En 2006, une affaire d’asile politique défraya la chronique politique et judiciaire du Grand-Duché. Une jeune femme d’origine kurde avait choisi le Luxembourg comme lieu de refuge. Elle était convaincue que ce pays était l’endroit le plus sûr pour tous les persécutés du monde. Pendant qu’elle attendait dans la file des demandeurs d’asile, elle fut assaillie par deux policiers qui l’emmenèrent de force dans une cellule de haute sécurité à la prison de Schrassig. Le gouvernement luxembourgeois avait reçu un mandat d’arrêt international de la Turquie qui accusait la prétendue journaliste d’être une terroriste. Le gouvernement ne se posa pas de questions et se mit à exécuter le mandat sans délai. La « terroriste » fut prise en charge par des policiers cagoulés et armés de mitraillettes qui la conduisaient au tribunal, les yeux bandés, menottée aux mains et aux pieds.
La prévenue se défendit comme elle le pouvait dans un pays où elle ne connaissait personne. Elle commença une grève de la faim, trouva deux avocats, un Kurde et un Luxembourgeois, et reçut l’aide d’un comité d’action qui alerta l’opinion publique. Les juges examinèrent la demande d’extradition de la Turquie avec attention et constatèrent qu’aucun élément de preuve n’accompagnait le mandat d’arrêt. Ils estimèrent qu’ils avaient à faire avec un délit d’opinion et qu’il s’agissait d’un affront à l’État de droit luxembourgeois. Les juges libérèrent la prévenue sans conditions. Les ministres concernés, Frieden et Asselborn, se défendirent en argumentant que rien ne garantissait qu’une fois libérée la prétendue terroriste ne se mît pas à jeter des bombes contre les passants.
Le 28 avril 2006, Zubeyde Ersöz déclara à la prison de Schrassig : « Depuis quinze ans je lutte pour que la Turquie – qui est aussi mon pays même si je suis Kurde – se démocratise. Je m’y suis engagée pour la paix, la fraternité, la justice. J’ai échoué dans mon combat d’idées en Turquie. J’ai été recherchée pour mes opinions politiques dans mon pays que j’ai dû fuir et que je n’ai plus revu depuis quinze ans. Je suis venue au Luxembourg à cause de ses grandes traditions démocratiques afin d’y trouver refuge et sécurité. Je transmets mon amour et mes remerciements à toutes les Luxembourgeoises et tous les Luxembourgeois ainsi qu’à mes collègues journalistes qui se sont engagés pour ma liberté. Je suis persuadée que tous ensemble nous aurons gain de cause. »1
La journaliste kurde obtint l’asile politique, apprit le luxembourgeois et acquit la nationalité luxembourgeoise. Elle trouva un travail et fonda une famille. Elle ne se rendit coupable d’aucun trouble à l’ordre public, bénéficiait de toutes les libertés mais ne peut se rendre dans son pays d’origine depuis maintenant 34 ans. Elle aurait pu oublier son passé, mais l’histoire eut une suite. Un événement vient de le rappeler.
Le 8 octobre 2025 une cérémonie s’est déroulée au Palais des Congrès de Diyarbakir, la capitale historique de la région kurde de l’Est de la Turquie, pour la remise du « Prix du journalisme féminin Gurbetelli Ersöz », dédié à la mémoire de la sœur aînée de la journaliste kurde qui avait obtenu l’asile politique au Luxembourg en 2006. La date choisie pour la remise du prix correspond au 28e anniversaire de la disparition de Gurbetelli Ersöz, tuée le 8 octobre 1997 en raison de son combat pour la liberté de son peuple.
