Dix ans du centre financier luxembourgeois à travers la relation épistolaire entre Jeffrey Epstein et Ariane de Rothschild

« Shit is hitting the fan »

Ariane de Rothschild à Lorient le  3 décembre 2025 pour la présentation du multicoque sponsorisé par son groupe (Gitana)
Photo: Loïc Venance / AFPca
d'Lëtzebuerger Land du 06.02.2026

Vendredi dernier, en publiant de nouveaux éléments du dossier Epstein, du nom du pédocriminel et financier mort en prison en 2019, le Department of Justice (DOJ) américain a livré un récit du centre financier luxembourgeois de l’intérieur. Une histoire qui se lit au fil des échanges de Jeffrey Epstein avec ses contreparties du monde des affaires et de la politique (voir encadré). Les trois millions de pages publiées en fin de semaine dernière par la justice américaine sur la Epstein Library comptent 941 occurrences de Luxembourg et 300 de « Lux ». Cela tient notamment aux 10 738 emails échangés entre le financier américain et la patronne de la banque Edmond de Rothschild, la baronne Ariane. Les deux se sont rencontrés lors d’un petit-déjeuner à Paris le 23 septembre 2013 par l’entremise d’Olivier Colom, un ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy qui est devenu secrétaire général du groupe bancaire basé entre Genève, Luxembourg et la capitale française. Ariane de Rothschild, née Langner en 1965, commençait alors à prendre la succession de son mari Benjamin (fils d’Edmond et de Nadine) à la tête du prestigieux établissement bancaire et des propriétés viticoles à travers le monde.

Le centre financier luxembourgeois apparaît crescendo dans l’échange épistolaire. Le 26 févier 2014, Ariane de Rothschild dit devoir se rendre le lendemain à Luxembourg pour un conseil d’administration et un lunch avec Luc Frieden. La banquière demande à Epstein s’il a « une opinion » sur l’ancien ministre des Finances. Manifestement pas. Elle raconte en juin avoir à nouveau parlé à celui qui s’apprête à quitter la Chambre des députés : « He repeated he wanted to be at the board but negotiating with Deutsche Bank ». Luc Frieden rejoindra en septembre la banque allemande dont le Qatar rachetait une partie significative du capital. Alors qu’il officiait rue de la Congrégation, Luc Frieden avait entretenu sa relation avec la famille Al Thani qui règne sur le petit Émirat du Golfe et sur deux banques luxembourgeoises que sont la KBL et la BIL. En août 2013, le ministre avait rallié Nice en jet privé pour s’entretenir avec le Premier ministre qatari et actionnaire de banques. Luc Frieden avait toutefois assuré ne ne pas avoir parlé de son « avenir personnel » (d’Land, 25.08.2023) puisqu’il était alors candidat aux législatives anticipées.

Les scandales affectant le Luxembourg financier transparaissent progressivement dans les courriels d’Ariane. « Did you see the mess on intemet with PWC in Luxembourg and the 28 000 documents published (of which us) on fiscal rulings ? », demande-t-elle à Epstein le 7 novembre 2014, au lendemain des Luxleaks. La relation entre Epstein et la baronne se renforce. « I’m really happy you’re here », écrit Ariane dans un échange en mars 2015. Elle souhaiterait que « Kathy » vienne à Paris. La banquière se réfère à Kathy Ruemmler, ancienne conseillère juridique de Barack Obama à la Maison blanche et avocate chez Latham and Watkins. Pour son riche mandant Jeffrey Epstein, elle intervient auprès du DOJ afin de régler le contentieux que l’Oncle Sam a avec Edmond de Rothschild. La banque (comme d’autres en Suisse) est accusée d’avoir démarché des clients américains pour leur faire éviter l’impôt. En décembre 2015, Kathy Ruemmler négociera à la baisse (45 millions de dollars au lieu de 80) l’amende à payer par Edmond de Rothschild.

Depuis 2010, Epstein a noué un lien professionnel avec le Sheikh Al Thani par l’intermédiaire du neveu de celui-ci, Jabor. Il lui demande en 2015  si son oncle « would like to joint venture » sa KBL avec Edmond de Rothschild. Le financier américain sonde un jour Ariane, voir si elle veut vendre ou non. Le lendemain, il envisage qu’Edmond de Rothschild rachète l’entité reprise par les Qataris en 2011 à KBC pour 1,05 milliard d’euros. En juillet, Jeffrey Epstein parle prix avec la CFO d’Edmond de Rothschild. Hamad Al-Thani demanderait 1,5 milliard (la devise n’est pas indiquée dans la conversation) pour KBL. La discussion fusion-acquisition tourne court. Un autre scandale se profile.

