Une journée en Allemagne de l’Ouest est une journée avec Otl Aicher. Que l’on cherche la gare, un terrain de sport ou des toilettes publiques, ce sont ses symboles graphiques qui nous guident. Qu’il s’agisse des poignées de porte FSB, du « S » rouge des caisses d’épargne, de la grue de Lufthansa, des cuisines Bulthaup ou des logos d’entreprises allant du groupe agroalimentaire BayWa à la chaîne de télévision ZDF : aucun autre designer moderne n’a sans doute autant marqué le quotidien. Cette année, on célèbre le centième anniversaire de ce créateur qui, tout au long de sa vie, a milité en faveur d’une société ouverte et libre.
Otl Aicher est né le 13 mai 1922 à Ulm, au sein d’une famille d’artisans. Sous le Troisième Reich, ce catholique pratiquant ne fut pas admis au baccalauréat parce qu’il avait refusé de rejoindre les Jeunesses hitlériennes ; il déserta de la Wehrmacht. Après la guerre, il a étudié la sculpture à Munich, puis s’est installé à son compte à Ulm en tant que graphiste spécialisé dans l’affiche. Il a épousé Inge Scholl, la sœur des résistants Sophie et Hans Scholl, exécutés par les nazis. Avec son épouse, il fonda à Ulm l’université populaire, puis, en 1953, en collaboration avec l’artiste suisse Max Bill, l’École supérieure de design. À la HfG, Aicher enseigna la « communication visuelle » et en fut également, par intermittence, le recteur.
« L’assimilation culturelle de la civilisation technique » : tel était le programme d’Aicher à la HfG : « Nous devons changer le monde grâce à une réflexion issue de la conception. » Les raisons pour lesquelles cette école de design allemande légendaire, la plus célèbre après le Bauhaus, a de nouveau fermé ses portes dès 1968 font encore aujourd’hui l’objet de controverses : problèmes financiers, querelles internes ou sabotage de la part du gouvernement régional conservateur ? Aicher avait déjà perdu tout enthousiasme lorsque la HfG a disparu. En tant que « responsable de la conception » des Jeux olympiques de 1972, il a contribué à donner une image sympathique à la jeune République fédérale – et est ainsi devenu un pionnier du design d’entreprise.
Sous la direction d’Aicher, les Jeux olympiques de Munich furent une œuvre d’art totale haute en couleur, un « renversement de Berlin 1936 » à la fois décontracté et ludique : pas d’aigles, pas de pathos, pas de mégalomanie – mais « Waldi », un teckel multicolore en guise de mascotte. Le marron des nazis, le pourpre de l’Église, mais aussi le noir, le rouge et l’or : Aicher a banni ces « couleurs du pouvoir » du Parc olympique. Il a préféré le vert clair, le bleu clair et l’argenté, destinés à évoquer un survol de la Bavière. Ce qui a surtout perduré jusqu’à aujourd’hui, ce sont de petites images carrées représentant des bonhommes allumettes à tête ronde : pour permettre aux visiteurs du monde entier de s’orienter, Aicher a conçu un système de plus de 700 pictogrammes. Pour l’aéroport de Francfort, cela comprenait également un symbole pour « sex-shop ».
Ce sont les « Regenbogenspiele » de Munich qui ont fait la renommée d’Aicher. Avec ses honoraires, il a acheté un ancien moulin près d’Isny, dans l’Allgäu. C’est dans le hameau isolé de Rotis qu’il a fondé le « büro aicher » et créé la famille de polices « Rotis ». L’idée selon laquelle les métropoles disposeraient de plus de compétences, de plus de créativité et d’un rang supérieur à celui des petites villes était « tout à fait fausse », estimait cet adversaire convaincu du centralisme et de l’autorité. Dans sa « république autonome de Rotis », il rejetait même les majuscules, qu’il jugeait trop « hiérarchiques ».
Ses élèves et anciens collaborateurs se souviennent de ses contradictions : Aicher a conçu les aéroports de Munich, Francfort et Berlin-Tegel, mais s’est engagé contre le bruit des avions. Il aimait les voitures rapides, mais a publié dès 1984 une « critique de l’automobile ». Il a fondé un « Institut d’études analogiques », mais a très tôt travaillé avec des ordinateurs. Il a conçu des affiches pour le mouvement pacifiste – et modernisé l’identité visuelle de gouvernements et de grandes entreprises. Il ne signait jamais ses œuvres, mais le « collectif Rotis » ne lui a pas survécu. Otl Aicher est décédé le 1er septembre 1991, à la suite d’un accident entre sa tondeuse autoportée et une moto.
« Avec le temps, tout finit par devenir ringard », affirmait Aicher. Pourtant, nombre de ses œuvres sont étonnamment intemporelles. Le logo de l’université de Constance, par exemple, ne doit aujourd’hui être mis à jour que pour les écrans de smartphone, car ses lignes sont trop fines. La ville d’Isny est particulièrement fière de son identité visuelle : les 136 symboles en noir et blanc, que le designer a spécialement créés pour l’occasion, sont exposés cet été en grand format dans un pavillon du parc thermal, à la bibliothèque municipale et un peu partout dans la ville. Impossible de ne pas remarquer Otl Aicher.
Un timbre, des expositions et des événements : l’anniversaire d’Otl Aicher est célébré tout au long de l’année. Le Centre international du design de Berlin rend hommage à ce « designer d’exception » avec une plateforme Internet : www.otlaicher.de
Ses admirateurs munichois lui rendent hommage avec un « Grantler’s Corner » : aicher100.de
À l’occasion de cet anniversaire, le philosophe Wilhelm Vossenkuhl et l’historien de l’architecture Winfried Nerdinger ont publié l’ouvrage *Otl Aicher – Designer, Typographe, Penseur* (éditions Prestel, Munich).
À Zurich : « Les Jeux olympiques d’Otl Aicher », jusqu’au 18 septembre 2022 : museum-gestaltung.ch
À Berlin : « Otl Aicher. Jeux olympiques de 1972 », jusqu’au 30 octobre 2022 : www.broehan-museum.de
À Isny : « aichermagazin » dans le parc thermal, jusqu’au 31 octobre 2022 : www.isny.de/otlaicher/
À Ulm : Otl Aicher : 100 ans – 100 affiches, jusqu’au 8 janvier 2023 ; Concevoir la protestation : symboles, gestes, signaux, du 12 novembre 2022 au 16 avril 2023 : museumulm.de