Poutine a déjà l’air tout à fait chinois, Lavrov fait la tête. Les visages chinois ont disparu derrière leurs masques.
La salle où se tient la conférence de presse a un air festif et chaleureux, presque mignon. Il est question d’une multitude d’accords, puis le président russe annonce la mise en place d’un ordre mondial multipolaire et démocratique. Il a l’air épuisé. Comme après un KO bienfaisant. Comme après un bon orgasme. Baisé par son ami chinois. Lavrov arbore un air de mort.
« Mais qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de Sergej ? », s’était exclamé, l’année dernière, le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, complètement abasourdi. Sergej, qui fêtait encore ses soixante ans à Steinfort lors de sa fête d’anniversaire ! Que lui était-il donc arrivé ? Un collègue tout aussi ancien de service que lui. Qu’était-il advenu de son image de marque, de cette férocité de « grand méchant loup », de ce cynisme raffiné, de cet intellect, de cette autodérision, de cette souveraineté ? Une carapace rude, sous laquelle se cache certainement une bonne dose d’âme russe, bien camouflée toutefois. L’âme russe est très appréciée, l’Occident sobre en a soif. À présent, le ministre russe des Affaires étrangères parle comme un fou en plein délire : « Hitler était juif, tout comme Zelensky », débite-t-il des propos dignes d’une table de bistrot en pré-coma. Il patauge dans la boue sanglante des tranchées d’un autre millénaire, il est assis à Bali avec son iPhone et un t-shirt portant l’inscription d’un artiste issu de l’Occident aux valeurs sataniques, et il regarde la caméra d’un air perplexe ; il se fait ridiculiser en Inde. Il est devenu le complice d’un autre fou, qui veut avancer stratégiquement, pas à pas. Vers le royaume du mal. Pour le racheter ? S’agit-il toujours de rédemption ? Il n’est pas fou du tout, disent les expert·e·s. Il est simplement comme ça.
Schschschiii adopte une approche plus pragmatique. Même s’il a lui aussi de grandes visions, de grands projets, de grands discours. Il veut faire évoluer le monde. Schschschi. C’est ainsi que les journalistes appellent désormais Monsieur X. Un vrai « sssschiii » de serpent. Il a de nouveaux projets historiques. Il veut grandir aux côtés de son ami russe. Ou s’unir ? Comment dit-on cela en chinois ? Le chinois reste du chinois pour nous, nous ne pouvons que deviner. Des énigmes mondiales. Nous n’en avons aucune idée, seulement des pressentiments. Ils sont sombres. Les experts de la Chine ne nous rassurent pas. Les experts de la Russie encore moins.
« Paix et dialogue », dit l’homme venu du Royaume du Milieu. « La Chine, spectatrice de la guerre », dit le sphinx chinois, dont on ne voit pas les yeux. « C’est une bonne chose pour l’humanité », dit Schschschiii, qui a l’air de savoir exactement de quoi il s’agit. Il n’a pas besoin de demander à l’humanité. Il a l’air si sûr de lui. Il est si sûr de lui. Le petit bonhomme à ses côtés est lui aussi si sûr d’être à ses côtés. Il a désormais un grand ami. Celui-ci arrive dans la cour de récréation, et plus personne n’ose le frapper. Tout le monde est toujours contre lui. Regardez quel ami j’ai ! Il lève les yeux vers lui. Le grand homme aux formes si agréablement arrondies, sans angles ni arêtes, le regarde d’un air absent. Comme une grande chenille sage qui ronronne. Il semble indulgent, bienveillant. Presque bienveillant. S’il n’y avait pas cette distance pédagogique. La Chine se tiendra toujours du bon côté de l’histoire, dit-il. La Chine se tiendra aux côtés du président russe du bon côté de l’histoire. Tout est dit. Poutine a l’air défoncé.
Lors du banquet d’adieu organisé dans le somptueux Palais aux Facettes du Kremlin, les présidents russe et chinois dînent en tête-à-tête autour d’une table ronde, devant une fresque représentant saint Volodymyr le Grand et ses fils. Devant ce pionnier du christianisme et grand-duc de Kiev, vénéré tant par les Ukrainiens que par les Russes, Poutine et Xi trinquent l’un à l’autre ; Poutine regarde Xi dans les yeux d’un air significatif. Xi lui rend son toast.
Le pacificateur fait signe, fait signe, fait encore signe. Il monte maintenant à bord d’un avion à destination de l’Extrême-Orient, qui est tout près d’ici. Il n’est plus loin de nulle part.