Avant les élections, le CSV avait encore convoqué une conférence de presse afin de souligner les divergences en matière de politique éducative entre ses idées et celles du DP, comme l’a expliqué avec verve Martine Hansen, actuelle ministre de l’Agriculture et alors chef du groupe parlementaire du CSV. C’est finalement Claude Meisch (DP) qui a remporté la mise et qui restera ministre de l’Éducation pendant les cinq prochaines années. Depuis l’annonce de la répartition des portefeuilles, on s’est interrogé dans tout le pays sur la manière dont une seule personne pourrait gérer avec l’énergie et la discipline nécessaires deux des plus grands défis que sont l’éducation et la construction de logements. Mardi, Claude Meisch a déclaré à RTL : « Ces deux domaines bénéficieront de mon engagement total », sans préciser comment.
Au sein du groupe de travail sur l’éducation, présidé par dix membres du CSV et cinq du DP, les discussions auraient été « étonnamment constructives », voire « amicales », selon les participants. Les dix années d’opposition combative menées par le CSV semblaient avoir été oubliées. Au final, 14 pages ont été consacrées au thème de l’éducation, soit environ un quinzième de l’ensemble de l’accord de coalition. La majeure partie ressemble au programme électoral du DP. Ainsi, Claude Meisch prévoit d’ouvrir trois nouveaux lycées publics internationaux dans la capitale, à Dudelange et à Esch-sur-Alzette, de poursuivre la promotion de l’alphabétisation en français et d’allouer davantage de fonds aux Maisons Relais afin de pouvoir proposer des contrats à temps plein au personnel qui y travaille.
Le groupe de travail sur l’éducation, qui s’est réuni à trois reprises pour des délibérations de deux heures, n’a pas non plus trouvé (ce qui est compréhensible) de solution au problème récurrent de l’aide aux devoirs et à une meilleure « articulation » entre la Maison Relais et l’école, que le CSV et le DP avaient tous deux inscrit dans leurs programmes électoraux. Il a été constaté que le gouvernement noir-bleu « doit trouver une réponse » à cette question, et le programme souligne l’incompatibilité entre les « textes réglementaires » des structures d’accueil et ceux des écoles. Par ailleurs, une nouvelle école secondaire du LTPS dédiée aux métiers de la santé ainsi qu’une deuxième ENAD (formation pour adultes) ouvriront leurs portes à Belval, dans le but de pallier la pénurie d’éducateurs et d’éducatrices. Ces derniers seront formés en luxembourgeois ; davantage de moyens financiers seront consacrés à l’inclusion et le ratio d’encadrement sera amélioré, en particulier pour les jeunes enfants. À long terme, le personnel enseignant de l’école maternelle (cycle 1) sera secondé par une éducatrice et le système des « Chèques Service Accueil » sera réformé. À l’avenir, les enseignants du primaire pourront suivre une formation de niveau master à l’Uni.lu ; le programme scolaire sera modernisé afin de répondre aux exigences des « 4K » (collaboration, créativité, communication et esprit critique). L’évaluation des critères au sein de la section technique constitue une « priorité ». Voilà pour ce qui est prévu.
Il y avait bien sûr des recoupements dans les programmes électoraux. À certains endroits toutefois, le programme de coalition comportait manifestement des accents propres au CSV, qui laissent au gouvernement une grande marge de manœuvre et au lecteur une marge d’interprétation tout aussi large. Ainsi, concernant les écoles internationales, que le CSV considère d’un œil sceptique et auxquelles il avait préféré une réforme des écoles publiques traditionnelles, on peut lire : « Outre l’extension ponctuelle des écoles internationales, les écoles publiques traditionnelles seront renforcées. » Il reste à voir ce que cela signifie concrètement. Par ailleurs, Martine Hansen estimait que les contrôles dans les structures d’accueil n’allaient pas assez loin. Le domaine « réclamations et contrôle » doit être renforcé et une collaboration avec la police judiciaire doit être mise en place ; cette dernière pourrait alors effectuer des contrôles inopinés. Les passages évoquant la « lutte résolue » contre le harcèlement scolaire devraient également être imputables au CSV. Une autre divergence concernait les directions régionales mises en place par le DP ; sur ce point, le CSV a pu faire valoir sa demande de nomination d’un directeur d’établissement (dans le cadre d’un projet pilote).
