Il y a exactement 80 ans, le 13 juin 1946, dans le village de La Ferté-sous-Jouarre, à mi-chemin entre Paris et Luxembourg, une voiture tente d’éviter un camion venant en contresens et emboutit une Citroën 11 CV. À l’intérieur se trouvent le Dr Charles Marx et son épouse Fernande Vasilescu. Le couple rentre d’un déplacement dans le Midi en passant par Paris, ville où le chirurgien a exercé d’importantes responsabilités politiques et militaires durant l’Occupation et qu’il continue de fréquenter régulièrement depuis la Libération. Et ceci malgré le fait que le docteur et résistant est désormais ministre de la Santé, du Rapatriement, du Ravitaillement et des Sports, au sein du gouvernement luxembourgeois d’union nationale.
Charles Marx (42 ans) meurt sur le coup ; les secours arrivent trop tard pour son épouse, qui doit être extraite de la voiture accidentée à l’aide d’engins lourds. Il y a 80 ans, presque jour pour jour, disparaît celui qui fut l’un des personnages les plus importants – et l’un des plus oubliés – de l’Histoire luxembourgeoise du milieu du siècle dernier.
Dans presque tous les pays européens, la lutte contre le fascisme et l’Occupation nazie se décline à travers des noms comme Jean Moulin, colonel Fabien, Sophie Scholl ou Giacomo Matteotti. Presque toutes les localités italiennes, françaises, et bon nombre de villes allemandes ont nommé des rues ou des places d’après ces résistants. Ils font partie de la mémoire collective et des programmes scolaires. Le nom du Dr Charles Marx, lui, n’a été donné qu’à un discret boulevard de la capitale et un petit square à Ettelbruck, situé à l’entrée de la clinique qu’il avait fondé en 1936.
L’établissement, très moderne pour l’époque, avait été créé sous le nom de Clinique Saint Louis. Après la mort de Marx, il porta un temps son nom avant qu’en 1964, le conseil communal d’Ettelbruck ne décide de lui restituer celui du saint mort de la peste lors d’une croisade. Le prétexte de ce travestissement était le divorce du médecin d’avec sa première épouse, entorse aux mœurs jugée presqu’aussi choquante que son appartenance au Parti communiste.
Charles Marx fut pourtant le résistant luxembourgeois le plus important sur le plan de la valeur militaire documentée, le gradé le plus élevé atteint au sein de l’armée de Libération française. Il fut aussi parmi ceux qui passèrent à l’action contre la menace nazie le plus tôt et le plus hardiment, avant le début même de l’Occupation.
Quelles peuvent donc être les raisons de cet oubli ? Elles sont avant tout politiques, et remontent à avant son exil en France et son entrée dans le maquis. Pour répondre à cette question, il faut esquisser le personnage, son cheminement, et surtout le contexte de ses actions. Charles Louis Marx est né en juillet 1903 dans une famille bourgeoise de la Ville-Haute, dans un environnement cultivé et francophile. Il fait ses études à l’Athénée et entame ensuite des études de médecine à Strasbourg, avant de passer l’internat des Hôpitaux de Paris.
Mais il faut surtout revenir sur un fait extraordinaire : le 2 avril 1940, plus d’une demi-année après le début de la Seconde Guerre mondiale et un mois avant l’invasion allemande du Grand-Duché, un avion de reconnaissance français s’écrase à Niederfeulen. Le chirurgien Marx se précipite sur les lieux et emmène deux aviateurs blessés – dont le capitaine Faure – pour les soigner dans sa clinique toute proche. Pour soustraire ses patients à une probable arrestation par le gouvernement Dupong-Krier, il exagère la gravité de leurs blessures. L’obséquiosité du gouvernement vis-à-vis des puissants voisins nazis faisait même craindre que les deux hommes soient livrés à l’Allemagne. Avec l’aide de ses amis, les docteurs Schumacher et Huberty, il fait passer les deux aviateurs par la frontière franco-luxembourgeoise, alors très perméable.
Le 10 mai, les soldats du Reich traversent la frontière à Echternach, et Marx prend la fuite avec femme et enfants, laissant derrière lui sa famille élargie, ses patients et sa clinique, lourdement endettée et bientôt séquestrée.
