« On était tranquilles depuis un an autour des sujets LGBT, après les pétitions et les débats qui ont suivi. Le climat était apaisé, maintenant, avec l’histoire des sanitaires unisexes, ces questions font à nouveau polémique », déplore la députée Barbara Agostino (DP). La présidente de la commission Éducation rappelle que la réunion jointe, avec la commission de l’Égalité, qui s’est tenue le 27 janvier avait pour but d’informer les députés sur les mesures prises par le gouvernement pour le respect de la diversité dans le domaine scolaire à la suite des deux pétitions contradictoires. Les ministres de l’Égalité et de l’Éducation nationale, tous deux membres du DP, ont présenté leurs projets : Un plan d’étude adapté à chaque âge, une formation spécifique des enseignants, un nouveau matériel didactique et… des toilettes unisexes dans les futurs lycées. « On s’est tirés une balle dans le pied en abordant ce sujet alors que ce n’était pas une revendication des pétitionnaires, que le projet figurait en toutes lettres dans le Plan d’action national pour la promotion des droits des personnes LGBT, déjà approuvé, et qu’il s’agit d’un projet pilote pour un lycée dont la première pierre n’est pas encore posée », s’exaspère la députée du Sud.
Pendant la commission, Christian Ginter en charge des infrastructure au ministère de l’Éducation nationale, a longuement détaillé, plans à l’appui, le projet lié à la future implantation du Lycée technique du Centre à Howald. Le concept présenté comprend des blocs sanitaires unisexes ouverts sur les côtés où sont installés plusieurs cabinets de toilette fermés du sol au plafond avec un lavabo. Les plans indiquent « wc ou urinoir », même si l’option d’installer uniquement des toilettes a été exprimée par le fonctionnaire. Pour les vestiaires de sport ou de piscine, des cabines individuelles fermées sont prévues en plus des vestiaires collectifs. « Le premier objectif est de prévenir le vandalisme, le harcèlement et les discriminations dans ces espaces, et de contribuer à la sécurité des élèves. Le second objectif est de favoriser au maximum l’intimité de tous des élèves. »
Christian Ginter a précisé que la signalétique ne ferait plus de distinction entre toilettes hommes et femmes : « L’entrée des toilettes est commune, quel que soit le sexe, l’âge ou l’apparence. Mais l’accès à chaque cabine de toilette est évidemment individuel et non partagé », a-t-il répondu à Fred Keup (ADR) qui s’étranglait : « Ai-je bien compris ? Il n’y aura plus de toilettes hommes et femmes au lycée ?». Le député estimait qu’il fallait respecter les « valeurs » de ceux qui pensent qu’il n’existe pas d’autre genre que des filles et des garçons.
Au sortir de la commission, Fred Keup a posté une vidéo sur les réseaux sociaux exprimant son désarroi : « Je ne comprends plus le monde » . Il estime que « 95 pour cent des gens sont opposés aux toilettes neutres », sans préciser d’où vient ce chiffre. Sur la page Facebook du parti, on trouve aussi un dessin de toilettes barrées avec le slogan « De neie Luc schaaft nei Toiletten ». Les commentaires vont bon train. Les uns s’inquiètent de la disparition des urinoirs, les autres fustigent le « wokisme » du gouvernement, considèrent que c’est un retour au Moyen-Âge, que l’on met les enfants (surtout les filles) en danger…
Des réactions peu surprenantes de la part d’un parti populiste qui fait son miel de tout discours ou projet contraire aux visions traditionnalistes. La surprise vient plutôt du CSV : le député Ricardo Marques a allumé la mèche en postant, sous son portrait : « Protégeons la vie privée et l’intimité de nos enfants – Non aux toilettes et vestiaires unisexes ». Dans les commentaires, la contestation du projet est vue comme un coup de canif dans le contrat de coalition. « Vous êtes au gouvernement et non dans l’opposition. Cette coalition n’a-t-elle aucun programme commun ? » ; « Le Parti démocrate fait-il ce qu’il veut ou comment fonctionne la coalition ? » ; « Le CSV prend enfin son rôle conservateur au sérieux. Il tient tête au DP et réalise le désastre en train de se créer ».
Ce lundi auprès du Land, Ricardo Marques se défend d’une tactique partisane ou de caresser l’ADR dans le sens du poil : « L’ADR a donné une interprétation fausse et exagérée du projet. On ne peut pas rester les bras croisés quand on se fait attaquer. J’ai voulu clarifier les choses pour ne pas laisser passer les arguments populistes et agressifs », justifie-t-il. Il estime que la « lecture différente » du projet de toilettes unisexes « ne va pas faire vaciller la coalition ».
