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Feuilleton 7 min de lecture

Les trous noirs, des univers cosmiques

D'un point de vue esthétique, « Black Air » au Casino nous transporte de manière saisissante dans des univers cosmiques. Dans cette exposition immersive, les artistes suivent, chacun à leur manière, les traces de l'air noir.

Article paru dans Édition novembre 2024
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Le titre même de l’exposition, « Black Air », suscite une multitude d’associations. Bien sûr, l’air est invisible. Il n’a pas de forme, c’est de l’énergie à l’état pur… Mais qu’est-ce que l’air noir ?

La commissaire de l’exposition, Amelia LiCavoli, part d’une grande marge d’interprétation. Pour elle, « l’air noir » est un espace où tout est possible. Car l’air est libre. Il se déplace dans toutes les directions, circule imperceptiblement, interagit avec la lumière et la gravité, et transcende les frontières. Il est le mystère d’où jaillit toute la création. Souple et poreux, il circule partout et simultanément. « Ce n’est pas parce que nous ne voyons pas quelque chose qu’elle n’existe pas », explique LiCavoli, qui a voulu laisser aux conceptions de l’air noir l’espace nécessaire pour s’épanouir.

Le titre « Black Air » fait référence à l’installation électromédiatique éponyme d’Aldo Tambellini et d’Otto Piene, datant de 1968, qui fait appel à des éléments vidéo, des projections lumineuses et des systèmes pneumatiques, et qui a été reproduite au musée à cette occasion. Par ailleurs, des œuvres d’Ibrahim R. Ineke, de Semiconductor, d’Ayako Kato, de Max Kuiper, de Lisa Slodki et de Hans de Wit donnent leurs propres formes à l’air noir du Casino.

Une installation composée de dessins de Hans de Wit et d’un tableau d’Ibrahim R. Ineke ouvre le bal. Ce dernier esquisse une cosmologie symbolique des interactions (non) humaines avec l’air noir. L’œuvre de Hans de Wit, intitulée *Radiation* et réalisée à l’aide de divers pigments colorés et de toner noir, représente une éruption d’ondes électromagnétiques qui, à l’instar d’une étoile cosmique, projette des cônes de lumière éblouissants dans l’espace.

Juste en face est accroché le tableau *Static Agent* de la dessinatrice de bande dessinée néerlandaise Ineke, qui représente un personnage enveloppé dans un manteau sur un fond ocre vif, un paysage au pied d’une montagne. Ouverte à l’univers, la silhouette semble déterminée à interagir avec le potentiel énergétique de l’air noir.

Trois autres représentations de paysages issues de la série « Conjunction » de de Wit s’apparentent à une succession de transformations : des mottes de terre desséchées dans les plaines, un nuage sombre à l’horizon, des masses d’air ondulantes, des molécules d’hydrogène et d’oxygène qui s’assemblent et s’alourdissent jusqu’à se transformer en eau. Ses paysages restituent des éruptions de rayonnement et des tourbillons d’air, et donnent l’impression que la surface de la Terre ressemble davantage à un poumon qui respire qu’à une surface solide et inhospitalière.

De là, les visiteurs accèdent, au premier étage, à une grande salle (principale) ouverte et plongée dans l’obscurité, où sont présentées trois installations lumineuses. L’installation vidéo In the Ether de Lisa Slodki constitue l’un des éléments centraux de l’exposition. Elle présente une série de vignettes dynamiques et se compose de cinq écrans tubulaires suspendus librement ainsi que d’une rangée de magnétoscopes reliés par de nombreux câbles noirs.

Slodki, actif depuis longtemps au sein de la communauté expérimentale du noise de Chicago sous le nom de Noise Crush, utilise des images d’archives issues de cassettes vidéo, les altère à l’aide de techniques numériques et analogiques, puis les réenregistre sur le même support de bande magnétique. Chacun des cinq écrans diffuse une boucle vidéo en continu. Les dimensions ambiguës de ces gestes abstraits rappellent des phénomènes célestes tels que les éruptions solaires, les rayons cosmiques et les éclairs dans les couches supérieures de l’atmosphère.

