Les morts pour le dire

d'Lëtzebuerger Land du 05.12.2025

Et de quatre. Après Les morts ont la parole, La mort en face et Entretien avec un cadavre, Philippe Boxho se met à nouveau à table. Il sert La mort, c’est ma vie. Il y remet le couvert, rend à nouveau justice à une médecine légale, tellement délaissée. Médecin légiste, professeur à l’université de Liège, multirécidiviste de l’apparition sur la sphère publique… Quand Boxho ne porte pas le tablier et les gants protecteurs, il arbore le jean, la chemise qu’aurait jalousé « Antoine, va-te-faire couper les cheveux », le veston assorti, la tête d’un premier des classes gréco-latines. Et le sourire accrocheur.

Obligé – pour raison de survie mentale – de prendre ses distances par rapport à l’objet de son métier, il vit pourtant avec celui-ci, le corps dans tous ses états, nuit et jour depuis 33 ans, l’âge que le Christ avait sur la croix. Le Christ, une véritable passion médico-légale pour ce médecin qui avait même songé à le poursuivre jusqu’à la prêtrise.

Il côtoie la mort au fil de ses interventions dans les labos, les morgues, les salles froides d’autopsie. Et sur tous les lieux où il descend pour analyser les circonstances du passage de vie à trépas. Prémices de la condamnation. Mais aussi de l’acquittement. Morbide ? Il glisse, du bout du scalpel : « Je préfère faire parler les morts que d’entendre les vivants se plaindre. » Et puis, « sourions de la mort avant qu’elle ne nous sourie. La médecine d’expertise concerne aussi les vivants, 4/5 de mon temps ».

On l’a vu interroger la vie quand il n’y en avait plus trop dans des maisons sordides, de passe, cossues, des immeubles écroulés, explosés, dans la rue, au bas d’une fenêtre, dans une porcherie, une cuve à lait, sous les frondaisons. Philippe Boxho en voit de toutes les couleurs, de tous les sentiments. Rien, finalement, que de très humain. « Je suis un raconteur, pas un écrivain », dit-il à son public considérable, en Belgique, en France, au Québec. Son éditeur Kennes souligne volontiers avoir déjà vendu de l’ordre du million et demi d’exemplaires. Colossal. Avec sa notoriété, relativement récente, on le voit partout. Il dédicace à tour de bras, il participe à l’ouverture du festival du rire, à Liège, sa ville. Puis on l’entend à l’émission « Les grosses têtes ». Une véritable « Boxhomania ».

Couteau et fourchette

Subsistent des grincheux –notamment des médecins – qui soupçonnent un profond paradoxe, dérangeant, entre la rigueur scientifique et un tel succès populaire. Boxho s’en défend. « Sur le plan médico-légal, tout est parfaitement exact », assure-t-il au Land. « Par contre, je romance les dossiers. Je modifie le nom des protagonistes. Il est hors de question que l’on identifie des auteurs et des victimes », qui ne sont jamais mis en pâture, voués aux gémonies. N’entrent pas dans ses récits les affaires médiatisées de prédateurs et pervers, ni les charniers d’ex-Yougoslavie. « Je veux montrer une médecine légale de tous les jours, non sensationnelle. Je veux sortir la médecine légale de l’ombre. » Car celle-ci se porte mal : « En vingt ans, nous sommes passés de quarante à vingt légistes. En Belgique, nous pratiquons désormais dix fois moins d’autopsies qu’ailleurs en Europe. » Conclusion immédiate : « En Belgique, chaque année, 70 à 80 pour cent des crimes passent au bleu. Oui, il y a des crimes parfaits. »

Le légiste s’éparpille là où, comme on le constate devant les cours d’assises, se règlent les histoires « de culs et d’écus ». Et des histoires, le légiste en a de belles à raconter. Des histoires d’amour qui tournent mal. D’autres, certes dramatiques, mais un zeste suave. Ainsi cet étudiant en ribote qui, pour un mal de gorge, appelle son médecin. Sur les lieux, l’enquêteur pense que le jeune-homme est mort d’une vilaine chute. En réalité, outre les frites, le fêtard avait avalé la partie dentée de la fourchette en plastique qui agrippe la frite fatale lors de l’ultime déglutition. Il y a aussi tous ces pendus que l’on a trop aidés. Ou les amateurs de sensations fortes qui ne dédaignent pas les pendaisons accommodées de jeux sexuels scabreux.

