Au revoir Georges Rassel. Après deux ans de présidence de la Fedil, l’ancien directeur de Paul Wurth a passé le relais lundi. Alex Schumann le remplace. Le chef de la production chez Goodyear Luxembourg, est peu connu du grand public. Paperjam n’a même pas encore de fiche biographique à son nom. Il faut fouiller dans le registre de commerce pour connaître son année et son lieu de naissance : 1974 à Esch-sur-Alzette. Son profil Linkedin renseigne sa formation d’ingénieur (à la Friedrich-Alexander-Universität d’Erlangen-Nuremberg) et son expérience professionnelle sur les chaînes de production industrielle : chez BMW-Group à Munich de 2002 à 2008 puis chez Goodyear. Il a écumé les sites européens de la multinationale du pneu : Fulda, Amiens et bien sûr Colmar-Berg. Alex Schumann a gravi les échelons, de chef de projet à directeur de la production au Grand-Duché. Le fabricant américain y emploie 3 500 personnes, dont 2 000 à la production. Goodyear fête d’ailleurs cette année son 75e anniversaire au Luxembourg.
Un Luxembourgeois qui s’épanouit dans l’industrie, voilà une image que la Fedil souhaite renvoyer. L’organisation défendant les intérêts du secteur secondaire élargi au tertiaire (depuis la présidence de Robert Dennewald, 2006-2016) regrette régulièrement que les nationaux s’orientent presque mécaniquement vers le secteur public.
Alex Schumann apprivoise cette semaine cette notoriété naissante. « Je suis un peu le gars qui arrive de nulle part », plaisante-t-il face au Land ce mercredi à la sortie du studio RTL. On l’a entendu au micro de Franz Aulner lors de la matinale. Le nouveau président de la Fedil n’aime pas s’exprimer sur des sujets qu’il ne maitrise pas. Quelles propositions défendra le patronat à la Tripartite prévue dans deux semaines ? « Il est trop tôt pour se prononcer. Les huit fédérations de l’UEL doivent se concerter dans les prochains jours. » Peut-être les options qui sont analysées… « C’est trop tôt ». Et personnellement, en tant qu’industriel, des lignes rouges peut-être ? « C’est un peu trop tôt, je ne veux pas me prononcer », répond-il dans un sourire gêné.
Quelques secondes plus tôt, le nouveau président avait parlé d’une « situation compliquée » dans laquelle « toutes les parties ont intérêt à se préparer dûment », et particulièrement identifier « les problèmes à régler » puis après « trouver des solutions ensemble ». Face au Land, Alex Schumann (par ailleurs impliqué dans la formation chez Goodyear et via la House of Training) évoque spontanément son attachement au dialogue social dans les entreprises. « Il marche plutôt bien », avance-t-il. « Les industriels ont cette expérience », développe encore le natif du Minett. Son père, Jim, était responsable des relations humaines chez Enovos (et contributeur au Land). L’industriel regrette que les représentants patronaux traînent cette image de supporters du dumping social. « Il n’est pas question d’abolir les règles, mais d’adapter un droit du travail obsolète aux nouveaux modes de vie », se défend Schumann, insistant au passage sur la richesse apportée par « tous les collaborateurs de l’entreprise ». Les dossiers « relations de travail » (lire droit du travail) constituent le cœur de métier de la Fedil et la grande majorité des demandes des membres.
La semaine prochaine, l’UEL, qui représente le patronat au niveau politique, doit déterminer la composition de sa délégation aux réunions tripartites. Un billet Schumann-Winkin offrirait une certaine complémentarité, associant expérience du monde du travail et expertise en matière énergétique.
L’organisation défendant les intérêts de l’industrie voit son exposition démultipliée depuis la pandémie de Covid en 2020 et les ruptures sur les chaînes d’approvisionnement. Les questions d’autonomie industrielle arrivent naturellement sur le bureau du directeur général de la Fedil René Winkin. En février 2022, la rupture (progressive) de l’approvisionnement en gaz russe après l’agression de Poutine sur l’Ukraine a renchéri le prix de l’énergie et érigé l’ancien responsable du Groupement des pétroliers en pierre angulaire des discussions entre partenaires sociaux. Résultats des tripartites : des tranches indiciaires payées par l’État (et non par les entreprises) et un Energiepräisdeckel financé par la main publique… une mesure prolongée par le gouvernement Frieden-Bettel puis transformée dans l’investissement étatique annuel de 150 millions d’euros dans les coûts du réseau, ce qui bénéficie largement aux entreprises. Le double-blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran et les États-Unis ajoute au trouble et provoque maintenant une réunion tripartite que le patronat et le Premier ministre aimeraient bien voir limitée à la problématique énergétique. Selon Luc Frieden, la « vraie crise reste à venir ».
À la Fedil cette semaine, en marge de l’assemblée générale, l’on insiste sur les dégâts encore limités du conflit en sommeil au Moyen-Orient. Certes, les prix à la pompe s’en trouvent affectés, accélérant l’inflation et le déclenchement d’une tranche indiciaire. Effectivement, les entreprises de la logistique doivent répercuter l’augmentation du prix du carburant sur leurs factures. Oui, le kérosène manque à certaines compagnies aériennes. « Les raffineries européennes ont fermé trop vite », souffle René Winkin, généralement exaspéré par la précipitation à abandonner l’ancienne économie avant d’avoir proprement posé les bases de la nouvelle. Mais d’autres désagréments se profilent :des industries locales (comme Ampacet, Plastipak, Cebi, Accumalux, Tarkett ou Euro-Composites) transforment des composants issus de la pétrochimie. Ces derniers se raréfient, deviennent plus onéreux et peuvent même manquer à la production nationale. Dans ce dernier scénario, des lignes de productions stopperaient, précipitant des salariés vers le chômage technique (ou partiel).
