Pendant les répétitions de sa pièce, la danseuse et chorégraphe Laura Arend revient sur son parcours et ses ambitions

Face à Iara

d'Lëtzebuerger Land du 27.02.2026

Nourrie par les grandes œuvres philosophiques et scéniques de l’humanité, Laura Arend développe un projet chorégraphique total. Son parcours est jalonné de voyages et des enseignements techniques des grandes écoles. En pleine création de Iara, pièce féministe et mythologie tenue par trois danseuses magnifiques, sous une nappe musicale entre opéra classique et musique électronique, Laura Arend s’extirpe de ce monde qu’elle construit pour nous éclairer des enjeux qu’elle y tisse.

Formée au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon, puis au Merce Cunningham Studio à New York, Laura Arend développe très tôt un langage corporel exigeant, nourri par les différentes cultures chorégraphiques qu’elle a traversées. Différentes influences qui ont façonné son rapport au mouvement, au corps et à la création chorégraphique, « la création a toujours été une force motrice chez moi, présente dès mes années à Lyon », explique-t-elle. Elle décrit son départ en Israël en 2011 pour intégrer la Kibbutz Contemporary Dance Company comme « un basculement ». Là-bas, elle découvre une physicalité plus terrienne, plus instinctive, « cette expérience m’a profondément transformée dans ma manière d’aborder le mouvement. Je me suis autorisée à être traversée, à prendre des risques ». Aujourd’hui, son écriture se situe précisément entre l’exigence du ballet classique et la liberté, « presque sauvage », de la création contemporaine. « Je cherche un langage incarné, où la technique ne s’exhibe pas mais soutient l’émotion, où la virtuosité devient une nécessité intérieure et non un objectif esthétique ».

Pendant ses sept années passées en Israël, elle pratique la « technique Gaga » créée par Ohad Naharin. Une approche qui a influencé son rapport au corps et à l’improvisation, son identité artistique et surtout qui l’a poussée à se déplacer de l’interprétation vers la chorégraphie. « La découverte de cette technique a été déterminante. Gaga ne propose pas une forme, mais une expérience. On y développe une écoute extrêmement fine des sensations, une disponibilité permanente, une intensité sans tension inutile. Cela a libéré mon rapport au corps ». La chorégraphie s’est imposée à elle très tôt, presque instinctivement et ces années passées en Israël ont renforcé cette nécessité. « Être interprète me passionnait, mais je ressentais le besoin de construire mes propres univers, de poser mes questions, de créer mes propres mythologies. Des pièces comme Yama ou Five portent clairement cette trace : une énergie viscérale, une écriture physique engagée, une liberté assumée. Gaga m’a donné le courage d’assumer cette voix ».

Il y a, dans le travail de Laura Arend, un engagement féministe vivace qui se déploie par l’intermédiaire de figures féminines magnifiques, puissantes, résilientes et solidaires, à l’image de sa dernière création Iara, un « ballet pour les Amazones d’hier et d’aujourd’hui », présenté cette semaine au Grand Théâtre de Luxembourg. « Depuis la naissance de mes enfants, ma perception du féminin s’est profondément transformée. La maternité a déplacé mon centre de gravité. Elle m’a rendue plus vulnérable, mais aussi plus puissante. J’ai commencé à célébrer la femme dans toute sa complexité : guerrière et fragile, sensuelle et spirituelle, douce et indomptable ». La genèse de Iara a suivi naturellement : En octobre 2023, en tournée, elle écoute un podcast intitulé « La dernière des Amazones ». « J’ai ressenti une évidence immédiate, presque physique. Ce serait le sujet de ma prochaine création ». En ce sens, elle ne souhaite pas créer une pièce contre les hommes, mais une œuvre d’affirmation, « célébrer cet ‘animal’ extraordinaire qu’est la femme. Explorer la force collective, la sororité, la transmission. Iara est née de ce désir de faire émerger une puissance plurielle, archaïque et contemporaine à la fois ».