En septembre 2015, Ariane s’inquiète auprès d’Epstein : « Do u have any means to have info on what s going on with IPIC’s CEO in Abu Dhabi ? + the pbs with Far East ». Le 1er octobre, Epstein envoie un article du Malaysia Chronicle sur Khadem Al Qubaisi. Ledit dirigeant du fonds émirati IPIC et client d’Edmond de Rothschild est impliqué dans le détournement 1MDB. C’est le nom du fonds souverain malaisien à qui 4,5 milliards de dollars ont été volés entre 2009 et 2014. « Yes, That’s why I’m so worried », répond Ariane de Rothschild. La filiale luxembourgeoise a accueilli entre 2012 et 2013, 473 millions de dollars issus de l’escroquerie. Edmond de Rothschild n’enverra sa déclaration de soupçon (préparée un mois plus tôt) à la Cellule de renseignement financier que le 6 octobre.

Le 16 mars 2016, Epstein suggère à Ariane de Rothschild de donner « autorité » à Kathy Ruemmler au Luxembourg pour mener « une stratégie bien pensée pour le tout, avec la justice, le régulateur et le personnel ». Il lui conseille de préparer sa succession et de se reposer : « Come visit my island (…). I worry thant you are pushing yourself too hard. » Epstein fait référence à Little Saint James, petite île des Caraïbes qu’il a achetée et où il invitait aussi ses proies féminines.

Le 1er avril 2016, Epstein écrit à Ariane de Rothschild : « Let’s schedule a meeting » dans un email avec en lien une news Yahoo sur l’ouverture d’une enquête pour blanchiment dans le cadre du scandale 1MDB. Le parquet luxembourgeois a annoncé l’ouverture de l’instruction le 31 mars. Le 4 avril 2016, Epstein estime dans un email à Kathy Ruemmler que les Panama Papers publiés la veille « sont vraiment bien faits ». Les révélations sur l’industrie de l’offshore par l’intermédiaire du cabinet panaméen Mossack Fonseca fait passer Edmond de Rothschild au second plan. Au niveau international tout le moins, remarque Epstein. Il prévient : « Lux authorities will be very unhappy as well as internal people. » Le 6 avril, Ariane de Rothschild admet que la banque qu’elle préside au Luxembourg n’a pas satisfait à ses obligations de lutte contre le blanchiment. Elle évoque aussi « le Comité d’audit qui n’a jamais regardé ni mis en cause la provenance de l’argent ». Elle conclut : « I’m conscious I’ll get the heat for this », d’autant que « B » (Benjamin, son mari) a demandé  « not to unsettle Marc (Ambroisien) », le directeur général parti en septembre 2015 sous un flot de louanges de la part d’Ariane. Epstein demande comment cela a pu arriver, visant la gouvernance de la banque, mais aussi le régulateur. « La CSSF reçoit tous les ans de toutes les banques la liste des PEPs. KAQ en était évidemment un », répond Ariane le lendemain.

Les semaines suivantes se révèlent chaotiques, avec des bas : « Strong earthquakes here », écrit Ariane, faisant notamment référence à la remédiation face au régulateur, mais aussi à l’enquête. « Earthquakes better than Luxembourg », plaisante Epstein. Le 9 mai, Ariane de Rothschild dit chercher un nouveau directeur général pour l’entité luxembourgeoise. Elle digresse : « J’ai reçu une lettre d’Eric de R (Rothschild) qui désigne sa fille pour co-diriger Lafite. Incroyable. Elle n’a jamais dirigé d’entreprise », dit-elle au sujet de Saskia (née en 1987), qui va prendre la tête de l’un des plus grands domaines viticoles du monde, propriété de l’autre branche Rothschild avec qui Ariane et Benjamin sont en litige (notamment sur l’utilisation du nom). Parallèlement, le Brexit détourne l’attention. « Lots of uk funds will have to relocate to Luxembourg », remarque le financier américain. « That’s why I was interested last year to do something with KBL, to have a large platform », embraye Ariane. Epstein réplique qu’il vient de parler à « Hamad » (Al Thani) et que ce dernier est à Paris. La situation se tasse. « Brexit will give me the excuse to downsize and clean deeper, get rid of those people who have kept bad values », tape Ariane de Rothschild le 27 juin 2016. Dans l’email précédent Epstein parle de « Hamad » : il veut vendre KBL « mais demande trop ».

La justice rattrape la banque par le col. Le 29 juin 2016, Epstein reçoit un courriel d’Ariane de Rothschild : « Shit is hitting the fan. Police throughout the bank ». 90 enquêteurs perquisitionnent. « People locked and not allowed to get out. Cynthia (Tobiano) & Emmanuel (Fiévet) at the same time presenting the remediation plan to CSSF ». Ariane abandonne la présidence de la filiale luxembourgeoise durant l’été. Edmond de Rothschild paiera une amende un an plus tard : « My fine with CSSF is settled for good tomorrow — 9 millions — with a good statement issued by them saying they’re satisfied with the necessary measures put in place », écrit-elle.