Gurbetelli Ersöz était assistante de chimie à l’université, quand elle fut arrêtée en décembre 1990 par la police turque. Torturée pendant quinze jours, elle fut obligée d’avouer faire partie du parti kurde interdit « PKK » et condamnée à dix ans de prison. Libérée en 1993 elle s’engagea dans le journalisme de combat et travailla comme rédactrice en chef de Özgür Gündem, un journal défendant la cause kurde et subissant en permanence arrestations, perquisitions et menaces. Le 10 décembre 1993 le journal fut investi par la police, la rédactrice en chef fut enlevée, torturée et retenue en détention pendant six mois. À sa sortie de prison, Gurbetelli Ersöz décida de rejoindre la montagne pour faire partie de la guérilla. Elle fut tuée, les armes à la main, le 8 octobre 1997, à l’âge de 32 ans. Son journal intime qu’elle dénomma Voyage au pays du soleil en référence au combat des sandinistes au Nicaragua, a été publié récemment.
La cérémonie qui eut lieu en octobre au Palais du Congrès de Diyarbakir commença par une minute de silence en mémoire des femmes journalistes assassinées, dont les portraits étaient affichés aux murs. Le prix Gurbetelli Ersöz fut décerné à sept journalistes qui « n’ont jamais renoncé à dire la vérité et n’ont jamais éteint leurs caméras ». Un message du président du Parti du Peuple Kurde (PKK), Abdullah Öcalan, enlevé 1999 au Kenya après une longue traque de la CIA et du Mossad, fut lu en l’absence de son auteur, toujours emprisonné. Ensuite la parole fut donnée à la mère de Gurbetelli qui éleva ses six enfants, pendant que son mari travaillait en Allemagne pour nourrir la famille. Deux de ses enfants furent tués pour leurs opinions et une troisième contrainte à l’exil. Fatma Ersöz dit de sa fille aînée qu’elle n’était pas une simple journaliste, mais la conscience de son peuple, qu’elle avait choisi le journalisme à une époque, où les villages étaient vidés de leurs habitants, où les gens ne pouvaient pas parler leur langue et voyaient disparaître leurs proches. Elle termina en lançant un appel à son peuple et aux peuples du monde entier : « Que la paix règne maintenant et que plus personne ne meure. »
Cet appel intervient à un moment crucial du Proche-Orient, où tout est en train de bouger et où les rapports de force commencent à changer. En Turquie les prisons sont encore pleines, la presse muselée et les libertés les plus élémentaires bafouées. Les Kurdes de Syrie sont menacés, pris en tenaille entre la Turquie autoritaire et les islamistes installés au pouvoir à Damas. Compte tenu de cette situation, le Parti du Peuple Kurde a pris la décision de renoncer à la lutte armée, de façon unilatérale et sans contreparties. C’est un défi aux pouvoirs en place, misant sur une dynamique et pouvant conduire au succès mais aussi à l’échec. La manifestation du 8 octobre s’inscrivait dans ce processus.
Le PKK a toujours fait preuve de pragmatisme dans sa lutte pour le peuple kurde. Il a renoncé au rêve du Grand Kurdistan qui aurait réuni tous les Kurdes de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran dans un seul pays de 45 millions d’habitants. Il a opté pour l’autonomie des régions kurdes dans les États existants avec la constitution de structures démocratiques à la base et la garantie de tous les droits fondamentaux, notamment ceux de la langue, ceux de la femme et ceux de la religion.
L’abandon de la lutte armée ne constitue ni une capitulation ni un reniement. La violence n’a jamais été pour le PKK que le dernier moyen qui lui restait pour défendre ses droits, quand tous les autres moyens lui étaient refusés. Il s’agissait de ce droit à l’insurrection qui a été formulé par la Constitution de 1793 au temps de la Révolution Française et a été revendiqué par les francs-tireurs et partisans de la Deuxième Guerre mondiale, comme par des figures emblématiques comme Che Guevara, Nelson Mandela ou Marwan Barghouti. Ce droit n’est pas absolu, il n’inclut pas la violence aveugle ni la violence contre des civils et des innocents. Il oblige de retourner aux moyens de lutte pacifique, si les conditions pour l’exercer sont données. C’est maintenant au gouvernement turc d’agir, en ouvrant les portes de ses prisons et aux gouvernements européens d’appuyer ce processus en biffant le PKK de la liste des organisations terroristes.