Le voilà sans ressources. Ses contacts avec l’armée française – il s’était porté volontaire auprès de l’ambulance franco-belge dès février, sans pouvoir la rejoindre – lui permettent de retravailler comme chirurgien à l’hôpital de Nevers, ville de la Loire. Depuis 1935, les médecins étrangers éprouvaient de grandes difficultés à exercer en France ; en octobre 1940, un décret de Pétain interdit définitivement l’exercice de la profession aux médecins non français ainsi qu’aux médecins français juifs, une exception étant accordée pour faits militaires. Il est probable que Marx ait bénéficié de cette disposition. Le front se rapprochant, il quitte Nevers le 5 juin et séjourne quelque temps à Vichy en tant que représentant de la Croix-Rouge luxembourgeoise, qu’il connaissait bien pour avoir travaillé avec elle à Ettelbruck.
La Croix-Rouge française, présidée alors par Louis Pasteur Vallery-Radot, que Marx avait bien connu pendant ses études à Paris, s’est elle aussi établie dans la ville thermale, qui allait bientôt devenir tristement célèbre. Charles Marx y recroise le capitaine Faure, qui a gravi les échelons depuis son évasion, et obtient un permis de séjour pour lui et sa famille. Il prend ensuite la route de Montpellier, où il se remet au service du bureau local de la Croix-Rouge luxembourgeoise, qui accueille déjà nombre de jeunes hommes ayant fui l’invasion nazie. Ses lettres témoignent d’une grande frustration face au manque de moyens, et c’est très probablement la volonté d’en faire davantage pour les fugitifs souhaitant passer en Espagne (et de là vers Londres) qui lui donne l’idée de s’installer à Quillan, petit bourg tranquille au pied des Pyrénées. Avec Charles Reiffers, Marx avait en effet déjà envisagé de développer une filière de passage, baptisée « Charlotte », de Montpellier vers Londres, par laquelle transitera à bon port les renseignements du Dr Schwachtgen (« Jean l’Aveugle ») sur les installations de missiles allemands à Peenemünde.
Il reprend d’abord le petit cabinet médical d’un confrère de Perpignan, puis loue un hôtel en déclin pour y installer une clinique privée – sa deuxième – et commence rapidement à accueillir vrais et faux malades. Il fait ce que font nombre de structures clandestines : rétablir moralement et physiquement fugitifs, évadés et autres victimes, blessées et affamées, de la répression de Vichy et de la Gestapo. L’hospitalisation offre un répit et une cachette tout en permettant l’obtention d’un titre de séjour.
Très vite, la clinique devient le centre opérationnel de la Résistance dans la région : les fréquentes entrées et sorties n’attirent pas trop l’attention, et le maire, lui-même ancien chirurgien militaire, accorde son plein soutien. Ces cabinets et cliniques gérés par quelques centaines de médecins résistants – sur la centaine de milliers de praticiens acquis au régime (ou s’en accommodant) – servent à bien d’autres choses encore : établir des certificats médicaux vrais ou faux, maquiller des radiographies pour simuler une maladie grave et contagieuse (permettant d’échapper à la prison ou au STO), améliorer l’alimentation par diverses prescriptions. Certains cabinets se transforment aussi en officines de faux papiers. (Marx lui-même disposait de nombreux faux documents avec des pseudonymes différents.) La notabilité des médecins ménageait de nombreuses complicités. L’accès aux produits chimiques permet même, à l’occasion, de fabriquer des explosifs.
Quillan devient le point de chute le plus important pour le passage vers l’Espagne. Marx maintient également le lien avec Montpellier et, en juin 1942, des contacts sont pris avec le Bureau central de renseignement et d’action (BCRA). Il est clair qu’à ce moment-là, les activités de Charles Marx ne relèvent plus du simple engagement humanitaire d’un chirurgien : ce sont celles d’un militant politique prêt aux plus grands sacrifices dans la lutte antifasciste qui se développe à travers l’Europe.
Ses activités s’intensifient. Il entre en contact avec les principaux mouvements de résistance de la région : Combat, basé à Montpellier, et Franc-Tireur, à Toulouse. La multitude de mouvements reflète les différentes traditions et sensibilités politiques. Ils appliquent le principe de cloisonnement, inhérent à toute organisation clandestine. Chacun développe ses propres services de santé, ce qui rend la coordination opérationnelle – distribution de médicaments, produits médicaux issus de fabrication clandestine ou de parachutages – difficile, risquée et peu efficiente. Combat et Franc-Tireur fusionnent au sein des MUR (Mouvements unis de la Résistance), qui regroupent également leurs services de santé respectifs ; le Dr Marx en prend la tête, ces structures unifiées s’étendant graduellement à toute la zone non occupée.
