Elle monte sur l’estrade, lève les bras au ciel dans un geste d’ouverture, comme une grande étreinte, et rayonne de toute sa personne. Un charisme, un rayonnement. Une cordialité. Une attention bienveillante.
C’est un véritable maestro, un dompteur qui canalise des applaudissements qui n’ont même pas encore éclaté, un chef d’orchestre. À l’époque, ce jeune homme qui faisait son entrée sur scène avec son équipe branchée et ses projets d’envergure mondiale m’apparaissait comme l’incarnation même du vide. Avant que le quotidien ne menace de le rattraper, ces gens modestes, ces gens rabaissés dans leurs gilets jaunes absurdes, avec leurs aspirations limitées. Il a désormais les tempes grisonnantes, comme ces messieurs des romans d’antan, ce qui va bien avec son visage ciselé, sa rhétorique raffinée et son regard napoléonien, à la fois provocateur et déterminé. C’est aussi un magicien : il invoque l’unité dans la diversité, et l’atome devient même vert. Le message sur l’atome, proclame-t-il de manière quelque peu énigmatique, est un message de confiance adressé à la jeunesse française.
À l’approche du grand débat électoral, les candidats semblent tendus : Macron a le front sillonné de rides d’inquiétude, tandis que les traits grossiers de Le Pen trahissent une grande fatigue ; elle semble faire un effort pour écouter. Puis un sourire illumine son visage, et elle est métamorphosée. Mais surtout, elle est comme tout le monde, tel est le message : elle se présente comme la « présidente du quotidien ». Partout et pour tous. Elle se soucie de ses compatriotes et veut même leur rendre leur argent. Avec elle, tout semble beaucoup plus simple qu’avec Macron.
Il enfouit son menton dans sa main, se mord le doigt, à la fois élève stressé et blasé. Son interlocutrice le sous-estime, ce qui le dépasse. Une pointe d’ironie jaillit, puis de l’amusement, avant de laisser place à une agacement cynique. Il essaie de lui expliquer quelque chose, lui parle sans discontinuer, « mais Madame Le Pen », comme s’il s’adressait à une vache malade. La longueur d’onde, l’alchimie sont incompatibles, sans parler des programmes politiques. Elle manque d’intelligence et de culture, lui d’empathie. Certes, elle ne comprend pas grand-chose aux défis du numérique, mais elle est incommensurable quand il s’agit de se préoccuper des jeunes en situation de précarité. On imagine une mère assise à la table de la cuisine, rongée par l’inquiétude. Une femme comme elle.
Si Macron l’emporte dimanche, ce sera une victoire au goût amer. Dans un paysage politique effroyablement pourri et délabré, dans une société où le centre n’existe plus. Plus de centre posé, calme, stabilisateur, somnolent et en même temps travailleur ; le bon sens a disparu. Ce n’est pas un phénomène typiquement français, mais en France, cette évolution a été plus rapide et plus brutale que dans des pays comparables. De plus en plus d’existences en marge, une société en marge. Au bord de quoi ? Personne ne le sait vraiment. Les anciens partis populaires se sont réduits à l’état de partis fantômes, qui continuent de débiter des slogans fantomatiques comme dans les films en noir et blanc. La Grandeur. La Grandeur hante toujours les esprits, dans tous les discours, de tous bords.
Les extrémistes de gauche sont, comme le sont souvent les extrémistes de gauche, rebutants par leur dogmatisme, ridicules par leur obstination ; il est à la fois touchant et risible de lire des noms tels que « Parti anticapitaliste » ou « Parti ouvrier ». Ils sont attachants parce qu’ils s’accrochent à des rêves, à des utopies, et c’est une bonne chose ; c’est une bonne chose que les utopies soient préservées, qu’elles ne soient pas englouties par la pseudo-logique glaciale du marché. Il faut bien que quelqu’un entretienne la flamme.
La gauche de Zampano Mélenchon, un enfant de trois ans prétentieux qui adore faire la moue, mais un enfant de trois ans génial, cela dit. Ses discours sont percutants. Ils savent tous parler, la plupart ont du charisme sur la scène politique française, à l’exception peut-être de ce somnambule des Verts ; ils savent tous manier les grands discours, même ceux qui ont une patine impériale.
Tout le contraire de nos collègues allemands, si discrets et réfléchis. Là-bas, ce n’est pas un magicien qui tient les rênes, mais plutôt un indécis ; au milieu des chars et des nouvelles du champ de bataille, on entend à peine la voix de chambre à coucher du chancelier. Scholz, le petit bonhomme du sommeil, c’est en quelque sorte rassurant. C’est en quelque sorte rassurant, cette Allemagne-là.