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Institutions et démocratie 8 min de lecture

Aux commandes du pouvoir

Pour notre politique de défense, il faudrait aujourd'hui plus que jamais un « plan », une perspective stratégique

Article paru dans Édition avril 2023
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Le Premier ministre et le ministre de la Défense en compagnie de députés lors de la journée portes ouvertes de l'armée en juillet 2022 © Olivier Halmes

Au cours d’une « année électorale majeure », on s’attend en principe à un regain de la culture du débat politique, d’autant plus que les nombreux déséquilibres – mot-clé : « polycrise » – offrent une multitude de sujets de friction. La crise du logement, la crise climatique, la transition énergétique et la transition vers une mobilité durable, le piège de la croissance, la justice fiscale et la répartition des richesses, le déficit démocratique, mais aussi les menaces stratégiques qui pèsent sur notre mode de vie et notre modèle de société mettent à l’épreuve la cohésion sociale et la durabilité de notre modèle économique. On pourrait donc dresser de nombreux bilans critiques et, à condition d’en avoir le courage, ouvrir de nouvelles perspectives. En réalité, cela constituait une aubaine pour les partis souhaitant affiner leur profil afin de se démarquer de la concurrence politique en proposant aux électeurs des solutions convaincantes.

Qu’en est-il donc de la culture du débat politique, à prendre l’exemple de la politique de défense ? Un débat parlementaire qui s’est tenu récemment au sujet de l’avion de transport A400M1 met en évidence la réticence qui prévaut dans une grande partie du spectre politique à s’exposer publiquement en exprimant sans détours des positions sur les principes d’une politique de sécurité et de défense. Cela se traduit par la pratique courante consistant à vouloir justifier des projets d’armement coûteux par des arguments fallacieux, tels que d’éventuelles utilisations humanitaires ou une plus-value économique. En cas d’urgence, qui ne peut être totalement exclue, on invoque alors des clauses de sortie prévues dans les accords internationaux, sans toutefois définir un cadre politique précis fondé sur des valeurs et des intérêts fondamentaux qui serviraient de base à de telles décisions. En fin de compte, ce flou conceptuel sape la crédibilité d’une politique.

Le développement d’une capacité militaire devrait obéir à des motivations de politique de défense qui doivent faire l’objet d’un débat ouvert. Cela nécessite toutefois la volonté d’engager une réflexion objective sur la manière dont l’État souverain luxembourgeois peut préserver ses intérêts et honorer ses engagements au sein d’une architecture de sécurité européenne et atlantique. Un État qui dispose de forces armées devrait toujours faire preuve de transparence envers ses citoyens quant à la mission qui leur est confiée. On pourrait ajouter que cela implique également une compréhension précise du rôle des forces armées au service de l’État de droit démocratique.

Le bilan d’une action politique implique également d’évaluer dans quelle mesure nos institutions sont capables d’apprendre. Les responsables disposent-ils de l’autorité nécessaire pour vouloir tirer les leçons du passé et en déduire les conclusions qui s’imposent pour l’action d’aujourd’hui et de demain ? Ou bien tournons-nous simplement en rond, sans direction, sur des sentiers battus et confortables, incapables de nous libérer des griffes de l’idéologie, de la bureaucratie, des conventions, de la routine, du corporatisme, du surmenage, du manque d’imagination et du découragement ?

L’évolution des arguments avancés pour justifier des décisions d’acquisition politico-militaires, comme dans le cas d’un nouveau véhicule de reconnaissance pour l’armée 2, permet de tirer quelques pistes de réflexion à ce sujet. Concrètement, il s’agit de déterminer si les décisions prises contribuent durablement au respect des obligations en matière de sécurité, mais aussi ce qu’elles impliquent pour l’organisation à long terme de notre défense.

La justification de l’acquisition, en 2008, de l’actuel véhicule de reconnaissance Dingo 2-PRV s’inscrit dans le contexte de la politique de sécurité de l’époque. Ce véhicule devait notamment offrir une protection contre les tirs légers, les éclats d’obus, les pièges explosifs et les mines, conformément aux exigences découlant des scénarios d’intervention jugés les plus probables à l’époque. Son aptitude limitée aux missions de combat intensives dans le cadre d’une intervention de l’OTAN constituait un compromis acceptable au regard de l’évaluation de la situation sécuritaire en Europe à l’époque.

Avec l’Eagle 5-CLRV, on prévoit désormais d’acquérir un véhicule similaire, ce qui laisse supposer que les planifications reposent en partie sur les mêmes hypothèses. Cela peut paraître surprenant au vu d’un contexte radicalement différent, qui met l’accent sur la capacité de défense de l’Alliance. La mise en place d’un bataillon de reconnaissance de combat en collaboration avec la Belgique, décidée avec l’aimable soutien de l’OTAN, est plus adaptée à cet objectif.

Nos deux voisins, la Belgique et la France, ont en outre conclu un partenariat stratégique entre leurs forces terrestres. Il s’agit là d’une coopération approfondie à long terme, destinée à faciliter les opérations conjointes. Elle englobe donc non seulement l’acquisition commune de matériel – sans doute souvent français –, mais aussi les concepts d’intervention et la formation. La convergence verbale dont fait preuve le Luxembourg, lorsque l’occasion se présente, avec la Belgique et la France sur les questions de sécurité européenne pourrait donc ouvrir ici la voie à une dimension concrète à laquelle il ne faut pas se retrouver pris au dépourvu.