La contribution d’Aldo Tambellini à « Black Air » comprend une installation vidéo sculpturale ainsi que des projections de diapositives et de films peints à la main. L’installation vidéo se compose de quatre écrans CRT et d’appareils électroniques vintage. L’un des écrans CRT diffuse « Black Video 1 ». Les images montrent une chorégraphie improvisée d’Elsa Tambellini, dans laquelle son corps se déplace dans l’air noir à la lumière de lampes de poche.

Cette performance a été conçue pour la caméra vidéo et enregistrée sur une bande magnétique. Un modèle du CV-2000 (un magnétoscope à bobine ouverte qui diffusait à l’origine la vidéo sur l’écran) est installé à proximité. Les trois autres écrans diffusent des copies de Black Video 2, pour lesquelles Aldo Tambellini a manipulé les signaux électriques de Black Video 1 à l’aide d’un dispositif de contrôle spécialement conçu (un vidéosynthétiseur) et d’un oscilloscope de test. Les vidéos émettent des bruits dérangeants.

L’accent mis sur l’œuvre d’Otto Piene peut également être interprété comme un hommage à cet artiste d’avant-garde. Cet artiste allemand était l’un des cofondateurs du groupe d’artistes Zero et est considéré comme un pionnier de l’art de la lumière et du feu, ainsi que des actions dites de « Sky Art ».

Son « Pneumatic Garden of Eden », exposé au Casino, se compose d’une série de formes florales réalisées à partir de tubes en polyéthylène transparent. Chacune de ces sculptures est reliée à des vérins pneumatiques bruyants qui remplissent et vident les tubes d’air selon un schéma précis, simulant ainsi, à la manière de poumons, la respiration d’un être vivant par une sorte d’inspiration et d’expiration mécaniques.

Si Tambellini considère l’air noir comme un conducteur ou un milieu par lequel transitent des signaux électroniques, pour Piene, il s’agit d’un matériau qui peut être modelé et éclairé.

C’est sans doute l’installation *Nothing is possible* de Semiconductor (Ruth Jarman et Joe Gerhardt) qui restera le plus gravée dans la mémoire de nombreux visiteurs. Sur fond sonore, des données scientifiques relatives à l’expansion de l’énergie noire dans les amas de supergalaxies sont cartographiées et visualisées sous forme de reliefs sculpturaux.

« Nothing is possible » se compose de films translucides sur lesquels sont fixées de grandes cartes suspendues au plafond. Chaque carte est un relief qui semble parsemé de motifs et d’amas de lumières claires s’échappant des petits trous. Chaque trou correspond aux coordonnées d’une galaxie répertoriée dans le cadre du Sloan Digital Sky Survey. Ce projet est dirigé par un consortium d’astrophysiciens qui cartographient le cosmos à partir des variations observables dans l’émission de rayonnements électromagnétiques. Ces zones sont appelées « vides cosmiques », mais elles sont remplies d’énergie noire. Les astrophysiciens estiment que cette énergie noire représente au moins 96 % de l’univers.

Dans l’espace scénique de l’exposition, l’artiste sonore américain Jeff Kolar a par ailleurs installé une antenne radio et une station de radio FM. La radio sera mise en service à certaines heures pendant toute la durée de l’exposition afin de diffuser des émissions enregistrées en analogique et en direct, que les visiteurs pourront écouter à l’aide de radios de poche. L’installation multimédia conçue par Max Kuiper comprend du son, des projections vidéo et des films transparents intégrant divers matériaux et impressions.

En décembre, l’artiste d’improvisation Ayako Kato explorera, à travers la danse, la notion d’« air noir » au cours de trois performances. En effet, « dans les salles d’exposition, le vide et la forme coexistent comme des illusions qui respirent, changent et se transforment sans cesse », peut-on lire dans la brochure d’accompagnement, qui fait référence à un texte bouddhiste.

Black Air parvient effectivement à rendre perceptibles des espaces et/ou des énergies qui échappent à notre compréhension quotidienne, parfois avec une densité saisissante, à condition de s’y laisser aller. C’est un spectacle sensoriel qui joue sur les contrastes, à la fois enchanteur et dérangeant, et qui déploie une attraction mystérieuse, telle celle d’un trou noir. Malgré toute la faisabilité (technique) de la représentation, la dimension mythologique, comme ce fut déjà le cas pour l’éther sous toutes ses formes historiques, reste indéniable.