Que d’investigations encore autour de ce monsieur découvert mort, la gorge tranchée, sur son chemin de promenade. Un coup porté avec une force telle que l’épouse est d’emblée mise hors de cause. La scène s’est déroulée dans un lieu très ouvert, qui semble empêcher toute agression par surprise. Mais pas d’arme de crime. La réponse viendra du voisin et de son tracteur tondeuse. La lame a heurté une grosse pierre fichée dans le sol. Elle s’est brisée. Le couteau tranchant s’est envolé au ras du sol jusqu’au chemin en contrebas où passait la victime. « C’est l’un des cas les plus dingues que j’ai connus. »

Mieux que quiconque, Philippe Boxho sait l’aspect épouvantable du décès, invivable. Plus encore celui des enfants. Mort subite du nourrisson ? Le légiste met d’emblée en doute la version de la maman. Celle-ci a elle-même étouffé le bébé. Les psychiatres diagnostiqueront sa maladie mentale : syndrome de Munchhausen par procuration. « J’ai bien dit à l’avocat de la maman d’être d’une extrême prudence pour éviter de mettre ses autres enfants en danger. »

Disséquer la grande histoire

Dans ses dernières pages, Philippe Boxho revient sur une histoire qui le fascine, le linceul de Turin, « le tissu le plus connu au monde depuis la photographie qu’en a faite l’avocat Secondo Pia en 1898 ». Même les scientifiques s’écharpent. « Une vraie guérilla. » Aujourd’hui, virtuellement, Philippe Boxho place le corps du Christ sur sa table. Sur base des écrits et des révélations du linceul, il dissèque.

Bien bâti, Jésus. De l’ordre de 1,80 mètre pour un poids approchant les 80 kg, l’âge aux alentours de 35 ans Il appelle le personnage « l’homme au linceul », par souci de neutralité. « Une passion inextinguible. Mais comment cette image est-elle apparue ? On a cru comprendre, mais ce n’est que foutaise. Ce qui m’intéresse, c’est ce que la médecine légale peut apporter. » De quoi parler de la cause de la mort, de la position de la tête, des blessures au flanc, des clous...

Son prochain bouquin, annoncé pour 2027, sera très historique, non plus appuyé sur son travail quotidien. Peu lui chaut : Il garde au frigo tant d’« histoires qu’il me plairait de raconter. » Celle, dit-il en substance au Land, sur la mort du Roi Albert. Car tous ces nobliaux qui l'ont expliquée n'ont jamais vu un cadavre de leur vie. Raconter aussi l’histoire de la guillotine. « De même, Napoléon ne coupera pas à mes recherches de légiste : Celui qui repose aux Invalides est-il vraiment le bon ? Relisons Anglais, rendez-nous Napoléon [livre de Georges Rétif de la Bretonne, de 1969], qui reposerait en réalité à Westminster. » Pas mal non plus le « suicide » de Van Gogh : « J’aimerais avoir accès au dossier. » Idem des cœurs de Louis XIII et Louis XIV après le destin énigmatique des rois de France au lendemain des profanations de 1793. « Et puis, il faut encore démythifier la mort de Henri IV. »

Du neuf au Luxembourg

C’était il y a de nombreuses années, les autorités judiciaires de l’arrondissement de Diekirch, faute de personnel, requérait régulièrement le médecin légiste liégeois. Le Dr Boxho ne dira que trois fois rien sur ses enquêtes luxembourgeoises. Pas question de tracer des pistes susceptibles d’attirer les curieux. « Je me rappelle que je réalisais les autopsies Avenue de l’Observatoire, à Luxembourg, même pour les faits dépendant de Diekirch. Je sais que le Luxembourg a fait ensuite appel à des experts allemands. »

Les temps changent. Le Laboratoire national de la santé (LNS) dispose désormais de quatre médecins légistes dont la charge augmente sans cesse en raison aussi de la démographie. Bon an mal an, le LNS pratique de l’ordre de cent autopsies. Selon les derniers chiffres – 140 autopsies – il pulvérise les records.

Par ailleurs, la culture de la mort naturelle évolue. Plus qu’auparavant, les médecins recourent aux autorités judiciaires. Idem, relève le LNS, de la « sensibilité des parquets qui préfèrent un examen de trop plutôt qu’un contrôle insuffisant. Et les astreintes risquent d’augmenter. » De fait, le Parlement planche sur une législation inspirée de celle en vigueur dans des Länder allemands, selon laquelle les autorités judiciaires requièrent une seconde expertise au moindre doute sur la mort naturelle. « Une seconde levée du corps », selon l’expression employée parfois à Luxembourg.

Michel Petit
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