éducation et la religiosité, mais pour cela, j’ai besoin de données plus précises. »

Dans quelques heures commence la conférence « Bipartite », au cours de laquelle le directeur du Statec doit présenter un exposé sur les prévisions d’inflation, mais on a l’impression qu’il préfère actuellement s’intéresser aux aspects insolites de la condition humaine : « La psychologie cognitive, c’est mon nouveau dada ». Comment les gens évaluent-ils les preuves scientifiques ? Pourquoi les gens croient-ils ? Comment supportons-nous les dissonances cognitives ? Que faut-il pour qu’un mythe s’ancre au niveau institutionnel ? Ces questions le préoccupent ; justement parce qu’il est une personne rationnelle, il trouve la religiosité curieuse – « je vends des chiffres ». Et comment répond-il à ses propres questions ? « Il y a de nombreuses réponses à cela ». Il cite des auteurs qui l’ont marqué : Dan Sperber, Hugo Mercier, Stephen Pinker, Daniel Kahneman. Il a notamment lu à plusieurs reprises « Thinking, fast and slow » de Kahneman. Kahneman soutient que, dans la vie quotidienne, lorsqu’il faut réagir rapidement et spontanément, on tombe dans une pensée intuitive, associative et impressionniste, qui a tendance à simplifier, car une réflexion complexe et nuancée prend du temps. Hugo Mercier et Dan Sperber, quant à eux, affirment que la foi est le plus souvent une fin en soi. Récemment, il a par ailleurs lu dans une étude que les personnes interrogées accordaient plus de crédit aux affirmations scientifiques qu’aux affirmations religieuses, ce qui le rassure : « Les gens ne sont tout de même pas fous. »

Entre-temps, un marché s’est développé autour de pratiques plus ou moins ésotériques, dont l’ampleur reste toutefois inconnue. Une praticienne spécialisée dans la réflexologie et le massage bioénergétique, originaire du sud du pays, déclare : « Je suis complète pratiquement jusqu’en décembre 2023. » Elle travaille jusqu’à 50 heures par semaine ; la plupart de ses clients réguliers viennent toutes les deux semaines ou une fois par mois. « Il y a de tout : problèmes de dos, diabète, stress, hypertension, troubles du sommeil, angoisses », explique-t-elle. Les séances de massage durent entre 45 et 90 minutes et coûtent entre 70 et 130 euros. Un bref entretien a lieu avant ou après la séance. Elle attribue bon nombre de ces maux au mode de vie contemporain : « on est de plus en plus stressés ». La vie moderne est trépidante ; les attentes au travail augmentent, ce qui met les gens sous pression. « Mon approche est holistique ; le corps et le psychisme sont en interaction constante, l’anxiété provoque par exemple de la diarrhée. » Elle reçoit également majoritairement des femmes.

Il est incontestable que le massage par pression procure un bien-être, car les pieds regorgent de récepteurs nerveux. Des études démontrent qu’il a un effet anxiolytique, apaisant et hypotenseur. C’est notamment en raison de son effet relaxant que la réflexologie est désormais proposée dans certains hôpitaux. Le Centre hospitalier du Luxembourg (CHL) l’a également intégré à son offre. Le journal *Land* a demandé quelles étaient les raisons qui avaient motivé cette décision, mais n’a reçu aucune réponse. Quoi qu’il en soit, la théorie spirituelle selon laquelle les organes se refléteraient dans certaines zones du pied n’est pas prouvée ; on peut donc se demander dans quelle mesure les hôpitaux devraient faire preuve d’ouverture vis-à-vis des conceptions spirituelles.

Des études sociologiques menées auprès de patients recourant à la médecine alternative ont mis en évidence différentes motivations, telles que l’insatisfaction vis-à-vis de la relation médecin-patient et des traitements dispensés dans les structures biomédicales. En revanche, les praticiens alternatifs prendraient davantage de temps, poseraient plus de questions et adopteraient une attitude plus bienveillante. Du point de vue des patients, l’attrait de ces pratiques s’explique également par le fait qu’elles leur permettent de se sentir responsables de leur propre corps et de redécouvrir le contrôle de celui-ci. Voilà pour les aspects positifs.

Du côté des inconvénients, on peut citer : la préoccupation concernant la sécurité des patients due au fait d’éviter ou de retarder le recours à des pratiques fondées sur des preuves. Aux États-Unis, il a été établi que 20 % des personnes recourent à des méthodes alternatives à la place des méthodes fondées sur des preuves scientifiques et que 30 %
les utilisent en complément. Ces 20 % au moins associent peut-être leurs convictions en matière de santé à une critique de la médecine moderne et jouent le rôle de relais pour diffuser des messages anti-vaccination. Le sociologue suédois Carl Cederström déplore quant à lui que certaines branches de la culture du bien-être rejettent la responsabilité des maladies sur l’individu. Les maladies sont alors parfois implicitement associées à la paresse ou au manque de volonté. Dans de nombreux courants de la spiritualité contemporaine, la santé serait ainsi moralisée et psychologisée, et une pression exercée sur l’individu.

Le centre de soins où Sandrine Fontaine loue une salle est aménagé avec sobriété. Une kinésithérapeute et une ostéopathe y reçoivent également des patients. Dans la salle d’attente, un modèle anatomique osseux côtoie un ouvrage sur la « médecine douce ». Conceptions spirituelles, méthodes peu étudiées scientifiquement et domaine de la médecine fondée sur des preuves se côtoient sur quelques mètres carrés dans le quartier de la gare. Sur Internet, on peut trouver un psychothérapeute luxembourgeois qui se présente comme bouddhiste zen et expert en Advaïta-Vedanta. Il promet : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers entier et les dieux. » À plusieurs reprises, des chercheurs en sciences sociales ont souligné que certaines conceptions spirituelles se répandent notamment dans le milieu psychothérapeutique. C’est ce qu’a également constaté le professeur de psychiatrie de l’université de Fribourg, Gregor Hasler, lorsqu’il a mené des recherches pour un ouvrage sur les états de conscience modifiés et participé à une séance d’ayahuasca dans le Jura suisse : certains des participants étaient « des médecins et des psychothérapeutes que je connaissais grâce à mon travail clinique ».