Dans le rapport d’activité 2025 et son diagramme des demandes formulées par les membres de la Fedil à ses vingt collaborateurs figurent (outre « les relations de travail ») les questions « énergie et environnement » et les affaires économiques internationales. Après l’installation de Donald Trump, l’organisation patronale a embauché un spécialiste de la finance d’entreprises internationales en la personne d’Yves Germeaux (voir par ailleurs). Avant la « polycrise », ces deux problématiques étaient très minoritaires dans les demandes des membres de la Fedil. On parlait quasi-exclusivement droit du travail. En 2018, « protection des données ».
Depuis, la Fedil est au cœur de toutes les problématiques et s’est imposée dans le débat public. D’abord parce que d’autres fédérations comme l’ABBL (banques) et, dans une moindre mesure, l’Alfi (fonds d’investissement) ont abandonné le haut du pavé. Elles s’y étaient hissé du fait de leur poids économique (avec un jeu des vases communicants entre les deux secteurs), de l’actualité (crise des subprimes, régulation bancaire et rebond des fonds), mais aussi par les personnalités à leur tête. ABBL et Alfi représentent toujours une part substantielle du PIB (autour de trente pour cent), mais tendent à se limiter au débat technocratique propre à leur domaine.
La notabilité locale occupe désormais le conseil d’administration de la Fedil. À commencer par la vice-présidence avec Jean-Louis Schiltz (avocat, ancien ministre CSV, proche de l’Église et de la Brasserie nationale) et Frank Thomé, l’un des patrons de Ceratizit, visage sympathique de l’industrie et de son volet dans le vent, celui de la défense. Viennent ensuite les dynasties industrielles Dennewald (Isabelle, Contern S.A.), Clasen (Antoine, Caves Bernard-Massard), Giorgetti (Marc, Félix Giorgetti), Krombach (Georges, Heintz van Landewyck), Lentz (Isabelle, Munhowen), Mousel (François, PwC) ou Muller (Jean, Moulins de Kleinbettingen). La Fedil pèse aussi par la parcimonie de ses interventions publiques. Son président ou sa présidente (en l’occurrence Michèle Detaille, seule femme à avoir eu ce privilège) s’exprime peu et cela doit d’autant plus compter. Depuis 2016 et la présidence de Nicolas Buck (une autre dynastie industrielle), la prise de parole publique est limitée à la cérémonie du Nouvel an où se pressent les ministres, leurs hauts fonctionnaires et la nomenklatura des affaires. S’ajoute des interventions presse autour de l’assemblée générale… comme cette semaine.
Enfin, la pluralité des secteurs représentés au sein de la Fedil en fait l’antichambre du consensus building avant même d’atteindre l’UEL. Un homme incarne cette aptitude au compromis, notamment appréciée lors des tripartites ou Sozialronnen : René Winkin. (L’intéressé représente en outre la Fedil et les intérêts luxembourgeois au sein de Business Europe à Bruxelles.) Si bien que Nicolas Buck, dans une conversation avec le Land, évoque une sorte de « Winkin dépendance ». L’intéressé dément évidemment. Le directeur général de la Fedil met en avant le travail de toute une équipe où d’autres noms, comme celui de Gaston Traufler, percent. René Winkin, 59 ans, ne pense de toute façon pas à la retraite et aura sans doute l’occasion de juguler de nouvelles crises qui — il s’en passerait bien — mettent son organisation et sa personne dans la lumière. Maintenant au côté d’un nouveau président, Alex Schumann, le cinquième sous l’ère Winkin.
Mission à Washington
Le responsable relations internationales de la Fedil, Yves Germeaux, décolle dans quelques jours pour la capitale américaine. Objectif : consolider la relation d’affaires avec les États-Unis, « toujours le principal partenaire commercial du Luxembourg après les cinq autres pays fondateurs de l’UE », rappelle cet ancien responsable financier dans l’aviation et l’acier (Cargolux, Luxaviation, Arbed). Les accords commerciaux signés avec le Mercosur ou en passe de l’être avec l’Inde et le transpacifique n’excluent pas d’échanger avec l’allié américain… et pas non plus avec le concurrent chinois, rappelle-t-on à la Fedil. Chez l’Oncle Sam, il sera notamment question de clarifier les termes de la relation après l’invalidation des tariffs trumpiens par la Cour suprême le 20 février. L’été dernier, le patronat industriel s’était prononcé en faveur de l’accord scellé par la Commission européenne avec l’administration Trump sur des droits de douane forfaitaires de quinze pour cent sur les importations en provenance du Vieux Continent. Vendre aux États-Unis devenait plus compliqué mais l’accord offrait de la prévisibilité. La décision de la plus haute juridiction américaine crée de nombreux casse-têtes. Depuis la semaine dernière, les importateurs américains et leurs courtiers peuvent réclamer le trop-versé aux douanes. Mais qu’advient-il des contreparties européennes qui avaient consenti un rabais pour que leurs exportations demeurent compétitives en termes de prix sur le marché américain ? Le taux de cinquante pour cent de droits de douane sur l’acier sera-t-il abaissé et à quel horizon, le cas échéant ? Quels droits de douane s’appliquent maintenant exactement ? Autant de questions auxquelles la Fedil souhaiterait des réponses pour ses affiliés. « Aujourd’hui, les droits de douane reposent sur le tarif de la nation la plus favorisée auquel peut s’ajouter une surtaxe temporaire plafonnée variable selon le secteur », explique Yves Germeaux. On a perdu en lisibilité, regrette-t-il. Ses réunions à Washington avec des associations sœurs et dans les administrations devraient lever certains doutes.