Trois délégations de députés se sont rendues en Chine en l’espace des six derniers mois

Heurs et malheurs de la diplomatie parlementaire

La délégation luxembourgeoise à Beijing,  vendredi dernier
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 19.12.2025

Mardi à 14 heures, alors que commencent les débats sur le budget, Claude Wiseler, Taina Bofferding, Sam Tanson, Michel Wolter et Fernand Etgen souffrent d’un sérieux jetlag. Les députés ont atterri deux heures plus tôt au Findel, revenant d’un voyage officiel de cinq jours en Chine. Pendant le voyage, la délégation était priée d’utiliser des « burner phones », des Google Pixel et des Samsung fournis par la Chambre. De retour, ils ont pu ressortir leurs smartphones. Joint par le Land, Claude Wiseler (CSV) souligne avoir été accueilli à Beijing par « le numéro 3 et le numéro 4 » de la « hiérarchie » chinoise. « Mir goufen net als Pflichtübung ofgefäerdegt », croit également savoir le député libéral Fernand Etgen. La leader écolo Sam Tanson s’étonne que les mêmes éléments de langage aient été répétés « comme un mantra » à chaque entrevue et à tous les niveaux. Côté chinois, la préparation aurait été minutieuse. En amont de plusieurs rendez-vous, les députés ont été conduits à travers des expos de photos documentant les passages des précédentes délégations luxembourgeoises. Des sortes de walls of fame célébrant les politiciens grand-ducaux, d’Emile Eicher à Gusty Graas. « Ils sont fans du Grand-Duc », note Taina Bofferding. Le Trounwiessel aurait été thématisé à toutes les réunions. Les officiels prenant soin de citer le message de félicitations adressé à Guillaume par Xi Jinping himself. La cheffe de fraction socialiste relève l’absence de femmes parmi les dirigeants chinois. Lors des entrevues politiques, « les seules femmes que nous avons rencontré étaient hôtesses et traductrices ».

La visite du bureau de la Chambre devait marquer le point d’orgue d’une offensive de charme menée par la diplomatie chinoise. « Ils ont insisté de manière extrêmement forte pour qu’on passe encore cette année », dit Claude Wiseler. Cela faisait des années que la visite était planifiée. En avril 2018, une délégation menée par Mars Di Bartolomeo (LSAP) s’était retrouvée clouée au sol à Francfort, suite à un défaut technique. (Les turbines auraient été ensablées, se rappelle l’ex-président du Parlement.) Lufthansa ne réussissant pas à dénicher un autre vol dans les 24 heures, la mission officielle à Beijing était annulée, ce qui avait quelque peu irrité les autorités chinoises. Cette fois-ci, les parlementaires sentaient donc une obligation d’honorer l’invitation, malgré un programme parlementaire totalement surchargé. (Marc Spautz avait, lui, dû annuler en dernière minute : Le jour du vol, il était assermenté au Palais.)

La visite menée par Claude Wiseler, avait été précédée par deux délégations parlementaires en juin et en octobre. (Plus un voyage du Syvicol, auquel ont participé une dizaine d’élus locaux.) Cela avait mal commencé. En juin, la première délégation du Krautmaart eut droit à une réprimande. Les autorités chinoises n’avaient pas du tout apprécié le voyage à Taïwan entrepris deux mois plus tôt par quatre jeunes députés ; et elles tenaient à exprimer leur « grande déception ». Ce fut le vice-président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale populaire qui se chargea de transmettre le message. « Je m’attendais à une remarque, mais j’étais surprise par le niveau d’agressivité », se rappelle Liz Braz. La députée socialiste avait accepté tant l’invitation de Taïpei que celle de Beijing. Assise sur un fauteuil dans une salle d’audience, elle se retrouvait dans une situation désagréable. Le ton serait devenu très vite « très sec », confirme le député Déi Lénk David Wagner. Le chef de la délégation, Gilles Baum (DP), s’empressait de donner des assurances.