Le mythe de l’Amazone et notamment la légendaire guerrière Iara, « celle qui vit dans l’eau », sur fond de traditions tupi et guarani, constituent le cadre qui s’est imposé à elle pour traiter de la condition féminine contemporaine. Un mythe qui résonne avec notre époque. « Ce qui m’a bouleversée, c’est que le mythe de Iara parle d’une femme puissante que l’on cherche à faire taire, à neutraliser, à transformer en créature dangereuse. Iara est aussi très proche du prénom de ma fille, Yaara. Cette proximité intime a renforcé mon engagement. Je pense souvent à ce que je transmets, à ce que je veux lui léguer ».

Régulièrement dans ses créations, la chorégraphe hybride différentes disciplines en intégrant du yoga dans Yama (2016) ou la philosophie d’Épicure dans Leon (2022). Une traduction de concepts abstraits et spirituels qui régit son langage chorégraphique actuel. « Mon travail est traversé par un désir de relier le corps à quelque chose de plus vaste que lui. Traduire un concept philosophique, spirituel ou mythologique en mouvement n’est pas un geste intellectuel chez moi, c’est une nécessité sensible ». Son langage repose sur trois piliers : D’abord la mise en lumière de la puissance féminine et le besoin de dialogue avec le monde. « Mes voyages ne sont pas des décors, ce sont des immersions. Chaque territoire m’a déplacée intérieurement. Et enfin, le dernier pilier : le corps. « Je défends une danse physique, précise, engagée. Même lorsque je pars d’un concept abstrait, je reviens toujours à la chair, au souffle, à la transpiration. Le corps est le lieu de vérité ». 

Pour Iara un voyage au Brésil a été déterminant. « Ce qui m’a frappée, c’est la présence constante de l’eau : comme élément vital, mais aussi comme puissance mystérieuse et indomptable ». Ainsi, dans la pièce, l’eau est centrale. Elle renvoie pour la chorégraphe « au fleuve Amazone, au liquide amniotique, à l’origine, à la matrice, à la naissance ». Et puis, au cœur elle utilise des personnalités ou des images très concrètes comme celle de Marielle Franco « féministe, activiste brésilienne, assassinée pour avoir porté une parole libre et politique ». Il y a bien évidemment Simone Veil, la danseuse de Degas ou encore Gal Gadot qui a incarné Wonder Woman. « La pièce est parsemée de ces références. Peut-être que le public les percevra, peut-être pas. J’aime l’idée qu’il puisse y avoir un jeu de pistes, une constellation de présences féminines qui traversent le spectacle ».

Dans Iara elle décline des problématiques entre intime et politique. Elle pense le corps de ses interprètes dans une forme de combat, de résistance et de rituel : « Il y a le combat, dans l’engagement physique, dans l’endurance, dans la manière dont les corps se confrontent à l’espace et à la musique. Il y a le rituel, dans la répétition, dans la circularité, dans cette sensation presque archaïque que quelque chose se rejoue au plateau, comme une invocation. Et il y a la résistance. Résistance à l’effacement, aux assignations, aux limites imposées. Le corps devient un territoire politique autant que poétique ». Et pour cette pièce, Laura Arend s’entoure des danseuses Miranda Silveira, ancienne du Ballet de San Francisco, Catarina Barbossa et Mathilde Plateau. Des artistes réunies par affinité humaine autant qu’artistique avec lesquelles elle travaille la thématique de la sororité pour illustrer une émancipation collective. « Au plateau, la sororité n’est pas un thème illustratif, c’est une pratique. Nous avons travaillé sur l’écoute, le soutien, la respiration commune. Sur la manière dont un corps peut porter un autre, physiquement et symboliquement ». La chorégraphe voulait éviter l’image de la femme isolée, héroïque mais seule. « Iara est une émancipation collective. Une force qui naît du groupe ».

Godefroy Gordet
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