Plus de 810 jours ont passé depuis que le gouvernement CSV/DP est en place. C’est beaucoup, mais toujours pas assez pour déterminer la ligne politique conduite par le ministre Serge Wilmes (CSV). Le Land (et d’autres médias) aurait bien voulu lui demander quel était le fond de sa pensée, mais nos demandes d’interviews n’ont jamais été accordées. Le ministre fait savoir qu’il ne souhaite répondre qu’aux questions posées dans le cadre d’une conférence de presse, lorsqu’il a quelque chose de concret à communiquer. Aux journalistes qui ont reçu une fin de non-recevoir, la même réponse a été faite : « Pour une interview, il faut que ce soit win-win », comme si le ministre concevait un entretien comme une relation commerciale.
Il y a une dizaine de jours, lors d’une rare interview exceptionnellement acccordée à Virgule (prévue de longue date et dont les questions avaient été envoyées à l’avance), il a pu avancer quelques constats géopolitiques convenus et livrer une poignée d’idées assez vagues (comme la création d’un leasing social pour véhicules électriques, sans précision de date ni de montant).
Serge Wilmes prend pourtant souvent la parole. Selon son service de communication, il aurait participé à plus d’une centaine de conférences de presse depuis qu’il est en fonction. En moyenne une par semaine. Mais ces convocations préparées et calibrées ne laissent pas l’image d’un ministre maître de ses actes. Au contraire, l’impression d’un ministre vassal est alimentée par une succession d’épisodes.
La visite du Premier ministre en personne au Héischhaus le 30 janvier 2024 était un premier indice. Luc Frieden (CSV) avait été invité par Serge Wilmes dans le cadre d’un conseil stratégique, nouvel organe créé par son cabinet regroupant les directeurs des services et des administrations. Celui-ci est « chargé du pilotage et du suivi de la mise en œuvre de l’accord de coalition », explique au Land le ministère de l’Environnement.
Une telle visite est rarissime. Dans l’histoire du ministère de l’Environnement, ce n’était même jamais arrivé. Devant des fonctionnaires qui ne se trouvent donc pas sous son autorité, Luc Frieden a réitéré un de ses messages préférés : il faut délivrer davantage d’autorisations, plus vite, pour ne pas freiner l’économie du pays. Plutôt que soutenir Wilmes, il a marqué son territoire et sapé son autorité.
Le 2 juillet 2024, c’est un trio de ministres qui s’était rendu au Biohaff Fischbach-Reis, à Enscherange. Luc Frieden était accompagné de Martine Hansen (Agriculture, CSV) et de Serge Wilmes. Le ministère de l’Agriculture avait choisi l’endroit, ce n’est pas anodin. En 2021, dans le cadre du Waasserdësch, l’exploitation, qui n’est pas autosuffisante en eau, avait introduit le projet de prélever et stocker celle de la Clerve, qui passe sur ses terres. Or le débit de la rivière est trop faible pour que le ministère de l’Environnement donne son blanc-seing sans réaliser des études poussées. Cette visite officielle, où la lenteur des procédures a été raillée, était une nouvelle occasion de mettre la pression sur les employés du ministère de l’Environnement.
Le communiqué de presse publié par le ministère d’État évoque un déplacement qui « a offert une opportunité de discuter des moyens de simplifier les procédures administratives et de renforcer la coopération entre les différents ministères et administrations avec le secteur agricole en faveur d’une augmentation de notre production locale. » Martine Hansen abonde : « Le gouvernement souhaite diversifier davantage l’agriculture en augmentant la production de fruits et légumes. Il est crucial de développer des solutions efficaces pour l'irrigation de ces cultures. » Le thème de la préservation de l’environnement n’arrive que dans les trois dernières lignes, seul espace alloué à Serge Wilmes. Le ministre reprend la même rhétorique en y ajoutant à la fin « tout en préservant la nature ». Le dossier déposé par la ferme n’est jamais évoqué, seule la volonté d’aller vite est martelée. Pour le coup, l’opération est ratée puisque les études préliminaires sont toujours en cours cinq ans plus tard.
Si Serge Wilmes s’est rêvé un temps bourgmestre de la capitale, il n’a pas vraiment fait d’étincelles en tant que premier échevin. Il détenait officiellement les ressorts du développement urbain et de l’architecture de manière. Mais en la matière, c’est la bourgmestre Lydie Polfer (DP) qui a toujours fait la pluie et le beau temps. Par contre, il prenait plaisir à s’occuper des espaces verts, des forêts et des aires de jeux. Ses résultats sont toutefois mesurés. On peut mettre à son crédit les pistes cyclables du Rollingergrund.
C’est ce tempérament de bon soldat qui a convaincu Luc Frieden de placer Wilmes au ministère de l’Environnement. Au lendemain d’une campagne construite autour du « Méi séier, Méi Bauen », du déjeuner d’anniversaire de Felix Giorgietti et de ses amis anciens collègues de la Chambre de commerce, le CEO avait besoin d’un homme loyal, qui n’outrepasserait pas ce qu’il attendait de lui. Une boutade circule, y compris au ministère : « Georges Mischo (l’ex-ministre du Travail et des Sports CSV, ndlr) a été démis de ces fonctions à cause du Sportsmusée, ça ne risque pas d’arriver à Serge Wilmes, puisqu’il ne porte aucun projet. »
Cet attentisme et cette subordination aux autres ressorts (Agriculture, Intérieur et Logement, surtout) dans les grands dossiers transversaux est une source de frustration au sein d’un ministère dans lequel beaucoup d’employés portent un réel engagement pour la défense de l’environnement. Ce ressenti est exacerbé par les dysfonctionnements internes, nés de la réorganisation opérée par Serge Wilmes.