Les députés (outre Liz Braz, il s’agissait de Stéphanie Weydert, Ricardo Marques, Ben Polidori) auraient accepté l’invitation de Taïpei en leur nom personnel, à titre privé. Ce voyage n’aurait donc aucun lien officiel avec l’institution de la Chambre. Puisque Taïwan n’est pas formellement reconnue par la communauté internationale, sa politique étrangère mise sur les liens informels, recevant des centaines de délégations par an. Sa représentation à Bruxelles invite régulièrement des députés luxembourgeois, prenant en charge les frais de voyage. Un certain Xavier Bettel comptait parmi les visiteurs en 2011. En avril 2019, un groupe de cinq parlementaires séjournait sur l’île, dont Sven Clement (Pirates) et Djuna Bernard (Déi Gréng), « new figures of Luxembourg’s political scene », comme le notaient fièrement les services taïwanais. À chacun de ces voyages, explique Wiseler, l’ambassadeur chinois aurait contacté la Chambre pour se plaindre officiellement.

« Tous les interlocuteurs chinois rencontrés ont évoqué la question de Taïwan », lit-on dans le compte rendu officiel de la Chambre. « Ce n’était pas le sujet principal, mais il est revenu régulièrement, et à chaque fois sous une forme similaire », relate Claude Wiseler. Le président de la Chambre a rassuré encore et encore que la traditionnelle « One-China-policy » du Luxembourg n’avait pas changé. Ce qu’aurait « apprécié » Zhao Leji, le président du « Comité permanent de l’assemblée nationale populaire » (no 3 du Politburo), écrit l’agence de presse chinoise Xinhua. Celui-ci aurait d’ailleurs proposé à la délégation luxembourgeoise de partager les « expériences et pratiques » chinoises en matière de « rule of law ».

Claude Wiseler aura sans doute apprécié. Il y a quelques mois encore, il était interdit d’entrée sur le territoire chinois. Son épouse, Isabel Wiseler-Lima, figurait parmi les eurodéputés sanctionnés en 2021, pour avoir critiqué la répression des Ouïghours. Ce n’est qu’en avril 2025 que les sanctions ont été levées, Beijing signalant ainsi un début de détente diplomatique. Lors de sa tournée chinoise, Claude Wiseler a abordé la question des droits de l’Homme, en y mettant les formes. Les réponses côté chinois auraient été « extrêmement rodées », estime Sam Tanson. Le président de la Chambre a également thématisé la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Réponse côté chinois : La cause de cette crise serait « complexe et historique », tout comme une éventuelle solution. (La Chine soutient l’effort de guerre russe.)

Les voyages suivent un protocole lourd : « C’est très formel et relativement ennuyant », résume David Wagner. Les entrevues officielles suivent le même arrangement : Placés au milieu, les chefs de la délégation récitent des monologues relativement lisses, avec parfois des sorties plus directes. Sur les fauteuils à gauche, les bureaucrates chinois. Sur les fauteuils à droite, les politiciens luxembourgeois. Réduits au rang de spectateurs, ils sont priés de se taire. Mais l’essentiel est ailleurs. Après avoir voyagé sur les réseaux ferroviaires, visité les installations photovoltaïques et admiré les usines automatisées, le constat est unanime : Dans le domaine de la transition énergétique, la Chine est devenue incontournable. Le terme qui revient invariablement dans les témoignages des députés est « impressionnant ».

Claude Wiseler s’étonne des « énormes changements » depuis sa dernière venue, il y a douze ans. Sam Tanson parle d’un « développement technologique fulminant » : « On réalise qu’ils ont des longueurs d’avance sur nous », un écart que le récent renversement de l’interdiction du moteur thermique ne ferait que creuser. Jean-Paul Schaaf (CSV) loue « l’efficacité liée à l’ambition », et concède certains avantages à la planification (tout en dénonçant le système à parti unique). Barbara Agostino (DP) évoque une morale du travail « extrême » : « Do ass kee krank ! » Elle raconte la visite de Build Your Dreams (BYD), producteur de batteries et de voitures électriques. Une des dirigeantes de BYD se serait plainte des droits de douane (jusqu’à 38 pour cent), que venait d’imposer la Commission européenne aux véhicules électriques made in China. « Je lui ai répondu : ‘Si on acceptait toute votre production, on pourrait fermer l’industrie automobile européenne’. En entendant cela, elle a rigolé… »

