Douze partis se présentent aux élections législatives du 8 octobre. Cinq d’entre eux – soit près de la moitié – peuvent être classés dans le camp de la droite. Pendant des décennies, le CSV a détenu le monopole au sein du spectre politique de droite. La fragmentation et les scissions ont longtemps été un phénomène propre à la gauche. La situation a changé au milieu des années 1980, d’une part avec la création en 1986 du comité d’action « 5/6 Pensioun fir jidereen », qui a pris le nom d’ADR en 1992 ; d’autre part avec la « Federatioun eist Land – eis Sprooch » (Feles), qui s’est séparée de l’« Actioun Lëtzebuergesch » en 1984. À l’origine, la Feles avait été fondée en réaction à la revendication de l’Asti visant à instaurer le droit de vote pour les non-Luxembourgeois aux élections communales. Dans les milieux conservateurs, même « modérés », cette revendication avait suscité l’indignation. La députée du CSV et journaliste Viviane Reding écrivait en septembre 1987, à l’occasion de l’ouverture du Festival de l’immigration, dans le journal *Le Wort* que le droit de vote communal pour les étrangers était « strictement rejeté par tous les Luxembourgeois sensés ». Des personnalités politiques de renom du CSV, telles que Jean Spautz, alors ministre de l’Intérieur, Paul Klein, directeur de Caritas, Georges Calteux, défenseur du patrimoine, des médecins et de hauts responsables de la police, la Fédération des réquisitionnés ainsi que des conseils communaux entiers se sont ralliés à la Feles. Après que l’Asti eut rendu leurs noms publics, beaucoup ont pris leurs distances par rapport à l’organisation, qui est devenue par la suite de plus en plus radicale. En 1987, elle a donné naissance au National Bewegong (ou Gréng national Bewegong), mouvement éco-fasciste fondé à Tetingen par Pierre Peters, toujours actif aujourd’hui, ainsi qu’à son homologue du nord, l’Eislécker Fräiheetsbewegung. Conformément à ses statuts, ce dernier n’acceptait que les membres pouvant prouver qu’ils possédaient la nationalité depuis au moins trois générations ou que leurs grands-parents étaient originaires de l’Ösling. En 1994, cinq partis d’extrême droite se sont disputé les faveurs des électeurs et électrices (NB, GLS, Nomp, PRP) ; à l’exception de l’ADR, aucun d’entre eux n’a réussi à entrer à la Chambre des députés.
Avec l’ADR, Déi Konservativ, Liberté-Fräiheet et Fokus, ce sont à nouveau quatre partis se situant à droite du CSV qui se présentent le 8 octobre. Aujourd’hui, plus aucun parti ne revendique ouvertement des slogans tels que « Lëtzebuerg de Lëtzebuerger » ou « Dehors les étrangers ». De même, on ne recrute plus aujourd’hui de voyous chauves en bottes militaires et blousons aviateur qui contrôlent les pièces d’identité dans les rues commerçantes pour intimider les « étrangers » – ou alors, ils sont exclus s’ils sont démasqués par hasard. Les partisans de l’extrême droite ont changé d’apparence : ils portent des costumes discrets et se sont fondus dans la « masse ». Leur discours est devenu plus subtil, leur attitude plus présentable ; ils mènent de préférence leurs débats sur les réseaux sociaux : la notion de liberté est désormais au cœur de leur discours. Le parti le plus modéré est Fokus : le parti de l’ancien président du CSV, Frank Engel, a certes accueilli quelques membres de l’ADR originaires de la capitale et de Differdange et défend des positions sociopolitiques qui ne sont pas sans rappeler celles de l’ADR ; il serait toutefois inexact de le qualifier pour autant de parti d’extrême droite.