Il est de notoriété publique, particulièrement depuis deux articles parus l’année dernière dans le Tageblatt, que le ministère fonctionne mal. Il s’en défend, arguant de nouvelles statistiques éditées par celui de la Fonction publique... également dirigé par Wilmes. Mais les témoins contactés par le Land (employés actuels ou anciens, personnel d’ONG et d’associations environnementales) le disent tous : L’organisation est défaillante. Le cabinet, intégralement remodelé par le ministre, est particulièrement mis en cause.
À son arrivée, Serge Wilmes a fait le ménage. De nouvelles tâches, moins politiques, ont été attribuées aux anciens cadres André Weidenhaupt, Mike Wagner et Marianne Mousel, qui ont tous quittés le cabinet. Pour certains, cela s’apparente à une mise au placard (Weidenhaupt et Wagner). À leur place, Wilmes a fait venir le juriste Charel Hurt, renforcé la position du communicant Thomas Schoos et promu Gilles Biver, le seul scientifique du groupe.
Précédemment, les bureaux du ministre et des membres du cabinet étaient ouverts aux employés. Désormais, pour rencontrer le cercle proche, il faut avoir un badge ou, à défaut, sonner pour avoir la permission d’entrer. Pour les sources contactées par le Land, cette nouvelle frontière illustre bien le changement d’ambiance. L’aréopage se place à l’écart des troupes.
Charel Hurt a été directement intronisé en tant que numéro deux, coordinateur général et premier conseiller de gouvernement. Auparavant partenaire au sein du cabinet d’avocats Schiltz & Schiltz, il n’avait jamais travaillé au sein d’un ministère, n’avait pas d’expérience dans la gestion du personnel et n’était pas familier des problématiques environnementales. Mais il est un ami de Wilmes qui, comme lui, est un ancien président de la CSJ. Au vu des derniers jours, les compétences juridiques de Hurt ne semblent pas être utilisées au mieux sur la place de l’Europe.
Thomas Schoos, coordinateur des affaires générales et internationales, recueille également beaucoup de reproches. Ancien communicant passé par plusieurs agences luxembourgeoises, puis le List, il a été embauché par Carole Dieschbourg (Déi Gréng) pour assurer les relations publiques, avant de se voir confier des dossiers purement politiques. Dès son arrivée, Serge Wilmes l’a chargé de le représenter au sein du groupe des directeurs de cabinet des ministres de l’Environnement à Bruxelles, à la place d’André Weidenhaupt.
Plusieurs témoignages dressent le portrait d’un homme fantasque, intelligent, très à l’aise à l’oral, mais aussi particulièrement égocentré. Dans une vidéo qu’il a publiée lui-même sur les réseaux, on le voit hirsute, torse nu, le regard habité, en train de danser sur des chants d’enfants africains. Il rêve d’être promu Premier conseiller de gouvernement et ne s’en cache pas, quitte à dénigrer publiquement ceux qui tiennent actuellement ce statut. Mais le ministère en compte déjà quatre, ce qui est beaucoup. Il pourrait toutefois ne pas attendre longtemps puisque Mike Wagner partira à la retraite cette année.
Des sources notent que Serge Wilmes aurait changé d’attitude ces derniers temps, maîtrisant mieux ses dossiers et faisant preuve de davantage d’engagement. On pointe le rôle important des derniers grands rendez-vous internationaux (comme la COP 30), où le ministre a tenu des propos beaucoup plus engagés que ceux qu’il tient sur la scène nationale. Il faut dire que, politiquement, sa position n’est pas si enviable. Bien qu’il soit assez populaire, sa position de vassal du Premier ministre n’est peut-être pas un atout. Luc Frieden, «eisen onageschränkte Leader» avait déclaré Wilmes sur RTL le 10 novembre 2025, est un chef de gouvernement impopulaire et lui être redevable de tout, quitte à sacrifier son bilan personnel, est un calcul risqué.
Dure semaine
En rejetant l’intégralité du projet de loi visant à créer les « zones vertes bis », le Conseil d’État a infligé mardi dernier un sérieux revers au ministère de l’Environnement. Ce nouveau statut devait faciliter le développement d’îlots d’habitations isolés dans les zones vertes (autour des fermes, typiquement) et nécessitait une réécriture de la loi sur la protection de la nature. Le texte, décrié par les écologistes, répondait à une demande de la Chambre d’agriculture. Le Conseil d’État a tranché de manière très claire dans son avis du 3 février : « L’imprécision du dispositif sous examen sur cette question porte atteinte à la sécurité juridique de sorte que le Conseil d’État doit s’opposer formellement à la loi en projet dans son ensemble ».
Ce camouflet s’ajoute à un autre, reçu le 30 janvier. Cette fois, c’est la Commission européenne qui a ouvert une procédure d’infraction pour un manquement des obligations dans le domaine de la protection de l’eau. Une thématique où il est déjà acté que le pays, cancre de l’Europe, n’atteindra aucun de ses objectifs (d’Land du 2 janvier). L’UE a envoyé une lettre de mise en demeure, car « Le Luxembourg a transposé de manière incorrecte l’obligation de réexaminer périodiquement les autorisations de captage d’eau ». La Commission réprouve que, si les autorisations de captage des eaux souterraines délivrées à partir de 2015 sont valables sept ans, celles accordées avant cette date restent valables indéfiniment et qu’« il n’y a pas d’obligation de les réexaminer périodiquement en vue d’atteindre les objectifs de la directive ». Le ministère dispose de deux mois pour « répondre et remédier aux manquements ». Faute de quoi, la Commission pourrait émettre un avis motivé, deuxième étape formelle d’un processus d’infraction qui peut mener jusqu’à de possibles amendes.