« Roman de plage » ou « le roman parfait pour l’été » : ces qualificatifs ont le plus souvent un arrière-goût insipide de banalité et de superficialité insignifiante. Or, le roman de Corinna Bille, *Meerauge*, n’a rien de superficiel, de banal ni d’insignifiant. Et pourtant, il s’y prêterait bien : un livre que l’on peut lire à l’ombre des rochers, juste avant une petite sieste ou après une baignade dans la mer azur de la Côte d’Azur – tout comme le personnage principal du roman, Marthe.
Mais ce n’est pas simplement un roman de plage. À commencer par le fait que l’histoire d’amour de Marthe, une femme mariée qui rencontre sur la Côte d’Azur le jeune pêcheur Marceau, avec lequel elle vit une liaison passionnée pendant un été, n’est en réalité pas la traduction d’un roman de l’auteure Corinna Bille, mais celle d’un manuscrit inédit. Ce roman a une genèse passionnante, car il a vu le jour à l’initiative de la traductrice Lis Künzli, qui a elle-même rassemblé les éléments nécessaires à sa traduction dans des archives, des dossiers personnels, des documents collectés et des extraits de journaux intimes privés de l’auteure. Bille elle-même n’avait jamais trouvé d’éditeur francophone pour son manuscrit, ce qui tenait non seulement au fait que le texte n’était pas encore tout à fait au point, mais aussi à son caractère controversé. Il s’agit en effet d’une jeune femme mariée qui, pleinement consciente du caractère immoral de ses actes, s’adonne ouvertement à sa liaison dans le petit village de La Farloude, dans le sud de la France, « où les hommes offrent aux femmes de petits insectes chanteurs ». Le manuscrit est resté dans un tiroir jusqu’à ce que Künzli le redécouvre, le réorganise, le relise et, enfin, le traduise en allemand.
Le roman est divisé en trois parties. Dans la première et la dernière partie, la narratrice retourne à La Farloude après sa passion fulgurante, bien que son amour d’été éphémère se soit éteint depuis longtemps, et se laisse emporter par ses souvenirs et de nouvelles rencontres, qui ont pourtant toutes un lien avec Marceau. Dans la partie centrale, nous découvrons comment Marthe et Marceau se sont rencontrés, leurs premiers rapprochements et la manière dont ils tombent peu à peu amoureux l’un de l’autre et s’abandonnent l’un à l’autre. Marthe et Marceau passent des moments d’intimité sur la plage, se perdant dans la contemplation du corps de l’autre, de la beauté de la nature et du caractère éphémère de cet été. Dans leur ivresse amoureuse résonnent sans cesse le caractère éphémère de cette liaison, qui ne doit durer qu’un été, les amours estivales passées de Marceau ou le fait que Marthe soit mariée et que son mari l’attende ; mais cela n’entame en rien leur passion. C’est un roman d’un romantisme sauvage, qui s’inscrit en même temps fermement dans son contexte d’origine, peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. En effet, des phrases incidentes ou des souvenirs des horreurs que Marceau, ses frères et les villageois ont endurées viennent sans cesse briser brutalement cette débauche superficielle et hédoniste – pour être d’autant plus vite refoulés.
« Meerauge » est un roman formidable qui, malgré l’apparente superficialité de son cadre et de son thème de surface (une histoire d’amour), laisse sans cesse la réalité s’imposer aux deux personnages et sous-tend tout le kitsch et toutes les déclarations d’amour par la basse grondante du refoulé… et montre ainsi pourquoi les deux personnages s’abandonnent si volontiers à la beauté de ces instants éphémères. Le langage simple, « ce petit langage que les amoureux emploient » (selon la citation de Virginia Woolf mentionnée plus haut) déchaîne un tourbillon d’une clarté qui fait passer au second plan la passion physique brute et l’ivresse de l’amour sous le soleil éblouissant de la Côte d’Azur, au profit du passé récent de l’Europe. Un roman réussi pour les amateurs de littérature émouvante à la profondeur subtile, malgré – ou plutôt grâce à – ce langage simple et pertinent.
Corinna Bille : Deutsch.
Traduit du français par Lis Künzli.
Rotpunktverlag 2024. 296 pages