Contrairement à Fokus, Déi Konservativ et Liberté ne sont que de simples partis dissidents de l’ADR. Le fondateur de Déi Konservativ, Joe Thein, a été exclu de l’ADR en mars 2017 pour avoir approuvé le commentaire d’un internaute sur la page Facebook du député Fernand Kartheiser, selon lequel le ministre des Affaires étrangères du LSAP, Jean Asselborn, devrait (à l’instar du président américain assassiné John F. Kennedy) « être conduit à travers Dallas dans une voiture décapotable ». Cette action tombait à point nommé pour la direction du parti, le conseiller communal de Pétange s’étant déjà fait remarquer auparavant par des provocations que certains au sein de l’ADR jugeaient excessives. L’orientation sexuelle de Thein était en outre difficilement compatible avec la vision de la famille prônée par l’ADR. En 2018, le nouveau parti de Thein, Déi Konservativ, ne s’était présenté que dans le sud et avait recueilli 0,27 % des suffrages. Pour le 8 octobre, il présente désormais également une liste dans le nord. Joe Thein et son énergique colistier Roy Holzem avaient déjà enregistré, il y a plusieurs semaines, des vidéos dans lesquelles ils cherchaient à gagner les faveurs des opposants aux mesures « Gambias » et se présentaient comme un parti « d’extrême droite » qui avait soutenu sans réserve « d’Vollek » lors des manifestations anti-Covid. Mais le « Vollek » voyait les choses autrement.
De nombreux opposants aux mesures anti-Covid, qui avaient collaboré avec l’ADR pendant la pandémie et soutenu activement ses initiatives en faveur de référendums sur la réforme constitutionnelle, ont rejoint Roy Reding après son départ de l’ADR. Reding avait refusé de porter un masque au Parlement et de se faire vacciner contre la Covid-19, et avait appelé, dans des groupes Telegram spécialisés, à la résistance contre la politique sanitaire du gouvernement. Des députés d’autres partis lui ont reproché d’être l’un des instigateurs intellectuels du mouvement et de ne pas être innocent dans le fait que certaines manifestations contre les mesures anti-Covid aient dégénéré en émeutes. Au sein du mouvement, cet avocat et homme d’affaires est considéré comme un héros.
Avec Carole Dentzer (Nord), Patrick Mischel (Est), Giovanni Patri (Sud) et Bas Schagen (Centre), le député, qui a développé sa propre sensibilité politique au sein de Liberté Chérie depuis son départ de l’ADR, a désormais recruté dans tous les arrondissements des têtes de liste qui s’étaient fait un nom dans la « résistance » contre les mesures liées au coronavirus. De nombreux autres candidats de Liberté sont également issus de ce « milieu ». Le nom du parti est aussi son programme – il n’a pour l’instant pas d’autres revendications officielles.
En l’absence d’un programme officiel ou d’un programme électoral (qui devrait être publié « prochainement »), Giovanni Patri entend œuvrer pour que le peuple retrouve son indépendance et sa liberté, comme il l’explique au pays. Patri est un entrepreneur dans le secteur des fonds d’investissement et a été l’initiateur de l’association Alliancup, qui a défendu les intérêts des travailleurs indépendants pendant la pandémie. Une économie forte, des impôts moins élevés ; moins d’État, mais une présence policière renforcée (Patri cite comme modèle l’ancien maire républicain de New York et actuel avocat de Trump, Rudolph Giuliani) ; des procédures d’autorisation plus courtes pour la construction de logements et un système de santé privatisé et plus performant : tels sont, selon Patri, les principaux points que Liberté inscrira dans son programme électoral. Lors des élections municipales de juin, il s’était encore présenté pour le CSV dans la capitale, mais selon Patri, au sein des partis traditionnels, les postes seraient attribués presque exclusivement au sein de la caste des politiciens. Les électeurs et électrices souhaiteraient cependant des « gens normaux issus du terrain » qui les représentent.
Cette méfiance envers la « Gambie », le CSV ou l’« establishment » politique rassemble bon nombre de ces nouveaux politiciens qui souhaitent aider Roy Reding à conserver son mandat à la Chambre des députés, même sans l’ADR. Ils veulent se venger du gouvernement pour les torts présumés qu’il leur a causés pendant la pandémie de coronavirus.
