« E schéine Video op TikTok »

d'Lëtzebuerger Land du 05.12.2025

L’entre-soi luxo-luxembourgeois dominait (et étouffait) jusqu’ici les débats sur l’école. Ce mercredi, en amont du vote sur l’alphabétisation en français, d’autres voix se sont enfin faites entendre dans l’enceinte de la Chambre. Comme un mur qui tombait. Des députés lusophone, italophone et francophone ont livré des témoignages personnels de leur scolarité. Barbara Agostino (DP) a évoqué ses difficultés avec l’allemand et « ce sentiment d’être assise dans une classe, et de ne pas pouvoir suivre » : « Dat mécht eppes mat engem Kand. Ech hunn dacks dat Gefill mat heem geholl. » Ricardo Marques (CSV) a, lui aussi, évoqué un parcours scolaire en solitaire : « Ech hu meng Hausaufgaben ëmmer eleng geléiert. Ech hu meng Prüfungen ëmmer eleng geléiert. Net well ech dat wollt, mee well meng Eltere keen Däitsch geschwat a verstanen hunn. » David Wagner (Déi Lénk) s’est remémoré une « Zwangsalphabetiséierung op Däitsch ». Il a parlé de la cour de récré de sa Millebaach d’enfance, avec une moitié d’enfants luxembourgeois et une moitié d’enfants étrangers. Les uns auraient été intégralement orientés vers le classique, les autres vers le technique. « An do si mir getrennt ginn ! Do sinn mir getrennt ginn ! »

S’est ainsi mis en place un contre-récit (crédible car vécu) au nationalisme linguistique promu par Fred Keup. Le député ADR était prêt à lancer la polémique, retrouvant son sujet de prédilection. Il a évoqué « grouss, krass, elementar Aschnëtter an ons Schoul, an ons Gesellschaft, an ons Identitéit ». Le cœur de son argumentaire, c’est la défense des privilèges. Si la réforme passait, les Luxembourgeois deviendraient les victimes d’une « intégration à l’envers » et d’une « francophonisation », dont ils sortiraient « perdants » sur les plans scolaire et professionnel. Cette hantise n’est pas nouvelle. En 2007 déjà, les profs d’allemand du Dikrecher Kolléisch l’exprimaient, de manière très crue, dans le Wort : « Sollte eines Tages die, noch bestehende, Drei-Sprachenbarriere fallen, werden die ausländischen Muttersprachler allemal besser sein. Wem dann wohl die Quittung präsentiert wird ? » David Wagner a clashé avec Fred Keup. Ce ne serait « pas décent » de faire de la « politique identitaire » sur le dos des enfants « fir dono kënnen e schéine Video op TikTok ze maachen ». L’ADR a effectivement postée l’intervention keupienne sur les réseaux sociaux. Le lendemain vers 15 heures, elle avait enregistré 18 likes sur TikTok, 356 sur Facebook et 371 sur Instagram.

Le Pirate Sven Clement, qui tente désespérément de regagner une visibilité, plaide soudain pour une alphabétisation en luxembourgeois, reprenant une revendication historique de Déi Lénk (qui l’avait empruntée au chercheur Fernand Fehlen). Dans le Wort, un enseignant d’histoire veut ressusciter le vieil idéal de la « Mischkultur » (le Luxembourg comme « médiateur » entre la France et l’Allemagne), un concept popularisé au début du siècle dernier par Batty Weber et Frantz Clément. Mais à part deux abstentions pirates et cinq voix contre de l’ADR, le vote à la Chambre était unanime. Claude Meisch se confirme comme un des meilleurs opérateurs du circuit politique. Dans un discours atypiquement passionné, il a estimé que les temps des tergiversations était terminé : « Ech hat bei kengem Projet souvill Gedold wie bei dësem. » Les planètes sont alignées : Le CSV est lié par la raison de coalition, la gauche embarquée de toute façon. Mais Meisch sait que le vent pourra tourner, et tente de se prémunir d’un backlash. Ce mercredi, il a donc insisté sur le choix (« kee wäert eppes verléieren ») et le renforcement du luxembourgeois. Dans la société, le débat ne fait que commencer. Dans les écoles, c’est la logistique qui dominera les prochains mois.

Ce lundi dans le Quotidien, le nouvel ambassadeur français, Christophe Bouchard, soulève une question intéressante : « Il faudra voir les conséquences que [le projet Alpha] peut avoir sur l’offre d’enseignement en français, puisque nous avons deux établissements qui suivent les parcours français [l’École Vauban et la Sainte-Sophie]. […] Les familles auront peut-être envie de mettre leurs enfants dans le système luxembourgeois. » Contacté par le Land, l’École Vauban s’affiche sereine : « Nous n’avons pas d’inquiétude » ; on ne s’attendrait pas à un « impact particulier » sur les inscriptions. (Une vue qu’on partage au ministère de l’Éducation.) C’est que l’offre pédagogique ne serait « pas comparable », estime l’École Vauban. Sa « proposition éducative » se distinguerait « nettement » de celle de l’école luxembourgeoise. Et d’évoquer « une structuration académique ‘à la française’ », « un parcours exigeant en littérature française » et, bien-sûr, la sacro-sainte « dissertation » qui favoriserait « une pensée rigoureuse ». L’École Vauban se distingue surtout par son prix d’entrée : Comptez 4 500 euros de minerval, auquel s’ajoute une panoplie de frais connexes (cantine, périscolaire) qui font vite monter l’ardoise à plus de 8 000 euros par an.

Bernard Thomas
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