Enquête sur les voyages des députés à l’étranger

« Op ganz héijem Niveau »

« Ouvrir des canaux de communication moins conventionnels » – Le Président de la Chambre, Claude Wiseler
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 02.01.2026

« De Fliger ass just gelant an dofir erwaarde mir elo den Här Sven Clement », déclare Fernand Etgen du haut du pupitre, le 18 décembre. Pour sa dernière séance, le vice-président de la Chambre s’autorise une petite espièglerie. La salle s’esclaffe. « Ouni miles & more ! », lance quelqu’un depuis la salle. Visiblement gêné, le député pirate tente de filer la métaphore : « Tour de contrôle, ici parle Sven Clement. Ready for takeoff. » Que le député mène une vie de jet set parlementaire, voilà un secret de polichinelle au Krautmaart. Une impression que confirme le décompte détaillé des frais de voyage, transmis par l’administration parlementaire au Land. La grande majorité des déplacements du député Clement sont liés à l’assemblée parlementaire de l’Otan. En 2025, il a embarqué pour la Serbie et la Bosnie ainsi que pour Antalya en avril, pour Dayton en mai, pour Tallinn en juillet, pour Honolulu et San Diego en août. En septembre, on le retrouve à Erevan, Madrid et Melilla. En octobre, il se rend à Ljubljana. En novembre, il passe deux jours au Bahreïn, puis cinq à Tokyo. En décembre, il s’envole pour la Corée du Sud puis, de nouveau, direction Washington. À côté de ces déplacements pour l’Otan, Clement s’est rendu en 2025 en Jamaïque, au Danemark, en Pologne, en Estonie et, de nouveau, à Washington, toujours en mission officielle.

Certains de ces voyages ont l’air « glamour », concède Sven Clement face au Land, mais la réalité serait bien plus prosaïque. Son temps à Honolulu par exemple, le député dit l’avoir passé sur une base militaire, enfermé dans une salle sécurisée à écouter « trois heures de briefing militaire en buvant du mauvais café ». Le député pirate a réussi à s’insérer dans les réseaux transatlantiques. Bien qu’il soit seulement suppléant de la délégation luxembourgeoise, Clement siège dans une ribambelle de commissions et sous-commissions de l’assemblée parlementaire de l’Otan : Défense et sécurité, Sciences et technologies, Méditerranée et Moyen-Orient. Il est parvenu à se faire nommer rapporteur pour une série d’analyses sur des sujets comme « le spectre du bioterrorisme », « la guerre au futur » ou « l’intelligence artificielle » (un papier qui porte le sous-titre « entre défis et opportunités »). Il tenterait de « faire entrer les intérêts luxembourgeois » dans ses rapports, et d’y« ancrer notre position », assure Clement.

Depuis novembre 2023, Sven Clement a cumulé 180 380 euros de frais de voyage. C’est nettement plus que les numéros deux et trois, à savoir le libéral Gusty Graas (143 890 euros) et la chrétienne-sociale Nancy Arendt (120 420 euros), qui siègent également à l’assemblée parlementaire de l’Otan. À la quatrième place, on retrouve le socialiste Georges Engel (74 990 euros), lui aussi membre (mais moins assidu) de l’assemblée transatlantique. De manière plus surprenante, le socialiste Claude Haagen arrive en cinquième position (67 540 euros). Ces deux dernières années, le député de Diekirch a participé à des missions d’observation électorale en Macédoine, Géorgie, Albanie, Azerbaïdjan, Moldavie, Kirghizstan, ainsi qu’aux États-Unis. La seconde moitié du top 10 est composée d’Alexandra Schoos (ADR), Gilles Baum (DP), Mars Di Bartolomeo (LSAP), Claude Wiseler (CSV) et Yves Cruchten (LSAP).

Claude Wiseler se façonne en une sorte de ministre des Affaires étrangères bis. Il est un fan de longue date de la diplomatie parlementaire. En 2022, alors qu’il était porte-parole du CSV pour la politique étrangère, il en louait la « force symbolique très forte » : Le Parlement devrait s’y employer « wesentlech méi systematesch ». Élu président de la Chambre, il tente d’en étoffer le profil international. Il a reçu l’ensemble des chefs de missions diplomatiques en mai 2024 et en mai 2025, afin de leur exposer les bienfaits de la diplomatie parlementaire. Grâce à « une certaine flexibilité », celle-ci pourrait permettre « d’ouvrir des canaux de dialogue moins conventionnels et d’établir des relations informelles essentielles ». En décembre, Wiseler a fait du zèle, alignant les visites officielles. Accompagné de Fernand Etgen (DP) et de Taina Bofferding (LSAP), il s’est rendu le 8 décembre à Bucarest, d’où les trois ont pris l’avion pour Beijing. Ils ont atterri de nouveau au Findel le 16 décembre à midi, deux heures avant que ne commencent les débats sur le budget.

