Liberté de la paresse

d'Lëtzebuerger Land du 06.02.2026

Au cinéma, les prix les plus prestigieux se nomment Lion d’or, Palme d’or et Ours d’or. Mais le « Papa dort », est le véritable baromètre avec lequel évaluer un film. La sanction peut tomber en fonction de critères variés : acteurs peu convaincants, scénarios prévisibles, dialogues interminables, cadrages monotones, et autres bandes originales poussiéreuses. Passé quarante ans, se développe une propension à ne plus pouvoir tenir éveillé dès que notre inconscient considère que cela n'en vaut pas la peine. Comme le temps qui passe dégarnit nos cuirs chevelus pour faire pousser des poils dans des endroits les plus inesthétiques, l’accumulation des années nous prive de solides nuits réparatrices, auxquelles se substituent de fragiles séquences de sommeil nocturnes interrompues à quatre heures du matin, puis d’irrépressibles besoins de micro-siestes tout au long de la journée. Nos paupières s’alourdissent aux moments les plus variés : pièce de théâtre, match de football de seconde division, déjeuner du dimanche midi, trajets en voiture sur l’autoroute, réunions en visioconférence et, donc, séances de cinéma. Soyons honnêtes, le principal intérêt des salles équipées de la technologie 4DX avec siège qui vous secoue dans les trois dimensions, pour les gens comme moi, c’est l’assurance d’être réveillé au moins toutes les cinq minutes.

En ce qui concerne les séances à domicile, il est difficile d’admettre auprès de vos enfants que vous ressemblez de plus en plus à vos parents. L’argument selon lequel ce seraient les films qui sont devenus moins captivants ne résiste évidemment pas à l’épreuve du visionnage d’un chef d’œuvre soigneusement choisi pour sa lenteur contemplative, comme Le Guépard de Visconti, auquel je dois concéder un effet comparable à une triple dose de Lexomil. Chacun développe son palmarès des réalisateurs les plus soporifiques (d’Éric Rohmer à Wes Anderson en passant par Terrence Malick) et, rien qu'en lisant les critiques, vous reconnaissez les mots clés annonciateurs de soirées entrecoupées : « huis clos », « intimiste », « introspectif », « méditatif ». Avec le temps, le phénomène s'étend même à des séries populaires et a priori prévues pour vous tenir en éveil : mention spéciale à la dernière saison de Stranger Things, qui m’a procuré des moments de relaxation vraiment profonde. Au contraire, j'ai pu rester en pleine possession de mes moyens devant certains films d’auteur coréens qui ne laissaient pourtant pas augurer d’une overdose d’endorphine.

Il est normal qu’à un certain âge, on sache écouter son corps, et que l’hibernation soit provoquée, comme chez de nombreux mammifères, lorsque l’environnement extérieur ne présente pas d’intérêt. Malheureusement, le black-out entre la quatorzième minute et le générique de fin a pour conséquence que vous ne vous souvenez pas vraiment si vous avez déjà vu un film. En toute rigueur, on peut considérer que dormir devant la télévision ne correspond pas à la définition du verbe « voir ». Par conséquent, le jour où, plein d’énergie, vous choisissez de consacrer une soirée à une œuvre dont vous vous souvenez avoir entendu parler, d’étranges réminiscences vous conduisent à ne plus y prêter une attention soutenue, et à retomber dans les bras de Morphée.

Pour résister, il est possible de développer des stratégies : découper un film en morceaux de dix minutes devrait fonctionner, mais au détriment de la paix du ménage si les autres membres de la famille n'ont pas le même rythme que vous. Avoir une activité annexe peut mobiliser votre cortex préfrontal, par exemple surveiller votre conjoint pour lui faire remarquer que ses clignements de paupières semblent durer de plus en plus longtemps. Vous munir de votre téléphone, soi-disant pour vérifier sur IMDB un ou deux détails techniques, mais en fait pour lire le résumé complet du scénario sur la fiche Wikipédia, car vous avez complètement perdu le fil de l’histoire après seulement quarante minutes, ce qui va faire de l’heure restante un véritable défi. Ne pas vous blottir dans le coin le plus confortable du canapé, sous une épaisse couverture, pourrait également contribuer à ne pas donner le signal à votre hypothalamus qu’il peut désormais activer le mode « économie d’énergie ».

Reste l’option ultime : passer aux réseaux sociaux et aux vidéos de moins de trois minutes. On pourra lui préférer l’argument sanitaire, saupoudré d’une bonne dose de mauvaise foi : c’est une façon comme une autre de réduire son temps d’écran.

Cyril B
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