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Arts plastiques 10 min de lecture

Un média démocratique

Alors que le CNA de Dudelange est marqué par l'immobilisme et les conflits, la Photothèque de la capitale sort de son sommeil de Belle au bois dormant analogique – Une lueur d'espoir

Article paru dans Édition mars 2026
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Au milieu du dédale des rayonnages de la Photothèque, Gaby Sonnabend semble un peu gênée lorsque notre photographe la repère. Depuis 2022, cette femme pleine d’entrain originaire de Haute-Franconie dirige les archives qui conservent l’histoire visuelle de la ville de Luxembourg tout en s’efforçant de franchir le cap de l’ère numérique – avec des moyens limités et des exigences élevées. « Voici l’espace d’accueil, qui sert également d’espace clients », explique la directrice. « Ici, les gens peuvent s’asseoir, effectuer des recherches dans nos fonds et consulter les instruments de recherche. » Depuis 1992, la Photothèque est installée dans la zone industrielle de Zessing. L’intérieur, au style d’inspiration industrielle, n’a pratiquement pas changé depuis. Un mobilier sobre et fonctionnel, en accord avec le design épuré et efficace de l’époque.

À l’époque, le fait que ce bâtiment postmoderne, avec son toit en tôle trapézoïdale et ses luminaires de plafond en grille, ait initialement abrité un magasin de meubles ne dérangeait personne. On se réjouissait de disposer de 1 000 mètres carrés d’espace de travail. À la fin des années 1970, faute d’alternatives, la ville de Luxembourg a transféré sa collection d’art à ce dernier. Parallèlement, environ 30 000 photos ont été transférées rue Neipperg, où l’on a toujours misé sur l’esthétique… et où les relieurs géraient leur dépôt. Au sous-sol se trouvait une chambre noire avec un atelier de plastification, ainsi que du matériel d’agrandissement et de reproduction. C’est là, dans l’ancien commissariat de police, que l’idée de créer une photothèque distincte a mûri dans l’esprit de son directeur, Jean-Pierre Fiedler. En mars 1984, le moment était venu. Le fonds initial était constitué des successions de Bernard Wolff, Batty Fischer et Edward Steichen. La présentation s’inspirait du Centre Pompidou à Paris, tandis que le système de classification était emprunté à la Documentation française.

En 1986, la première exposition a eu lieu au Cercle ; après accord avec la famille grand-ducale, 2 000 « plaques anciennes » d’Édouard Kutter ont été transférées dans la rue Neipperg. En 1989, la collection du fils, Édouard Kutter Jr., vint s’y ajouter : environ 200 000 œuvres. En 1994, on disposait de 700 000 images, dont 45 000 étaient accessibles au public. À un moment donné, les relieurs ne savaient plus où mettre toutes ces photos. C’est alors que la ville de Luxembourg a acquis l’immeuble de la rue Eugène Ruppert : « L’idée était née de regrouper dans ce vaste immeuble non seulement la photothèque et le service de reliure, mais également la cinémathèque municipale afin de créer ainsi une médiathèque fonctionnelle, bien située à la périphérie de la ville », se souvient Fiedler, son premier directeur, dans *Ons Stad*. En 2026, l’emplacement s’avère moins avantageux. Le tram s’arrête à Cloche d’Or ; en bus ou à pied, il faut compter encore dix à quinze minutes pour rejoindre les archives. Se garer ici relève de l’aventure.

Mais aujourd’hui, la Photothèque se retrouve dans une situation similaire à celle qu’elle connaissait avant son déménagement : le bâtiment est plein à craquer. Les archives comptent désormais sept millions de clichés, notamment de Pol Aschman, Pierre Bertogne, Vic Fischbach, Tessy Hansen, Jochen Herling, Tony Krier, Marcel Schroeder, Jean Weyrich… Parallèlement, la numérisation modifie le rôle de ce type d’institutions. Autrefois, le travail d’archivage impliquait presque inévitablement une visite physique sur place. Aujourd’hui, de nombreux utilisateurs s’attendent à ce que les images soient disponibles en ligne. À ce jour, la Photothèque ne dispose pas encore de son propre site Internet. « Une partie des archives est numérisée et accessible depuis nos ordinateurs », explique M. Sonnabend, « mais c’est loin d’être la totalité ». De nombreux fonds numériques sont désormais obsolètes, car la technologie a considérablement évolué ces dernières années. De plus, une opinion largement répandue veut que les originaux soient superflus une fois numérisés. Or, seule la conservation des originaux garantit à long terme la préservation de leurs informations historiques, photographiques et scientifiques. Sous la direction de Mme Sonnabend, la Photothèque s’efforce en tout cas de respecter les normes internationales et mise sur la formation continue en interne. Pour cela, elle continue de solliciter les conseils des Français. Les différents procédés photographiques comportent par exemple des composants chimiques différents. Les pochettes en polyester conviennent aux tirages. Les négatifs en nitrate de cellulose doivent être conservés dans des pochettes en papier pergamine, car le nitrate est instable et dégage des gaz.