Barbara Agostino se dit « étonnée et déçue » de la réaction de Ricardo Marques : « Quand on joue dans une même équipe, on se passe la balle avant de communiquer de la sorte. » Elle suppute qu’il a cédé à la pression de ceux qui « dans son parti ne sont peut-être pas si ouverts à tout ce qui est LGBT ». Dans le même temps, elle indique que son camarade, Michael Agostini, ancien président des Jeunes démocrates, aurait dû faire preuve de retenue plutôt que de « taper sur notre partenaire de coalition dans sa Lieserbréif Wenn Parteitaktik wichtiger wird als Grundrechte ».
En début de semaine, sur RTL Radio, le ministre de l’Éducation Claude Meisch a tenté de calmer le jeu : « L’important est que nous nous accordions sur le fond concernant le type de toilettes qui devraient exister dans les établissements scolaires et que nous mettions en œuvre ce plan ensemble. » Il a précisé qu’il y aura toujours des toilettes réservées aux garçons, d’autres réservées aux filles, des toilettes mixtes ou neutres s’y ajouteront. Même chose pour les vestiaires : L’idée est d’ajouter, en plus des vestiaires et douches classiques, des cabines individuelles. « L’objectif est d’offrir à tous les élèves plus d’intimité et de sécurité. Chacun doit pouvoir choisir les toilettes qui lui conviennent le mieux ». Le ministre a cependant regretté l’étalage d’opinion de la part du CSV, signe d’une « époque où il est devenu impossible de discuter calmement et respectueusement de sujets délicats. J’ai du mal avec le fait que l’on ne prenne plus les droits des minorités aussi au sérieux qu’avant. »
Au ministère de l’Éducation nationale, on ne parle pas de revirement ou de céder à la pression mais d’une « décision politique pour faire évoluer le message ». Un cafouillage de communication en tout cas qui aurait mérité plus de prudence. « On aurait pu dire : notre projet de toilettes unisexes était avant-gardiste, mais à la suite d’échanges constructifs, nous devons nous rendre à l’évidence que notre société n’est pas encore prête pour ce genre de révolution », propose Barbara Agostino.
Ce concept architectural a pourtant été discuté dès 2021, entre les ministères des Travaux publics et de l’Éducation. Leurs recherches portaient sur les problèmes de harcèlement, de vandalisme et de discrimination et aux réponses dans la conception des sanitaires dans les lycées. Les blocs toilettes traditionnels sont fermés sur l’extérieur, ce qui rend difficile la surveillance de ce qui s’y passe. À l’intérieur, les cabines sont ouvertes en haut et en bas, offrant peu d’intimité aux élèves et favorisant les comportements inappropriés.
L’association Intersex & Transgender Luxembourg a publié une analyse des dernières normes internationales de planification de l’architecture scolaire. « Des unités entièrement verrouillables et autonomes garantissent une intimité maximale, augmentent la sécurité objective et réduisent les problèmes connus des installations collectives classiques, tels que l’observation sociale, les angles morts et les risques hygiéniques. » Le document ajoute : « Le simple fait de renommer les toilettes, hommes, femmes et neutre, est insuffisant. Les solutions purement symboliques, sans adaptation architecturale, ne permettent pas de résoudre les dynamiques de stigmatisation et de conflit et peuvent même les renforcer en désignant les usagers des troisièmes toilettes ».
« Quatorze pétitions ont été déposées. Rarement un sujet en a suscité autant », annonçait mercredi Francine Closener (LSAP), présidente de la commission des Pétitions sur RTL. « On peut se demander ce que révèle cette peur de la mixité », interroge Sandra Laborier, directrice du Rainbow Center. Elle note que les détracteurs mettent par exemple en avant la volonté de protéger les filles, plutôt que d’interroger la masculinité toxique ou la culture du viol. « Les toilettes unisexes ne doivent pas être vues comme une concession aux personnes transgenres ou intersexes, c’est une solution inclusive pour tous. » Pour elle, l’implantation de ces toilettes devrait être accompagnée de discussions, de chartes, de réflexions sur le collectif. « Le projet pilote est programmé pour 2032, d’ici là, une génération d’enfants aura eu des cours d’éducation affective et sexuelle qui abordent les questions LGBT, ils seront mieux préparés. »
À l’approche de la mi-mandat, les chrétiens-sociaux montrent qu’ils sont prêts à s’en prendre à leur partenaire de coalition pour ne pas froisser leur électorat conservateur. La controverse autour des toilettes unisexes est une goutte de plus dans le vase déjà bien rempli des achoppements entre les deux partis du gouvernement. Dernier tacle en date : C’est la fraction du CSV qui a demandé que la commission de l’Enseignement supérieur entende la ministre Stéphanie Obertin (DP) sur la crise actuelle à l’Uni.lu. Avant cela, des divergences se sont aussi affichées entre les coalitionnaires sur la paternité de l’individualisation fiscale, le dialogue social ou la libéralisation du système de santé.