Invitée en septembre par la Chambre de commerce du Luxembourg, Laurence Tubiana plaidait pour un « renversement des perspectives », à savoir un transfert de compétences et de technologies de la République populaire vers l’UE. Cela nécessiterait « une certaine modestie et humilité » de la part des Européens, avertissait la diplomate française. « This is the domain in which China has not just overtaken, but just, frankly, blown away every conceivable alternative center of relevance in the last twenty-five years », notait l’historien anglais Adam Tooze cet été sur son blog. Il suffirait de passer quelques jours en Chine pour se rendre compte de la « provincialisation de l’Ouest ». L’essayiste belge Anton Jäger va un pas plus loin dans le New York Times de ce mardi : « Europe will have to contemplate something beyond the pale in Brussels : critical integration with China ». Une telle intégration devrait être « conditional », avertit Jäger, « involving neither submission to Beijing nor blindness toward its grim record on trade or labor rights ». Ces réflexions prennent une coloration nettement plus opportuniste au Luxembourg. Le député Laurent Mosar plaide ainsi pour « une équidistance » vis-à-vis de Washington et de Beijing. « Firwat kënne mir hei net der lachende Dritte sinn ? », avançait-il en mai face au Land. Jean-Claude Juncker est plus prudent, dans une interview publiée en mars dans la revue Le Grand Continent : « Nous ne devons pas faire l’erreur de partager en toute matière les vues américaines sur la Chine ».

La nouvelle ambassadrice américaine Stacey Feinberg est venue pour « éduquer » les Luxembourgeois face à cet « acteur malveillant ». (Son prédécesseur démocrate fustigeait déjà les investissements chinois ; Beijing serait en train de « courtiser » le Luxembourg.) Mais Trump a depuis calmé sa rhétorique vis-à-vis de la Chine. Sa nouvelle stratégie de sécurité vise « a mutual advantagous economic relationship with Beijing ». On ne cite plus les droits de l’Homme, ni la promotion de la démocratie. C’est l’allié européen, supposément menacé d’« effacement civilisationnel » par la migration, qui se retrouve épinglé. Donald Trump affiche ouvertement sa volonté d’ingérence politique. Son objectif : fracturer l’UE.

Dans L’Essentiel, Stacey Feinberg se présente cette semaine comme une inconditionnelle de Trump, « le plus grand président depuis George Washington ». « Je suis ses instructions. Je suis sa voix ici, au Luxembourg ». Sur les réseaux sociaux, la moitié du gouvernement s’affiche, tout sourire, avec la nouvelle ambassadrice qui enchaîne les visites de courtoisie. Dans son édition de vendredi, le Wort lui consacre un portrait très complaisant. Le fait que la nouvelle stratégie américaine salue explicitement la montée des « partis européens patriotiques », c’est-à-dire de l’extrême-droite, est pudiquement passé sous silence. (Le Tageblatt maintient sa ligne et dénonce la passivité des politiciens dans un édito intitulé « Welcome to Trumpembourg ».)

L’idéologue en chef de l’ADR, Fred Keup, rayonnait ce samedi sur RTL-Radio : « Pour garder l’Europe comme alliée, l’Amérique veut qu’elle résolve un certain nombre de problèmes », lançait-il, et de citer « la migration ». Les États-Unis seraient « nos frères, nos cousins », ils proviendraient du même « Kulturkrees ». Mais ce qui prime aux yeux du gouvernement, ce sont les 2 100 milliards investis aux États-Unis via des fonds luxembourgeois. « Pour la Chine, nous ne parlons que de 61 milliards d’euros », avait pointé le ministre des Finances, Gilles Roth, en mai dernier ». Et d’ajouter : « Vous voyez la différence... »

Bernard Thomas
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