La dernière passation de pouvoir à la tête de la Banque de Luxembourg remonte à l’an 2000. Elle précède la législation antiblanchiment, la crise des subprimes, la fin du secret bancaire et même l’introduction de l’euro. La présentation lundi matin de la successeure de Pierre Ahlborn, 63 ans, a donc constitué un petit événement sur le centre financier. Interrogé par un journaliste, l’administrateur délégué sur le départ a d’ailleurs jugé que le principal changement ayant affecté « la place » ces 26 dernières années est l’image qu’elle renvoie à l’international. Le Luxembourg avait la « réputation d’une sorte de paradis fiscal ». Il cite le conseil européen de Feira, en juin 2000, le travail initié par Luc Frieden, ministre chrétien-social des Finances à l’époque, « puis de Pierre Gramegna et de Gilles Roth » (sic), en coopération avec Luxembourg for Finance : « Nous avons réussi, collectivement, à donner une image beaucoup plus réaliste du Luxembourg. » Le centre financier serait aujourd’hui plus « intéressant pour beaucoup de parties qui ne voulaient pas développer (ici) leurs affaires parce qu’elles avaient peur de cette image un peu négative », a poursuivi Pierre Ahlborn.
Celle qui prend sa place se nomme Livia Moretti, 45 ans. Elle prendra officiellement le relais après avoir reçu l’agrément de la Banque centrale européenne au printemps prochain. Cette « Luxembourgeoise d’adoption » originaire du Nord de l’Italie a justement travaillé à Francfort avant de rallier Bâle et le CIC Suisse, qu’elle a remis d’aplomb après un scandale de prêts irréguliers. Après son master obtenu en 2003 à l’Université Bocconi à Milan, Livia Moretti avait débuté sa carrière dans la banque privée au Luxembourg, chez KBL (devenue Quintet). Après huit ans de loyaux services, elle avait filé chez le régulateur national, la CSSF, puis européen, en 2013, afin d’y mettre en place le système de supervision bancaire, au sein duquel elle veillera ensuite sur les établissements systémiques. C’est « le troisième temps » de sa « valse » professionnelle que cette pianiste chevronnée (elle a reçu en 2008 le premier prix du conservatoire de la Ville de Luxembourg) a entamé au sein du groupe Crédit Mutuel, actionnaire de CIC Suisse, qu’elle a rejoint en 2023, et de Banque de Luxembourg. « Un vrai bijou », « une merveilleuse maison », a-t-elle dit dans une parole contenue lundi pour en préserver la justesse, comme des « notes » dans une partition musicale.
En 26 ans d’office, l’administrateur-délégué sortant, Pierre Ahlborn, ne s’est que très modérément épanché dans les médias, pas adepte du « cocorico ». Il s’est (un peu) rattrapé lundi. Revenant d’abord sur les fondateurs de la banque longeant le boulevard Royal et employant aujourd’hui presque 1 200 personnes. Avant lui, l’établissement n’avait connu que deux autres patrons depuis la Deuxième Guerre mondiale : Marcel Reckinger, qui « est allé à Strasbourg » en 1944 pour demander la réouverture de la succursale luxembourgeoise du Crédit industriel d’Alsace et de Lorraine » (ouverte en 1920 et fermée par l’occupant allemand), puis son fils, Bob. Ce dernier conduira le rapprochement avec la banque Mathieu Frères et donnera aux établissements réunis le nom de Banque de Luxembourg, en 1977. Pierre Ahlborn a « eu la joie de le servir », avant de se voir demandé en 1999 de reprendre la gestion de « cette belle entreprise ».
Le banquier luxembourgeois confie ensuite avoir, il y a deux ans, informé l’actionnaire de son « souhait de se retirer ». « Comme il a cent pour cent des actions, celui-ci reprend ses droits. Nous avons eu une discussion tout à fait constructive qui (...) a abouti à la proposition de Livia Moretti comme successeure à Pierre Ahlborn », dixit Pierre Ahlborn. Pas de Luc Rodesch (vingt ans de comité exéctutif). Pas de Benoît Elvinger non plus (dix ans de Comex). Alors que Banque de Luxembourg a pour habitude de piocher en interne pour ses plus hautes fonctions. « J’accorde ma pleine confiance à Livia », reprend néanmoins Ahlborn. « Je lui confie mon trésor le plus précieux que sont les hommes et les femmes de talent qui forment ce collectif », renchérit-il, insistant au passage sur la « très grande diversité dans la gouvernance de l’établissement ». Figurent notamment au conseil d’administration, outre Valérie Benquet (groupe CIC), Carine Feipel (avocate et ancienne présidente de l’ILA) et Cosita Delvaux (notaire et fille de Jacques Delvaux) des noms du sérail à ajouter à ceux de Pit Reckinger (bâtonnier sortant) ou encore Philippe Hoss (avocat), pour cet établissement présidé par deux dirigeants du groupe Crédit Mutuel, Éric Charpentier et Daniel Baal.
Le poids de l’actionnaire, le troisième groupe bancaire français, s’est manifestement fait sentir. « Un actionnaire, c'est quelque chose de très concret », a poursuivi le banquier : « Il s'attend à un rendement sur son investissement de départ ». Pierre Ahlborn parle d’un « dividende annuel d'une centaine de millions d'euros payé ces dernières années ». Et si le groupe mutualiste, qui a signé un bénéfice de 4,5 milliards d’euros en 2024, « est content de la performance de la banque, il est aussi d'accord à ce qu'on reverse sous différentes formes quelque chose aux acteurs de la société », a ponctué l’administrateur délégué en référence au mécénat dans l’humanitaire (Croix Rouge, Friendship) et la culture (Philharmonie, Mudam), « mais pas le sport ». Pierre Ahlborn ira au bout de son mandat d’administrateur de la Croix Rouge Luxembourg (dont il est également trésorier) et de président de la Philharmonie. Celui qui officie aussi à la fondation Losch s’implique résolument dans les hautes activités sociales luxembourgeoises.
En mars, il cèdera une « banque en pleine santé » avec une « très bonne situation commerciale ». D’abord en gestion de fortune pour une clientèle de la Grande Région et des pays alentours. Banque de Luxembourg, connue pour avoir soutenu le lancement de Cactus sous Paul Leesch ou encore CDCL de Camile Diederich, opère aussi sur le segment des entreprises, pour le financement ou la trésorerie. Elle a d’ailleurs étoffé cette activité ces dix dernières années, au niveau local et de plus en plus à l’international. Banque de Luxembourg sert aussi les fonds. « Là aussi, nous progressons très bien, surtout pour tout ce qui est fonds non-liquides comme les fonds alternatifs, que ce soit du venture capital ou de l’immobilier », précise Pierre Ahlborn. Les revenus de 2025 devraient ainsi « afficher une grande stabilité malgré le recul des revenus d'intérêt consécutifs à la baisse des taux et la progression des frais généraux » liés aux recrutements pour rattraper le retard pris en la matière pendant la pandémie.