Sonnabend a préparé un temps fort : la plus ancienne photographie connue du Luxembourg, représentant le moulin à poudre vers 1855. Il s’agit d’une photographie stéréoscopique, particulièrement prisée au milieu du XIXe siècle, car elle produit un effet 3D grâce à des angles de prise de vue légèrement différents. À côté : les premiers Autochromes de Batty Fischer – les premières photographies en couleur exploitables à des fins commerciales, développées à partir de 1907 par les frères Lumière. La Photothèque possède le plus grand fonds connu au Luxembourg. Natures mortes, photos de nature, couchers de soleil. Des clichés d’une beauté et d’une fraîcheur légendaires – comme s’ils dataient d’il y a quelques années à peine. À la seule différence que les personnes qui y figurent sont habillées très différemment d’aujourd’hui, que certains bâtiments manquent et que les photos, dans l’ensemble, respirent encore la peinture de paysage de la fin du XIXe siècle.

Néanmoins, la Photothèque n’est pas non plus dotée d’effectifs optimaux. Depuis 2025, elle n’accueille plus les visiteurs que sur rendez-vous. Les grands fonds d’archives ont été numérisés dans leur intégralité et progressivement enregistrés dans la base de données. Au total, trois millions d’images. Mais la numérisation n’est pas un processus rapide, c’est un travail de longue haleine : chaque image doit être numérisée, décrite, datée et classée dans une base de données. Ce n’est qu’alors qu’elle peut être retrouvée. Il n’existe pas, par exemple, de fonds Batty-Fischer homogène en tant que tel. Les fonds ayant été progressivement versés aux archives par le biais de dons, ils sont dispersés dans l’ensemble du fonds. Les photos de Fischer prises à l’étranger n’ont toujours pas été répertoriées à ce jour. Cela tient toutefois aussi à l’orientation prise jusqu’à présent par la Photothèque, qui se limitait à ne présenter que ce qui relevait de l’histoire de la ville. Beaucoup de documents n’ont donc jamais été traités. Quiconque souhaite se faire une idée de Batty Fischer doit par exemple se contenter d’ouvrages en noir et blanc épuisés datant des années 1970. La Photothèque a tout de même exposé certains de ces autochromes lors de l’exposition horticole de l’année dernière (d’Land, 12/09/2025).

Une fermeture des archives à la manière de la CNA est en tout cas hors de question pour Sonnabend. Même si cela implique des pertes. « Le but d’une archive est de conserver des documents. 80 à 90 % des fonds sont conservés dans les réserves, seule une petite partie est exposée. C’est tout à fait normal », précise Gaby Sonnabend. Après tout, l’Expo traditionnelle se tient chaque été au Ratskeller ; ce sera notamment le cas en 2024 et 2025 avec les expositions « Put it on ! Le Luxembourg s’habille et Nature, captured and framed, organisées en 2024 et 2025. En s’adjoignant les services de l’ancien photographe de mode et neveu de Pol Aschman, Gaby Sonnabend a fait appel à un professionnel capable de faire évoluer les fonds de la collection d’une perspective purement documentaire vers leur dimension artistique. La Photothèque prouve ainsi qu’il existe une autre voie : la protection de la matérialité, le catalogage systématique et, parallèlement, une utilisation publique et accessible sont possibles – un exercice d’équilibre entre conservation, expérience et participation.