Ariane revient à des préoccupations plus usuelles : « Battling with communist unions in Luxembourg. Can you believe that they have unions in the banking industry where salaries are taxed at less than 15% ? », s’insurge-t-elle auprès d’Epstein. En avril 2017, elle lui demande si l’information selon laquelle les Qataris vendent la BIL est « sérieuse » ? Epstein, toujours en contact avec les Al-Thani, répond par l’affirmative. « Ok thanks I’ll have a look at their numbers », répond la baronne, reprenant du poil de la bête. La relation épistolaire se prolonge jusqu’au 31 mars 2019. Jeffrey Epstein se suicidera le 10 août 2019 dans sa geôle new-yorkaise. Edmond de Rothschild sera la première banque condamnée pour blanchiment en 2025 : 25 millions d’euros. C’est aussi la somme qu’a versé la banque à Epstein en 2015.

Mercredi, Le Monde cite le groupe bancaire : « Ariane de Rothschild n’avait aucune connaissance du comportement personnel de Monsieur Esptein et condamne les crimes dont il s’est rendu coupable. » La relation aurait été professionnelle puis amicale. Aucun des éléments publiés par le DOJ et consultés par le Land ne laissent croire à une quelconque implication d’Ariane de Rothschild dans les activités pédocriminelles d’Epstein. 

Diplomatie économique

Le banquier new-yorkais (né en 1953 et condamné en 2008 pour prostitution de mineure) écrit en octobre 2010 à son ami le prince Andrew. Le duc d’York et frère du futur roi Charles III vient de dîner avec David Rowland, riche promoteur britannique, qui a ouvert une banque quelques mois plus tôt à Luxembourg, sur le boulevard JFK : Havilland. « He is actively seeking high net worth individuals for his Private Bank », confie « The Duke ». « His bank just might be the place », envisage Jeffrey Epstein. Parmi les documents publiés par le DOJ, un projet (daté de 2011) de constitution de fonds luxembourgeois « before Maître (NAME) » entre BHV Opportunities Fund Partners sàrl et Banque Havilland. Le projet ne donnera rien. En ce même mois d’octobre 2010, Epstein confie encore au prince Andrew qu’il aimerait bien être introduit auprès du Sheikh qatari Hamad bin Jassim Al-Thani.

Le riche dirigeant du Qatar figure sur une liste qu’Epstein a reçue. Il est l’un des participants à un sommet sur le Moyen-Orient organisé en novembre 2010 aux Émirats avec une trentaine d’huiles diplomatiques dont le national Jean Asselborn, Bernard Kouchner (France), Tony Blair (Royaume-Uni), mais aussi le Norvégien, Terje Rod-Larsen, président du International Peace Institute (IPI), think tank organisateur de l’événement. Ce dernier, diplomate de haut-rang qui a notamment officié en tant que négociateur lors des accords d’Oslo, apparaît régulièrement dans la correspondance de Jeffrey Epstein.

« Terje » deviendra sa porte d’entrée dans la sphère diplomatique. La présence dans les Epstein Files de ces listes de participants à ces sommets organisés par l’IPI à la veille de réunions des Nations unies matérialise l’intérêt du financier à s’immiscer dans les réseaux de la haute politique. L’une de ces réunions a même été organisée en 2013 à Senningen alors que le Luxembourg siégeait en tant que membre non permanent du conseil de sécurité. Jean Asselborn apparaît régulièrement sur ces listes. L’ancien ministre des Affaires étrangères confirme avoir participé à ces sommets, mais répète ne jamais avoir rencontré Epstein. « À l’une de ces réunions, j’ai vu Bill Gates, assis derrière moi. C’était l’homme le plus riche du monde à l’époque », raconte Asselborn au Land. « J’ai demandé à Terje ce qu’il faisait là et il m’a répondu « oh il faut des gens importants. » ». Sur ces listes figurent encore Miroslav Lajcak, ministre des Affaires étrangères slovaque qui démissionnera en 2025 à cause de ses liens avec Epstein, ou encore Ehud Barak, ancien Premier ministre d’Israël qui a été introduit à Jeffrey Epstein par Terje Rod-Larsen.

Ehud Barak a rencontré Ariane de Rothschild en 2013 à Paris alors qu’il était encore ministre de la Défense. Il apparaît ensuite dans les discussions avec Epstein au sujet d’investissements en cybersécurité. En juillet 2017, la conseillère en investissement, Nicole Junkermann, propose un siège européen pour l’expansion de la firme israélienne de surveillance, Reporty Homeland Security (devenue Carbyne), dans laquelle Barak a investi (via sa société Sum) : « Cyprus is raising eyebrows so I would propose Luxembourg ». Ehud Barak concède : « The Israeli trick of using Cyprus to avoid taxes is silly, antiquated, and dangerous ». Il validera ensuite le choix d’une « real jurisdiction ».

Pierre Sorlut
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