Un médecin gynécologue parisien, Maurice Mayer, a été dépêché dans le Sud par le professeur Debré, devenu la cheville ouvrière de l’organisation sanitaire nationale clandestine, qu’il souhaite coordonner depuis Paris. Mayer contacte le Dr Charles Marx, qui devient son adjoint aux côtés du Dr Henri Pierre Klotz. Les deux hommes sillonnent la région en tant que faux représentants de la firme lyonnaise Lumière, l’un des principaux laboratoires pharmaceutiques de l’époque. Cette couverture leur offre une grande liberté d’action, leur permettant de franchir les multiples contrôles et de distribuer du matériel, notamment les pansements produits par Lumière elle-même.
En novembre 1942, Pierre Laval – celui qui souhaitait la victoire de l’Allemagne – entérine l’occupation de la zone Sud. La Gestapo se met à rechercher le Dr Marx, qui doit finalement quitter sa clinique en juin 1943 et passer entièrement dans la clandestinité. Il entreprend alors d’organiser le maquis de la Haute-Aude. Entretemps, il a été condamné à mort par contumace par un tribunal de Montpellier. C’est probablement la période la plus difficile : Charles Marx n’a plus de nouvelles de sa famille à Luxembourg, placée sous surveillance de la police allemande.
En tant qu’adjoint de Mayer, ses fonctions s’étendent très loin. Il s’agit de réorganiser et d’intégrer l’ensemble du système de santé civil et militaire de la zone Sud. C’est un travail immense, mené dans des conditions doublement difficiles, celles qu’impose la clandestinité, et un contexte politique en perpétuelle mutation.
Le corps médical, voué presque entièrement à Vichy et largement gagné à l’antisémitisme et à la xénophobie au début de la guerre, souffre de plus en plus, comme le reste de la population, des privations imposées par l’occupant. L’exercice professionnel se trouve par ailleurs de plus en plus compromis. Il manque de tout : chauffage dans les hôpitaux, médicaments, instruments, carburant pour voitures et ambulances, tout est absorbé par l’effort de guerre nazi. Le décret de Pétain contraignant les médecins à signaliser les patients blessés par balles ou par explosifs soulève la réprobation de la corporation, le secret médical étant la fierté des médecins français et l’un des garants de leur statut social. Un décret encore plus infâme de la Wehrmacht, punissant de mort la rétention de ces informations confidentielles, suscite une indignation plus grande encore.
Personne ne songe plus à la défaite de juin 1940 ; tous voient venir celle du Reich. Pour le Dr Marx, les tâches s’accumulent : recruter et instruire des volontaires en nombre, former les maquisards aux techniques de secours de base, distribuer rationnellement les tonnes de produits. Ceux-ci sont acheminés par parachutage, mais également par voie terrestre, en provenance principalement de Paris, comme les milliers de doses de sérum antitétanique produites clandestinement à l’Institut Pasteur. Il faut également faire fonctionner les hôpitaux et points de santé clandestins, et nommer des responsables locaux et départementaux.
Ce travail est ardu, car le paysage de la résistance médicale est singulièrement éclaté, à l’image de l’organisation générale de la Résistance française. Diverses tendances politiques se confrontent et s’affrontent à mesure que la défaite allemande se confirme et que les partis non soumis à Vichy se préparent à débarrasser la France du régime honni. La Résistance est grosse de grands projets politiques, élaborés en lien avec le Conseil National de la Résistance, puis avec le Gouvernement Provisoire de la République Française d’Alger, qui accouche d’un programme ambitieux dont certains éléments attendent encore leur mise en œuvre près d’un siècle plus tard.
Le PCF, composante la plus importante sur le plan militaire avec les FTPF, voit venir l’intégration inévitable de tous les groupes armés dans les FFI ; intégration susceptible de l’affaiblir, du moins dans certaines régions. Les communistes relancent un mouvement politique à assise plus large : le Front National pour l’Indépendance de la France, qui regroupe de nombreuses composantes sectorielles, parmi lesquelles le Comité national des écrivains, présidé par Louis Aragon. Celui-ci, se souvenant qu’il est aussi médecin, inspire un Comité national des médecins. Ces groupes médicaux civils se rapprochent peu à peu, préparant à la fois la prochaine épuration de leur milieu professionnel et des réformes globales, tout en nouant des liens avec les organisations sanitaires des multiples groupes armés et des divers cercles de résistance parisiens à rayon d’action plus limité, comme celui créé par Pasteur Vallery-Radot.
