Lucien Weiler (1951-2026)

d'Lëtzebuerger Land du 06.02.2026

Lucien Weiler n’aimait pas les conflits. Dans les hommages parus cette semaine, à la suite de son décès inopiné le week-end dernier, ses proches soulignent son style calme et conciliant. « Ich vermeide jeglichen Streit. Ich glaube an den vernünftigen Dialog », confiait-il en 1996 à la Revue. Le poste de maréchal à la Cour, que Lucien Weiler a accepté en juin 2016, allait rapidement se révéler éprouvant. Car la tâche ne se limitait pas à la représentation officielle : Les questions RH (pour le dire pudiquement) absorbaient une large partie de son temps et de son énergie. En 2019, c’était bien Lucien Weiler qui a alerté Xavier Bettel sur le climat de travail toxique régnant au château. Le maréchal de la Cour à l’initiative du « rapport Waringo » ? La rumeur circulait depuis janvier 2020 ; Jeannot Waringo la confirme cette semaine au Land. L’ancien haut fonctionnaire se rappelle avoir été contacté par Weiler : « Et ass ëm d’Leit gaangen ». Lors de leur première rencontre, raconte Waringo, le maréchal ne parlait pas des institutions mais se concentrait sur la situation des employés à la Cour. Lucien Weiler, par ailleurs avocat spécialisé en droit du travail, aurait pris au sérieux leur mal-être et cherché à les protéger.

Tirer la sonnette d’alarme devait être une décision difficile pour Weiler. Elle allait inévitablement le placer dans une situation intenable. Au fur et à mesure que progressait l’enquête, son conflit de loyautés s’exacerbait. D’autant plus qu’il devait assurer la communication externe au nom du Grand-Duc. Lucien Weiler se serait retrouvé coincé entre « deux patrons », le palais d’un côté, le gouvernement de l’autre, estime aujourd’hui Jeannot Waringo. À l’inverse de ses prédécesseurs au maréchalat, Lucien Weiler n’exerçait pas ses fonctions sous le statut de fonctionnaire d’État, mais dans le cadre d’un « contrat de prestation de services ». Une position très délicate, dont Waringo dit ne pas avoir initialement mesuré toutes les implications pour Weiler, et qui aurait fini par provoquer des moments de tensions entre les deux. En rétrospective, l’ancien « représentant spécial du Premier ministre » estime que Lucien Weiler a bien réussi son « acte d’équilibrisme ». Cette semaine, sur Facebook, Xavier Bettel a fait allusion au rôle, discret mais central, joué par le maréchal, « sans lequel je n’aurais pas pu faire toutes les réformes au Palais ». En juin 2020, Lucien Weiler a finalement quitté son poste à la Cour.

Lucien Weiler avait fait son éducation politique chez Édouard (Ed.) Juncker, baron nordiste du CSV et oncle de Jean-Claude. Lors de sa première allocution en tant que président de la Chambre, le 3 août 2004, jour de son 53e anniversaire, Lucien Weiler a rendu un hommage appuyé à son mentor : « Dee Mann, deem ech an der Politik villes, wann net alles ze verdanken hunn ». Mais c’est dans le sillage du neveu, Jean-Claude Juncker, que Lucien Weiler a construit sa carrière. Comme tant d’autres (Jacobs, Wolter, Reding, Biltgen), il fait partie de la « génération Breedewee », d’après la désormais célèbre photo prise en 1984, sur laquelle on voit la jeune garde du CSJ gravir la Rue Large, soudée autour de JCJ. Cette même année, Lucien Weiler, âgé de 32 ans, entrait au Parlement qui comptait alors 64 députés, dont 18 âgés de moins de quarante ans. (Son fils, Charel Weiler, y entrera en 2023, à l’âge de 37 ans.)

Ses scores électoraux restant relativement modestes (en 2004 et en 2009, il a atterri à la quatrième place sur la liste Nord du CSV), Weiler n’est jamais rentré au gouvernement. En 1996, il devient chef de fraction, un rôle décrit comme « directeur de cirque » par François Colling, l’un de ses prédécesseurs, et comme « manager de divas » par Laurent Zeimet, l’un de ses successeurs. Huit ans plus tard, Lucien Weiler prend la présidence de la Chambre, un poste qui correspond à son naturel affable et patient. Il tentera pourtant de réformer l’institution, et s’attaquera à une vache sacrée : Les doubles mandats. (Pour lui-même, Lucien Weiler avait pris, dès 1993, la décision de ne plus cumuler le poste d’échevin à Dierkirch et de député au Krautmaart : « Ich habe endlich die Handbremse gezogen », disait-il alors à la Revue.) « Le moment semble venu d’établir le principe de la séparation claire entre mandats locaux et nationaux », écrit-il en 2007 dans Hommage à Jacques Santer (Éditions Saint Paul). Les « députés ‘à plein temps’ » seraient une « exigence objective » et une « question de crédibilité ». Lucien Weiler gardait espoir : La Chambre de 2027 serait certainement différente de celle de 2007. Pas tant que ça…

Bernard Thomas
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