Entre 2023 et 2024, les « frais de route et de séjour » pour la participation aux institutions parlementaires internationales ont quasiment doublé, passant de 731 630 à 1,3 million d’euros (soit deux pour cent des dépenses totales de la Chambre), tout comme les voyages des députés, passés de soixante à 119. Cette variation extrême est largement liée au calendrier électoral : Les communales et législatives avaient scotché les députés-candidats au terrain local. En 2022, la Chambre avait comptabilisé 92 déplacements. Toujours est-il que pour 2024, certains postes budgétaires ont dû être sérieusement revus à la hausse. À commencer par l’assemblée parlementaire de l’Otan : Le budget initial (établi au printemps 2023) prévoyait 60 000 euros pour 2024. Le budget ajusté (de fin 2025) avance le chiffre 235 900 euros. Une évolution qui suit à peu près la courbe des dépenses militaires.

Les séances plénières au Krautmaart constituent un frein aux déplacements des députés, en rendant leur absence immédiatement visible. C’est surtout vrai pour la période 2018-2023, alors que la majorité sociale-libérale ne tenait qu’à une voix. Les trois chefs de fraction (socialiste, libéral et écolo) avaient officieusement convenu d’interdire à leurs troupes de voyager pendant les jours de séance publique. Il avait fallu pour cela un petit coup de frayeur. En juillet 2019, alors que les quatre partis d’opposition venaient de quitter la plénière en signe de protestation (contre le fichier « Jucha »), la majorité se rendait abruptement compte que le quorum des députés réunis (trente) n’était plus atteint. Il manquait des parlementaires, notamment Alex Bodry et Gusty Graas. Ce dernier croit se souvenir qu’ils se trouvaient alors à Abidjan, où se tenait une session plénière de l’assemblée parlementaire de la Francophonie, dont Bodry était le trésorier international. Au Krautmaart, un vent de panique se levait. On en trouve les traces dans le Chamberblietchen : « Une voix : ‘Mir hu kee Quorum méi. Mir sinn net zu genuch !’ [...] Mars Di Bartolomeo : ‘Wie feelt bei Iech ? Une voix : ‘Nëmmen een’ [...] Une voix : ‘Et geet net duer !’ » La séance dut être levée.

Depuis 2025, les séances publiques ont également lieu les matins et sont concentrées en un ou deux blocs de trois jours consécutifs par mois. Selon l’administration parlementaire, ces « semaines réservées » donnent une meilleure « prévisibilité » aux députés, leur permettant d’articuler commissions parlementaires et plénières (sans parler des conseils communaux et échevinaux). « Accessoirement », explique l’administration parlementaire au Land, cette concentration aurait comme « effet secondaire » de mieux pouvoir planifier les visites internationales. En fait, il s’agit d’une aubaine pour la diplomatie parlementaire, libérant de larges plages de temps. (Pour les médias, le bilan de cette compression est plus mitigé, les délibérations se succédant à une cadence à la limite de l’indigeste.)

Sa priorité serait d’assister aux « grands débats », assure Sven Clement au Land. Sa présence à ceux sur le budget ou l’état de la nation ne serait « pas négociable ». Il s’en veut toujours de ne pas avoir pu assister au débat sur l’alphabétisation en français, dont la date aurait été changé. « J’étais au Japon, je crois ». Les députés ne font généralement pas étalage de leurs voyages officiels. La diplomatie parlementaire passe mal auprès de nombreux électeurs. La cheffe de fraction socialiste Taina Bofferding a pu s’en rendre compte il y a deux semaines, en publiant quelques photos de sa récente mission en Chine. Le post sur Facebook lui aura valu plus de cinquante commentaires, pour la plupart polémiques : « Wat huet dat de Steierzueler rëm kascht » ; « Schéi Vakanz op eis Käschten ».

