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Société 4 min de lecture

Votre pauvreté me dégoûte

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition octobre 2021
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Le 17 juin 1997, le Parlement a adopté, sans les voix du Parti démocrate, une loi qui érige en infraction pénale la discrimination, les discours incitant à la haine et le révisionnisme. Depuis lors, les tribunaux sanctionnent fréquemment ce type d’infractions. Il s’agit le plus souvent de discours racistes tenus par des extrémistes de droite sur Internet. Les tribunaux n’hésitent pas à prononcer des peines considérables par rapport à d’autres délits.

Une chambre pénale du tribunal d’arrondissement de la capitale est actuellement en train de statuer sur une lettre de lecteur empreinte de haine. RTL et le Lëtzebuerger Journal l’ont publiée à l’été 2015. On y lit que la ville de Luxembourg « est devenue répugnante ». Car « [l’]air est rempli des puanteurs que dégagent les cortèges quotidiens de mendiants dégueulasses ». Il s’agit là de la plainte séculaire des citoyens contre le « fléau de la mendicité » et la « mendicité en bande ».

Entre 1714 et 1766, une douzaine d’édits ont criminalisé la pauvreté et le sans-abrisme dans le duché. En 1810, le Code Napoléon a réintroduit le marquage au fer rouge des sans-abri. Ce n’est qu’en 2008 que la sanction applicable aux « [l]es vagabonds et ceux qui auront été trouvés mendiants » a été supprimée du Code pénal (article 563/6°).

La lettre de lecteur dépeint la pauvreté comme sale et nauséabonde. Elle qualifie les démunis de « cette racaille » et de « sinistres individus ». On demande à la maire : « Pourquoi tolérez-vous que votre Cité, déjà asphyxiée par tous les chantiers qui l’affligent, soit [sic] en passe de devenir le « vomissoir » de la mendicité ? »

Le « seau à vomi de la mendicité » rappelle les autocollants « Votre pauvreté me donne la nausée ». Ceux-ci ont été commercialisés en 1993 par la société MHW Innova Entwicklungs- und Vertriebs-GmbH, basée à Essen. En Allemagne, on les voyait collés sur les pare-chocs des voitures de sport et des berlines de luxe. En 1984, l’acteur français Yves Montand a animé une émission de télévision intitulée « Vive la crise ! ». En 2002, les magasins Saturn ont commencé à faire de la publicité avec le slogan « Geiz ist geil » (l’avarice, c’est cool). Ces slogans expriment la brutalité de la mentalité néolibérale. Celle-ci rejette toute considération envers les plus faibles.

L’auteur de cette lettre de lecteur, l’avocat Gaston Vogel, appartient à la petite bourgeoisie. Une partie de la petite bourgeoisie ne cesse de faire étalage de ses symboles de statut social, qu’il s’agisse de possessions matérielles ou de niveau d’éducation, dans l’espoir de rejoindre la grande bourgeoisie. En même temps, elle vit dans la crainte permanente d’un déclassement social vers la classe ouvrière, voire vers la pauvreté. C’est pourquoi elle pousse son mépris pour les classes démunies jusqu’à l’obscénité. L’auteur réduit systématiquement les mendiants à leur corps, qu’il associe à la puanteur, au dégoût et aux vomissures. C’est là la crainte inavouée que la misère la plus crue puisse être une maladie contagieuse.

Cette lettre de lecteur est un appel à la haine de classe. Elle a été interprétée à tort comme un appel à la haine raciale. En effet, elle affirme que les pauvres sont originaires de Roumanie. Ce malentendu est un expédient juridique. En effet, la loi réprime les incitations à la haine fondées sur la couleur de peau, la religion, le sexe ou l’origine, mais pas celles fondées sur l’appartenance à une classe sociale ou la précarité. Dans une société fondée sur la méritocratie, le mépris et l’insulte envers les démunis constituent une force motrice de la concurrence et de la recherche du profit : « Assommons les pauvres ! » (Baudelaire, Petits Poèmes en prose, p. 142).

C’est pourquoi ce ne sont pas les personnes offensées qui ont porté plainte ou qui sont entendues. C’est pourquoi cette lettre a été entendue : la semaine dernière, pas moins de cinq ministres ont promis la « [p]ossibilité pour la police d’éloigner par la force, si nécessaire, une personne qui entrave ou bloque l’entrée ou la sortie d’un bâtiment ». Cette expulsion forcée vise à débarrasser les zones piétonnes et les rues commerçantes bourgeoises de la misère humaine.