Lorsque Guy Schons monte sur scène et entonne les premières notes de « Tumbalalaike », la salle s’emplit d’une chaleur toute particulière. Sa voix rauque et familière, portée par des arrangements de guitare, confère à ces chansons yiddish ce mélange de mélancolie et de dignité qui raconte avec tant de force leur histoire mouvementée.
Le musicien, âgé de 75 ans, a lui-même arrangé ces chansons et les a enregistrées dans la chapelle de Schweich, dont il vante l’acoustique. C’est ainsi qu’est né son nouveau CD intitulé *Bay mir bisdu sheyn*. « Je connaissais déjà cette chanson quand j’étais jeune », se souvient-il. Il l’a entendue pour la première fois dans les années 1960, interprétée par Joan Baez. Sans se douter, bien sûr, que derrière la chanson « Donna Donna » se cachait un morceau aux racines yiddish.
Lorsque le compositeur Viktor Fenigstein (†2022) est arrivé pour la première fois au Luxembourg, la langue nationale lui aurait immédiatement inspiré un sentiment de familiarité agréable. En tant que Suisse issu d’une famille juive expulsée de Breslau, le luxembourgeois lui rappelait le yiddish. En effet, ces deux langues sont, d’un point de vue historico-linguistique, des « cousines » proches en raison de leur origine commune dans la région dialectale de l’allemand moyen-occidental.
Pendant des siècles, le yiddish a été une langue locale dans nos contrées, jusqu’à ce que, dans le sillage des pogroms liés à la peste et des expulsions de Juifs, cette langue et ses locuteurs se déplacent vers l’Europe de l’Est et la Russie, pour revenir ensuite en Europe occidentale, dont le Luxembourg. Elle a ensuite quitté l’Europe, à quelques exceptions près comme Anvers, pour s’implanter en Amérique ou en Israël, où elle a surtout survécu dans les milieux ultra-orthodoxes. À Birobidzhan, en Extrême-Orient, le yiddish est d’ailleurs la langue officielle.
En luxembourgeois, des mots tels que « schlofen » / « shlofn » (ןפֿאׁלָש), « Dokes » / « Tukhes » (סעכוט) ou « Schmier » / « shmir » (רימש) témoignent encore aujourd’hui de ces racines communes. Même si, avant Guy Schons, personne n’avait encore saisi cette occasion pour jeter un pont entre le yiddish et le luxembourgeois à travers l’histoire mouvementée de la langue. « Avec ce projet, je souhaite apporter ma contribution personnelle à une coexistence harmonieuse », déclare Schons.
Le 16 septembre, cette légende de la musique a donné la première de son « concert-conférence » à l’Ariston d’Esch. La salle affichait complet, tout comme lors des représentations suivantes à Mondorf et à Hosingen.
À Esch, il a évoqué les implantations juives sur les rives de la Moselle, l’expulsion d’Espagne et la « Reconquista », jusqu’à la « limpieza de sangre », le concept de « pureté du sang ».
Son répertoire s’étend de morceaux traditionnels comme « Tumbalalaike » à des chansons ibéro-hébraïques telles que « Duerme mi alma ». Cette berceuse émouvante, qui évoque un amour non partagé, rappelle la musique des troubadours.
L’humour n’est pas en reste non plus : notamment lorsqu’il interprète « Der Rebbe Elimelech », cette chanson galicie dans laquelle le rabbin a « mal à la jambe » et devient la risée de sa communauté. « Je devrais chanter une berceuse ? », demande Schons d’un ton pince-sans-rire au public à la fin.
« Courageux », a estimé une dame d’un certain âge après le concert, même si la soirée avait manqué de « Lehaim » – cet élan de joie de vivre. En effet, la soirée s’est davantage transformée en une leçon d’histoire mélancolique sur l’antisémitisme, s’appuyant sur les recherches des historiens Renée Wagener et Daniel Thilman.
Schons a retracé plusieurs siècles d’histoire : des pogroms du Moyen Âge aux débats sur l’émancipation au XIXe siècle, relatés dans le Luxemburger Wort, jusqu’aux vagues de réfugiés après 1933, lorsque les familles juives n’étaient tolérées au Grand-Duché qu’à titre « transitoire ».
Il a évoqué le sort de Mordechai Gebirtig, fusillé en 1942 dans le ghetto de Cracovie, et a fait résonner son « Arbetlose Marsh ».
Des faits divers locaux y trouvent également leur place : les lettres de lecteurs antisémites publiées dans le *Wort*, une tradition douteuse originaire de Vianden, les discours incendiaires contre les « nouvelles arrivées en provenance des ghettos de Galicie ».
À l’origine, la série de concerts devait débuter à Anvers, mais le concert a été annulé. D’autres représentations sont suspendues en raison de l’actualité politique. En revanche, Schons se réjouit d’avoir été invité en Argentine et en Uruguay. Le fait que le monde juif traverse actuellement l’une des plus grandes épreuves depuis la Shoah ne l’effraie pas.
Peut-être que *Bay mir bisdu sheyn* est moins une tentative de s’approprier la souffrance d’autrui qu’un autoportrait. C’est dans l’exploration musicale d’une langue qui l’accompagne depuis son enfance que réside la véritable beauté de cette œuvre.
Sa voix chaleureuse porte ses récits. Les arrangements à la guitare ouvrent des horizons qui mènent jusqu’à la péninsule ibérique. Entre mélancolie, humour décalé et récits historiques, il en résulte une soirée qui invite autant à la réflexion qu’à la complicité.
Au final, on a le sentiment subtil que la musique yiddish, à l’instar du jazz, ne parle pas seulement de souffrance, mais aussi de libération. « Je n’ai pas osé me lancer pendant longtemps, car ici, au Luxembourg, on n’a pas l’habitude d’écouter des chansons yiddish. Mais les gens trouvent cela intéressant, et c’est surtout à l’étranger que cela suscite beaucoup d’intérêt », explique Schons.
La boucle est ainsi bouclée : du Luxembourg à la Moselle, en passant par Israël jusqu’en Amérique du Sud. Et on en revient sans cesse à cette chanson qui, plus que toute autre, jette des ponts : « Bay mir bisdu sheyn ».
Le CD, accompagné d’un livret de 18 pages, peut être commandé au prix de 19,90 € en librairie ou directement auprès de Guy Schons par virement bancaire