Les frais de route et de séjour sont pourtant strictement encadrés par un règlement parlementaire. La Chambre ne rembourse pas les factures de restaurant. Elle paie une « indemnité de jour » forfaitaire de 180 euros. Quant aux « indemnités de nuit », c’est-à-dire le prix de l’hôtel, elles sont définies ville par ville, selon une grille tarifaire. Pour la plupart des métropoles européennes, le montant plafond est de 360 euros. Il s’élève à 390 euros pour Zurich et Genève, à 400 euros pour Singapour et Kiev et atteint son maximum (430 euros) pour Moscou. Mais un tel voyage paraît hautement improbable, la Chambre ayant suspendu toutes relations avec la Douma en mars 2022.

Les déplacements sont « organisés exclusivement par l’administration parlementaire », lit-on dans le règlement. C’est la Chambre qui réserve les billets d’avion, en business class pour les vols qui durent plus de deux heures. (Avec 12 600 euros par député, les vols les plus chers de cette législature étaient jusqu’ici des allers-retours pour l’Australie, où Nancy Arendt et Gusty Graas ont assisté, en novembre 2023, à une réunion conjointe de sous-commissions de l’Otan.) C’est également la Chambre, et la Chambre seule, qui collecte, depuis décembre 2024, les frequent flyer miles. Le nouveau règlement est sans ambiguïté : « L’intéressé n’a pas droit aux dits points ».

Cette précision met fin à une situation équivoque. Jusque-là, les députés pouvaient accumuler sur leurs comptes privés les miles parlementaires. Tant Sven Clement que Nancy Arendt assurent vis-à-vis du Land ne pas les avoir convertis en voyages privés. (Sven Clement admet cependant bénéficier des privilèges du « HON Circle » de la Lufthansa, avec ses lounges privés, buffets gratuits et limousines l’attendant sur le tarmac.) Gusty Graas explique de son côté avoir toujours, « par principe », refusé que les miles de ses voyages parlementaires soient inscrits sur son compte personnel.

La doctorante à l’Uni.lu, Laura Gil-Besada, vient de consacrer un article à la diplomatie parlementaire luxembourgeoise, publié dans The Hague Journal of Diplomacy. Elle s’y étonne du haut degré de consensus sur les questions de politique étrangère. Et de citer Claude Wiseler pour qui cette quasi-unanimité serait « un réflexe typiquement luxembourgeois ». Le président de la Chambre se réjouit : Pouvoir s’exprimer au nom de (presque) tous les partis, voilà qui conférerait plus de poids à son message à l’étranger. Le secrétaire général de la Chambre, Laurent Scheeck, évoque, lui, la « camaraderie » entre députés durant les missions à l’étranger : « On dirait les meilleurs amis du monde, alors que la veille, dans la séance publique, ils étaient encore en train de s’entredéchirer ».

Au Luxembourg, les discussions sur la diplomatie parlementaire s’engagent rapidement sur la pente glissante des billets d’avion, des frais d’hôtel et des indemnités de jour. La question de sa pertinence politique est rarement posée. Le site de la Chambre liste pas moins de treize assemblées et conférences interparlementaires, quasiment toutes consultatives, auxquelles participent les députés luxembourgeois, que ce soit auprès de l’Otan, du Conseil de l’Europe, de la Space Conference, d’Europol, de la Francophonie, de l’OSCE, du Benelux ou de l’Union pour la Méditerranée. S’y ajoute un vaste volet bilatéral, avec de nombreuses visites officielles (et souvent cérémonieuses) chez des homologues à l’étranger. Pas moins de trois groupes parlementaires se sont ainsi succédé en Chine sur les six derniers mois.

Cela en fait beaucoup pour un mini-parlement de seulement soixante députés (officiellement toujours à mi-temps). D’autant plus qu’une bonne partie d’entre eux sont également échevins ou maires. Entre le communal et l’international, qui pour abattre le travail législatif ? Dans son récent livre, Le Luxembourg, son régime politique et ses institutions, le conseiller d’État (et ancien chef de fraction socialiste) Alex Bodry pose la question : « Avant de développer cet axe du travail [la diplomatie parlementaire] d’un petit parlement, il faudra se concentrer prioritairement aux deux missions essentielles de la Chambre : légiférer et contrôler. » Cette critique provoque une réaction épidermique chez de nombreux députés. Comme chez Gusty Graas : « Ce n’est pas approprié qu’il nous donne des leçons ! ».