En 2008, le lancement d’opérations de reconnaissance au combat à l’aide de véhicules de combat lourdement armés n’aurait été ni politiquement acceptable, ni réalisable avec les effectifs d’une armée de volontaires. La phase d’exploitation du Dingo 2 devait donc permettre de clarifier les questions en suspens et d’ouvrir la voie à des décisions concernant le concept d’intervention et le véhicule de remplacement. Cette décision, qui semble avoir été prise sans débat, est donc remarquable.

Il convient toutefois de noter également le maintien simultané du concept de reconnaissance légère, faisant appel en partie au même personnel, sur différents sites en Belgique et au Luxembourg. Cette double approche ne pourra sans doute pas se passer de priorités politiques et militaires, dont la mise en œuvre – ou l’absence – pourrait également dégénérer en un problème de crédibilité. Dans un avenir prévisible, il sera difficilement possible de mener ces deux actions de front. Cela met également en lumière des questions structurelles non résolues.

Des compétences de plus en plus complexes exigent un niveau de professionnalisation qui devient de plus en plus incompatible avec le principe d’une armée de volontaires. Il n’est pas possible de maintenir indéfiniment cet équilibre entre les exigences actuelles et le maintien d’idées dépassées sur le rôle national de l’armée. Les problèmes structurels exigent des solutions structurelles. Dans le cadre d’une professionnalisation de grande envergure, il me semblerait donc logique de réorienter encore plus clairement les priorités en faveur du développement de capacités pertinentes, en collaboration avec nos partenaires européens et atlantiques.

Les dépenses de défense ont considérablement augmenté depuis la réforme de l’armée de 2007. Partant d’environ 0,5 % du produit intérieur brut (PIB), elles devaient d’abord atteindre 0,7 % (en 2014), puis 1 % (en 2022) d’ici 2028, ce qui, compte tenu de la croissance du PIB, correspond à environ un quadruplement du montant en euros. Le sommet de l’OTAN de cette année, qui se tiendra les 11 et 12 juillet à Vilnius, en Lituanie, formulera au moins des engagements plus fermes concernant l’objectif de 2 % fixé par l’Alliance. La pression en faveur d’ajustements structurels va donc continuer à s’intensifier. Si ceux-ci ne se concrétisent pas, le rythme des décisions visant à augmenter les dépenses risque de nous faire retomber dans une politique de chéquier. Il faut en effet être conscient d’une chose : des forces armées censées transformer durablement 1 % de notre PIB, voire davantage, en valeur ajoutée en matière de politique de défense seront, par leur nature même, très différentes de l’armée actuelle.

On ignore toutefois dans quelle mesure le « tournant » amorcé le 24 février 2022 marquera à long terme la politique de défense nationale. En réalité, les incitations à un tournant existaient déjà depuis les conflits des Balkans et les appels en faveur d’une politique étrangère et de sécurité européenne plus autonome. Si l’on examine rétrospectivement les mesures timides prévues dans les lois sur la réforme de l’armée de 1997 et 2007, la transformation structurelle nécessaire n’a toutefois pas eu lieu pour l’essentiel, sans doute en raison des coûts politiques potentiels et aussi par manque d’objectifs stratégiques solides3.

Prises dans leur ensemble, toutes les distorsions énumérées ici ne peuvent être corrigées indépendamment les unes des autres. Elles exigent des réformes structurelles coordonnées, même si la complexité des interactions impose la prudence. Il est toutefois déconcertant de constater que, parallèlement, la marge de manœuvre politique se réduit à l’action sur des leviers et des réglages bien connus, comme si des mesures d’optimisation prudentes suffisaient à piloter une machine qui, par ailleurs, fonctionne de manière satisfaisante. La crise du logement ne montre-t-elle pas, entre autres, que les leviers ont atteint leur limite, que les vis sont usées, voire que la machine est défectueuse ? Cette prise de conscience nous obligerait toutefois à sortir des sentiers battus intellectuels. Si le langage exprime l’impuissance et l’incertitude, c’est bien ici, lorsqu’il recourt à des images dépassées, incapables de rendre compte de la gravité d’une situation.

Pour notre politique de défense, il faudrait aujourd’hui plus que jamais un « plan », une perspective stratégique sur la voie à suivre. Un tel plan ne devrait pas se limiter à une simple liste d’achats visant uniquement à respecter les objectifs financiers. Il devrait également aborder des questions de principe plus fondamentales. Malheureusement, un tel plan se fait tout autant attendre que la probabilité diminue de jour en jour que le projet de loi sur l’organisation de l’armée, déposé en septembre 2021, puisse être prêt à être voté avant les élections législatives de cette année – ce qui n’est sans doute pas le seul fardeau que cette coalition laissera en héritage.

Patrick Fautsch est colonel honoraire de l’armée, dont il a fait partie jusqu’en mars 2018. Il a notamment travaillé à l’état-major général ainsi qu’au sein des comités militaires de l’OTAN et de l’UE, et a participé, au sein de la direction de la défense du ministère des Affaires étrangères, à l’élaboration des « Lignes directrices de la défense luxembourgeoise à l’horizon 2025 et au-delà », publiées en 2017.

1 Peter Feist, « Frigoe fir Afrika ». d’Lëtzebuerger Land, 20 janvier 2023. land.lu/page/article/033/340033/FRE/index.html

2 Reiner Hesse, « Rollende Särge ». d’Lëtzebuerger Land, 18 novembre 2022. land.lu/page/article/828/339828/FRE/index.html

3 Pit Scholtes, « Un tournant à la luxembourgeoise ». Reporter.lu, 2 janvier 2023. www.reporter.lu/fr/luxemburg-analyse-aussen-und-sicherheitspolitik-zeitenwende-a-la-luxembourgeoise/