Conscient que cette fragmentation rendait improbable une distribution efficace des moyens de secours parachutés, et soucieux d’asseoir son hégémonie sur l’ensemble des sphères de l’action politique, De Gaulle charge le colonel Rémy, chef du BCRA, de créer une structure unique. Ce sera le Comité Médical de la Résistance (CMR) – à la fois ministère, état-major et ordre des médecins. Son premier président est Pasteur Vallery-Radot ; son premier secrétaire général, Paul Milliez, son élève favori. Robert Debré, persécuté depuis 1940 comme fils de rabbin et vivant dans la clandestinité, adhère quant à lui au Front National pour l’Indépendance de la France – probablement pour ménager l’équilibre politique en voie de constitution.
Après avoir réalisé la fusion des services de santé des FTPF et de l’Armée Secrète, le Dr Marx, promu au grade de commandant FFI à la suite du Débarquement, prend la tête des opérations sanitaires pour la région Sud et remplace Maurice Mayer à la direction du service de santé. On reprochait en effet à ce dernier de s’être trop peu déplacé dans la région et d’avoir insuffisamment soutenu les besoins qui lui avaient été confiés, notamment sur le plan financier. Marx entre au CMR en tant que délégué pour la zone Sud.
Marx ne se rend cependant pas à Paris : il rejoint l’insurrection à Lyon, où il prend une part active aux combats, traverse à plusieurs reprises les lignes ennemies et soustrait à la milice lyonnaise un grand nombre de caisses d’instruments qu’il fait parvenir aux combattants des environs de Grenoble, où les combats font encore rage. Le général Koenig, commandant de l’armée de Libération, le cite à l’ordre de l’Armée ; Marx sera couvert de décorations par la suite.
C’est probablement pour tenir compte de la répartition négociée des responsabilités politiques au sein du gouvernement provisoire – puis du gouvernement d’union nationale qui allait être formé – ainsi que du travail accompli dans l’organisation des services de santé, que Charles Marx remplace Paul Milliez, son ami depuis l’internat, au poste de secrétaire général du CMR, et entre au cabinet du secrétaire d’État à la Santé, Pasteur Vallery-Radot. Ce dernier est rapidement remplacé par le dirigeant communiste François Billoux, qui garde Marx auprès de lui.
Les nouvelles autorités françaises n’improvisent pas : Elles appliquent le programme validé par le CNR et le GPRF d’Alger. François Billoux s’y emploie, tout en confiant une grande part du travail à son camarade Ambroise Croizat, chargé de fusionner les centaines de mutuelles existantes en une Sécurité Sociale unifiée. Le programme des réformes avait été rédigé par Robert Debré, sous la forme d’un rapport final.
Ce document d’une cinquantaine de pages préconise une réforme d’ensemble du système de santé français : formation médicale, réorganisation des soins hospitaliers et extrahospitaliers, réduction sensible du rôle du secteur privé, application des principes de justice et d’équité. Il est saisissant de constater que la réforme dite Debré mettra plus de vingt ans à être mise en œuvre en France, et que certaines recommandations du programme du CMR attendent toujours leur application.
Le chirurgien Marx décide de quitter Paris et son activité débordante pour reprendre sa clinique d’Ettelbruck (qui avait été saisie par l’occupant). Il accepte une nomination au gouvernement Dupong, le même dirigeant de la droite qui l’avait fait condamner sous la pression du Reich pour l’aide à l’évasion des aviateurs. C’est animé d’une puissante volonté réformatrice que Charles Marx aborde sa nouvelle fonction. Fort de son expérience et de l’immense travail accompli, il entend rendre le système luxembourgeois plus moderne et plus efficace, en épargnant au pays les réformes les moins pertinentes préconisées par Debré, notamment celles en soutien au natalisme, obsession française depuis 1914-1918. Son inspiration est visible. On l’aperçoit clairement dans façon dont le ministère de la Santé luxembourgeois fut par la suite réorganisé, en plusieurs divisions dont l’une dédiée à la prévention et l’autre à la médecine curative. Ce sont là les recommandations du CMR stipulées dans le rapport Debré. Un grand élan de réformes attendait le médecin-commandant Charles Marx. Le temps, hélas, lui manquera.
Michel Pletschette a rédigé en 1981 une esquisse biographique sur Charles Marx. Il travaille actuellement à un ouvrage plus détaillé consacré au même sujet. L’auteur tient à remercier la famille du Dr Charles Marx, Maya Orac et Louis Rippert pour leur soutien et le partage d’une documentation immense.