Yves Cruchten dit comprendre son camarade de parti, Alex Bodry : « On est quelque part un Hobby-Parlament et on est un petit parlement ». Mais il ajoute aussitôt : « Pour un petit pays, il est extrêmement important d’être représenté ». Selon Cruchten, il ne suffit pas de se rendre aux réunions interparlementaires, il faut également y « participer de manière active ». Par exemple en se faisant nommer rapporteur sur un dossier précis. Les Luxembourgeois auraient de bonnes chances, puisqu’ils seraient souvent considérés comme des « candidats de consensus ». (Cruchten, qui siège au Conseil de l’Europe, est ainsi « co-rapporteur sur le respect des obligations et engagements de la Türkiye ».)

Même son de cloche dans la délégation du parlement de l’Otan. Le Luxembourg aurait tout intérêt à y être présent, sinon le pays serait « très vite oublié », estime Gusty Graas. Il évoque son déplacement à San Diego et Honolulu, où les délégués auraient reçu « de première main » des informations d’un « top-général » américain. On serait reçu « op ganz héijem Niveau », assure Graas. Et d’ajouter : « Ce ne sont pas les sous-officiers de base ». Il décrit les séjours comme harassants, une succession de réunions et de visites de camps militaires. (La Chambre ne permet pas de prolonger le séjour, à moins de payer la moitié des billets d’avion soi-même.)

Nancy Arendt ne cache pas que son entrée, en 2009, à l’assemblée parlementaire de l’Otan était surtout dictée par une volonté de prendre ses distances avec la politique nationale. En février et en décembre 2008, elle avait été la seule députée CSV à voter en faveur de l’euthanasie. Un choix qui l’avait isolée au sein de sa propre fraction : « Ce n’était pas simple pour moi », raconte Arendt. Elle aurait donc cherché « une entrée sur une nouvelle scène ». Se sentant des affinités avec les États-Unis (elle a étudié à l’University of Miami grâce à un full scholarship), l’ancienne triathlète opte pour l’assemblée parlementaire de l’Otan. Mais elle admet avoir peu fréquenté les réunions durant les deux premières mandatures, ses enfants étant encore petits et le contexte international moins tendu. Dans la situation géopolitique actuelle par contre, il s’agirait d’être présent, estime Arendt, nommée présidente de la délégation en 2023. Elle croit toujours dans la relation transatlantique, qui serait plus forte que Trump

Clement a réussi à se mettre « dans la première rangée » et « se construire un réseau », note Nancy Arendt. Un exploit remarquable, d’autant plus que le député pirate n’est que membre suppléant. Ce rôle très actif le distingue des délégués effectifs, nettement plus discrets : Ni Nancy Arendt ni Gusty Graas n’ont jusqu’ici été rapporteurs. Sven Clement a misé sur l’international, laissant la boutique du parti à son rival interne Marc Goergen. À côté de son statut de membre suppléant de la délégation luxembourgeoise à l’Otan, Clement porte le titre, plus sonnant, de « membre du Conseil d’administration du Réseau parlementaire sur la Banque mondiale et le FMI ».

Ces réseaux internationaux sont-ils pour lui une compensation narcissique ? Les autres délégués seraient d’« une tout autre ligue », répond Clement. Dans l’assemblée parlementaire de l’Otan, qui compte 281 délégués provenant des 32 pays membres, on croiserait de nombreux ex-ministres de la Défense et même quelques anciens Premiers ministres. Les fréquenter, concède Clement, « dat heemelt den Ego ». S’agit-il d’un plan de carrière potentiel après une sortie de la politique luxembourgeoise ? Ce ne serait pas sa « vocation » ni son « premier focus », répond Clement. Pour aussitôt ajouter : « Mais on ne sait pas ce que la vie nous réserve ». Son réseau transatlantique lui ouvre d’ores et déjà des portes. Sven Clement aime ainsi raconter comment il a pu, par l’entremise d’un congressman de l’État de Washington, visiter les sièges de Boeing, d’Amazon et de Microsoft à Seattle. Comme Graas, Clement se targue d’avoir pu décrocher (mais à titre personnel) des rendez-vous « op ganz héijem Niveau ».

Bernard Thomas
© 2026 d’Lëtzebuerger Land