La fin d’année est indissociable de Textes sans frontières qui, depuis une vingtaine d’années, offre aux spectateurs du Luxembourg et de la Lorraine des dramaturgies contemporaines d’horizons pluriels. L’aventure a démarré en 2003 avec Serge Basso de March (Kulturfabrik) et Marja-Leena Junker (Théâtre du Centaure), comme l’a rappelé Serge Wolfsperger, membre du collectif Bombyx, qui porte aujourd’hui ce projet transfrontalier, accueilli à Metz, au Nest à Thionville et au Escher Theater. Il a évoqué les temps forts d’un festival qui démarre dès janvier avec le choix des pays et des thèmes avant les contacts avec la Maison Antoine Vitez qui propose les textes (une dizaine, traduits en français) sur lesquels plusieurs comités de lecteurs (l’appel est lancé pour 2026) plancheront pour retenir quatre pépites.
Côté Luxembourg, rendez-vous a été donné à l’Ariston pour la dernière étape d’une 22e édition dédiée à des autrices et auteurs en exil, originaires d’Ukraine, de Syrie et de Russie avec des textes qui disent l’urgence en temps de guerre, tantôt l’horreur, la répression, la censure, tantôt la résistance, le combat, la résilience, tantôt encore la transmission, la famille et l’intime. Quatre metteurs en voix et treize comédiens et comédiennes, dont des familiers du pays (Isabelle Bonillo, Juliette Moro, Rita Reis, Laure Roldàn) ont porté ces dramaturgies qui lient public et privé, documentaire et fiction, actualité et Histoire.
La matinée a démarré avec Ma mère et l’invasion à grande échelle (2022) de la dramaturge ukrainienne Sasha Denisova qui est aussi romancière, scénariste et metteuse en scène. Née à Kyiv, formée à Londres et Edimbourg, elle a vécu jusqu’au 24 février 2022 à Moscou qu’elle quitte le jour de l’invasion de l’Ukraine. Elle vit depuis en exil. Son texte s’empare de l’actualité mais à partir d’un récit personnel, autobiographique. Elle raconte ses relations avec sa mère, née pendant l’invasion nazie, ancienne ingénieure en bâtiment qui, à plus de 80 ans, continue de résister depuis son appartement de Kyiv aménagé comme le QG d’un état-major. Au fil de séquences réalistes ou fantaisistes, entre gravité et légèreté, avec beaucoup d’humour, l’autrice nous plonge dans le quotidien de la guerre mais à hauteur d’appartement avec ces « drones abattus avec un bocal de cornichons », avec ces appels au Président Zelensky, avec les réflexions de sa mère sur les « rachistes » ou les extra-terrestres. D’aujourd’hui à hier, il n’y a qu’un pas pour s’en retourner vers les souvenirs, l’enfance, pour dire les incompréhensions mais surtout l’amour. Un beau trio donne vie à des personnages hauts en couleur et attachants.
Autre lieu, autre temps, autre guerre, la Syrie de 2012 est au cœur du texte Le Mur ou l’éternité d’un massacre (2022) de l’écrivain, acteur et metteur en scène syrien Hatem Hadawy. Sa tragédie absurde s’appuie sur des faits réels qui se sont déroulés en septembre 2012 à Deir Ez-Zor, sa ville. Il a survécu lui-même au massacre perpétré par le régime qui a fait des centaines de victimes civiles. Blessé il quittera son pays, rejoindra la Turquie puis la France. Présent à l’Ariston, avec sa traductrice, Racha Abazied-Sabouret, l’auteur a parlé de sa confrontation à sa propre mémoire, de sa responsabilité à porter un message et à le partager avec un public européen. Il a souligné la nécessité de « travailler sur une nouvelle langue pour tenter d’écrire l’après-guerre », notamment à travers le théâtre, a évoqué un exil plus existentiel que physique, un exil lié à la langue, a nommé « cette voix intérieure que j’ai perdue en premier ».
Dans Le Mur ou l’éternité d’un massacre, fiction et réel se mêlent. « J’ai l’impression d’être un disparu, je me sens comme si j’étais volé » dit un personnage. La pièce commence juste avant l’assaut du régime, des activistes tentent de résister. Le Gitan, le Veilleur, le Voyant et l’Oncle font revivre ces moments d’avant le massacre, d’avant la mort, les communications radios sont codées, la tension monte, les militaires gagnent du terrain et se transforment en bêtes féroces, ils ont perdu tout langage humain. La lecture rythmée des quatre comédiens accentue l’intensité dramatique de ce texte fort aux accents filmiques.
L’après-midi, consacrée à deux textes russes, a démarré avec Vania est vivant (2022) de Natalia Lizorkina. Née à Moscou, la dramaturge trentenaire est aussi poète et scénariste. En 2022, quand la Russie envahit l’Ukraine, elle la quitte et vit depuis en exil. Dans ce seul en scène (ici une comédienne), elle dénonce et dépeint avec un sens aigu de l’absurde une mère, Alia, et son entourage. Celle-ci attend des nouvelles de son fils, Vania, partie « faire la paix » (comprenons la guerre !). Les nouvelles arrivent plus étranges les unes que les autres jusqu’à l’annonce, « Vania est vivant » ! Borderline, Alia descend dans la rue avec une icône avant de se retrouver en salle d’audience puis… à l’isolement.
Dernier opus, le virulent Attaque animale (2024) de Youlia Toupikina a clôturé le festival 2025. Cette pièce de la dramaturge, scénariste et enseignante russe navigue entre comédie noire et théâtre de l’absurde. L’autrice accuse et met en scène le quotidien marqué par le retour de soldats russes démobilisés qui ont combattu en Ukraine. Actes de violences et viols sont recensés mais dénoncés sous forme d’attaques animales ! De nombreuses petites scènes s’enchainent à un rythme enlevé comme autant d’instantanés, les cinq comédiens et comédiennes sur scène sont convaincant(e)s dans un jeu volontairement appuyé et caricatural.