Même si certains candidats de Liberté partagent et diffusent sur les réseaux sociaux des contenus relevant de l’idéologie du complot et de l’extrême droite, l’ADR reste l’héritière légitime de Feles et du National Bewegong ; depuis l’arrivée de Fernand Kartheiser, ce parti ne cesse de se recentrer vers la droite. Sur le plan idéologique, elle perpétue aujourd’hui bon nombre de ses positions d’antan (identité, langue, surpeuplement étranger, anti-croissance). Fred Keup et Tom Weidig, de Nee 2015/Wee 2050, qui, à l’instar de la Feles, tirent leur légitimité politique de la campagne menée contre l’introduction, prévue lors du référendum de 2015, du droit de vote pour les non-Luxembourgeois, ainsi que de leur confrontation avec l’Asti, ont pris la tête de l’aile identitaire au sein de l’ADR, notamment grâce à leur livre *Mir gi Lëtzebuerg net op* (tous deux sont membres de l’Actioun Lëtzebuergesch). Une nouvelle génération de responsables politiques de l’ADR met désormais davantage l’accent sur des contenus idéologiques libertaires : dans une vidéo du parti, Luc Reyter, policier et président de la section sud de l’ADR, déplore l’absence d’une « philosophie libertaire » qui s’opposerait à « l’interventionnisme de l’État ». Parallèlement, Maks Woroszylo, président d’Adrenalin, déplore dans une autre vidéo que l’État ne prenne aucune mesure contre le trafic de drogue à la gare de la capitale.
Cette attitude en soi contradictoire, que l’on observe essentiellement tant chez les soi-disant « opposants à la vaccination » que chez les partisans d’idéologies d’extrême droite, a été décrite par les sociologues Oliver Nachtwey et Carolin Amlinger, qui ont tenté de l’expliquer à l’aide du concept d’« autoritarisme libertaire ». L’autoritarisme libertaire serait le symptôme d’une conception individualiste de la liberté propre aux sociétés de la modernité tardive, dans lesquelles les dépendances sociales sont rejetées. Dans cette perspective, la liberté ne serait pas un état social partagé, mais un acquis personnel ; la protestation s’opposerait à la société postmoderne, tout en se rebellant au nom de ses valeurs fondamentales telles que l’autodétermination et la souveraineté. D’autres approches (comme celle de la sociologue Alexandra Schauer) parviennent à la conclusion que, dans la modernité tardive, le potentiel d’action sociale, en raison de la disparition progressive de l’espace de dialogue social, se déplace de plus en plus vers ce qu’elles considèrent comme des « sphères apolitiques de l’économie, de la technologie et de la science ». Alors que la nécessité d’un changement s’accroît en raison du changement climatique, des pandémies, des guerres et des crises sociales, la capacité d’action de l’individu ne cesse de diminuer. Dans ce contexte, les nouveaux mouvements d’extrême droite proposent un retour vers un passé imaginaire et idéalisé, qui occulte les réalités dérangeantes et promet des solutions simplistes, de fausses certitudes et une liberté inconditionnelle. Ils s’appuient sur une conception libertaire et bourgeoise de la liberté, qui idéalise la sphère privée (par opposition à la sphère publique). Selon Nachtwey et Amlinger, la promesse de l’épanouissement individuel recèle toutefois également un risque de ressentiment qui peut rapidement se transformer en frustration et en rancœur (à l’encontre de ce qu’on appelle « l’establishment »).
Roy Reding et Joe Thein ont refusé cette semaine de répondre aux questions du journal concernant leur programme politique, car ils étaient mécontents d’articles récents dans lesquels ils étaient cités nommément. Au sein du « mouvement », les réseaux sociaux font quant à eux l’objet d’un vif débat pour savoir si et dans quelle mesure la scission de l’extrême droite provoquée par le parti de Roy Reding affaiblira l’ADR. Ce n’est pas à exclure, d’autant plus que l’ADR a enregistré ses meilleurs résultats dans les sondages de cette législature en novembre 2021. À l’époque, elle avait encore réussi à rallier à sa cause les opposants à la vaccination et aux mesures anti-Covid grâce à une pétition et à une campagne contre la réforme constitutionnelle.