À certains endroits, on trouve des formulations telles que « en étroite collaboration » ou dans le cadre d’un « dialogue structuré » avec les partenaires scolaires, qui pourraient constituer un geste d’ouverture envers les syndicats de la part du nouveau partenaire de coalition du DP. Ces dernières années, Claude Meisch s’était souvent vu reprocher d’agir de son propre chef, sans impliquer les parties prenantes. Les réactions des syndicats sont toutefois mitigées. Joëlle Damé, présidente du SEW, déplore l’absence de « fil conducteur » dans le programme et a du mal à évaluer plus précisément la politique à venir – de nombreux points ne seraient pas « concrets ». Raoul Scholtes, président de la Féduse, estime lui aussi que l’on peut interpréter le programme de multiples façons. Comme souvent, le diable se cache dans les détails – et dans la mise en œuvre de formulations parfois vagues.
Dans son programme, le CSV s’était également prononcé en faveur d’une flexibilisation de l’enseignement des langues dans les lycées, ce qui y est évoqué. Une petite surprise, pour le moins précipitée, se cache dans la partie consacrée aux établissements secondaires et n’apparaissait avec une telle explicité dans aucun autre programme électoral : Le gouvernement bleu-noir souhaite réformer les classes supérieures du lycée classique afin de supprimer les sections et de « laisser aux élèves une plus grande liberté de choix entre les différentes matières ». Cette mesure doit d’abord être testée dans le cadre d’un projet pilote dans une ou plusieurs écoles secondaires. Cet accord est contradictoire : d’un côté, il promet, au nom d’une plus grande équité éducative, de rendre toutes les nouvelles sections (au nombre de onze à ce jour) géographiquement accessibles à tous les élèves ; de l’autre, il prévoit de les supprimer à long terme.
Dans le lycée classique, les sections constituent une institution qui existe sous cette forme depuis 1968 pour tous les élèves et qui a été mise en place par les ministres de l’Éducation du CSV, Émile Schaus, Pierre Grégoire et Jean Dupong. À l’époque, il existait une spécialisation littéraire, une mathématique, une scientifique et une économique (sections A, B, C, D). En 1979, les sections artistiques E (arts plastiques) et F (musique) sont venues s’y ajouter ; à partir de 1989, les sections A1 et A2 ont été créées (en 2002, la section A2 est devenue la section G). Ces dernières années, les sections I (informatique), N (entrepreneuriat et finance), P (sciences cognitives et humaines) et R (politique et développement durable) ont été ajoutées afin d’adapter l’offre « aux changements de la société ». Il n’est pas exagéré de parler désormais d’une offre surchargée et inégalement répartie.
« Peut-être que ces sections ne correspondent plus aux besoins futurs de la société », déclare Gilles Baum, chef du groupe parlementaire du DP, qui siégeait également au sein du groupe de travail sur l’éducation. Cette refonte structurelle devrait prendre une ampleur considérable, d’autant plus qu’elle s’accompagnera de la création de différentes filières linguistiques. Cela n’entraînerait toutefois pas l’ouverture de la fonction publique aux locuteurs natifs des pays voisins, précise Gilles Baum. Thomas Lenz, chercheur en sciences de l’éducation à l’Université du Luxembourg, souligne que le Luxembourg prend ainsi une décision similaire à celle de la France. Dans le cadre du « Bac Blanquer » – du nom de l’ancien ministre de l’Éducation –, les sections ont été supprimées sous leur forme antérieure depuis 2021. En Allemagne, l’organisation des classes supérieures fonctionne depuis 1972 selon le modèle des cours de niveau avancé et des cours de base, au choix, avec bien sûr des critères d’admission bien définis visant à garantir une culture générale approfondie.
Selon Thomas Lenz, au Luxembourg, les sections permettraient de transférer vers les écoles de nombreuses missions sociales liées à la demande économique. Il a perçu cela comme une « surcharge des écoles » et plaide en faveur d’un choix de matières plus restreint. Il ne pense pas que la suppression des sections réduirait encore davantage la cohorte des élèves optant pour des matières à caractère littéraire ou artistique : les établissements pourraient toujours s’associer pour proposer les matières les moins choisies. Le défi pour Claude Meisch, au sein de ce méga-ministère, sera en tout cas de trouver des arguments pour contrer le reproche de « nivellement par le bas », qui ne se limite pas à une simple question d’équité éducative.