Sonnabend avait formulé sa vision personnelle de l’avenir en 2024, à l’occasion du quarantième anniversaire de la Photothèque d’Ons Stad : l’institution doit évoluer d’une simple archive vers un lieu ouvert, numérique et jouant un rôle important en matière de politique éducative. Face au déluge quotidien d’images, Sonnabend considère que la mission de la Photothèque ne consiste pas seulement à conserver des photographies historiques, mais aussi à en transmettre la signification et à fournir des repères pour l’interprétation des images. Pour cela, il convient de miser sur une numérisation accrue, un accès plus large au public – par exemple via des plateformes en ligne – ainsi que sur des expositions et des publications. À l’ère des « fake news » et des images manipulées, Sonnabend y voit également une mission éducative importante pour l’avenir.

Au-delà du patrimoine national, il s’agit en effet aussi de nouvelles formes de sphère publique. La Bibliothèque nationale montre l’exemple depuis des années : il y a deux semaines encore, pas moins de 4 000 publications ont été mises en ligne. Son directeur, Claude D. Conter, est spécialiste en littérature. Gaby Sonnabend est historienne de formation. Au cours des dix années précédentes, elle a travaillé comme conservatrice au Lëtzebuerg City Museum, où elle a notamment organisé les expositions consacrées à la Croix-Rouge luxembourgeoise et aux théories du complot. Cela correspond bien à l’orientation historique de la Photothèque. Mais les défis actuels exigent avant tout de la détermination. Sous la direction de Gaby Sonnabend, le budget total de la Photothèque est passé, entre 2022 et 2026, d’environ deux millions et demi d’euros à plus de trois millions, la plus grande partie de cette somme étant systématiquement consacrée aux 18 membres du personnel. Dans l’ensemble, ce budget reflète une hiérarchisation judicieuse des priorités : les missions essentielles sont assurées, les projets et la numérisation sont renforcés, et les ressources internes sont utilisées efficacement.

Mais si l’on souhaite positionner davantage la Photothèque comme une archive publique, numérique et interactive, des moyens supplémentaires sont nécessaires. Actuellement, la Photothèque a publié une offre d’emploi pour un poste de documentaliste. Mais le Luxembourg a-t-il vraiment besoin de deux archives photographiques distinctes ? Ne serait-il pas plus judicieux, à long terme, d’unir les forces de la Photothèque et du CNA ? Le CNA dispose d’ores et déjà d’une antenne dans le nord du pays avec l’exposition « Family of Man ». D’un autre côté, la Photothèque développe précisément l’expertise dont le CNA a été privé ces derniers mois. La question est donc de savoir combien de temps un pays entend s’offrir le luxe de naviguer à vue dans des domaines culturels essentiels.

La sphère publique implique la participation, et non une simple consommation passive. La numérisation rend les collections accessibles à un large public et crée de nouveaux espaces publics. En effet, la sphère publique ne prend vie que lorsque les gens participent activement à la réflexion, à la discussion, à l’interprétation ou à l’action. C’est seulement ainsi qu’ils s’intègrent au processus de communication. « La photographie est un média démocratique », affirme Gaby Sonnabend. « Tout le monde comprend une photo, quelle que soit son origine. Et chacun l’interprète différemment : certains y voient de la nostalgie, d’autres l’exposition, d’autres encore la composition. » Jusqu’à présent, le Luxembourg entretenait toutefois une relation plutôt singulière avec ses archives photographiques : depuis l’intérêt quelque peu provincial porté à Edward Steichen, « fils d’émigrés luxembourgeois », issu d’une sorte d’irrédentisme culturel, en passant par les archives de photographes luxembourgeois comme Martin Linster ou Wolfgang Osterheld, restées dans l’oubli pendant des années, jusqu’aux archives du CNA, qui sont sans doute également cachées au public pour des raisons tactiques. Parallèlement, une nouvelle génération grandit. Elle vit, réfléchit, étudie, pose des questions, cherche des réponses. On sollicite des bourses, on mène des recherches, on photographie, on remet en question, on prend conscience. Méconnu ? Le grand public et l’expérience ne doivent pas s’exclure mutuellement. « L’homme vit par sa tête », rappelle Brecht. Mais sa tête seule ne suffit pas. « De ta tête ne vit tout au plus qu’un pou. » Ce n’est que par l’échange, la discussion et la recherche commune que naît la connaissance.

L’auteur a coécrit l’ouvrage Pol Aschman – un regard sur son œuvre photographique (2021) pour la Photothèque.