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Société 4 min de lecture

Vae victis !

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition mars 2024
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Le gouvernement a fait de la lutte contre les plus démunis l’une de ses priorités. Le CSV et le DP attisent la haine à son encontre en répandant des rumeurs : des mendiants arriveraient en limousine (Gloden), ils menaceraient des passantes (Beissel), des demandeurs d’asile voleraient des poulets (Lies).

Jusqu’à présent, l’ADR était chargée de faire le sale boulot. Elle fait désormais profil bas. Lors des élections à la Chambre, elle a recueilli 10 % des voix. Elle stagne à ce niveau depuis 34 ans. Elle a déjà tout tenté pour élargir sa base électorale.

Il en va autrement de leurs homologues étrangers : l’Alternative pour l’Allemagne recueille 18 % des intentions de vote dans les sondages. Le Vlaams Belang en Belgique atteint 25 %. Le Rassemblement national français devrait quant à lui obtenir 32 % des voix en juin. On se demande souvent pourquoi l’extrême droite luxembourgeoise semble moins radicale. Pourquoi elle ne parvient pas à percer.

Dans les années 80, les forces du marché ont été déchaînées à l’échelle mondiale. La concurrence mondialisée s’est imposée, entraînant une redistribution des richesses du bas vers le haut et le démantèlement de l’État-providence. Depuis lors, les vaincus cherchent à se protéger contre la loi du plus fort : petits employés, entrepreneurs, ouvrières, agriculteurs. Au lieu d’une protection, on leur désigne des boucs émissaires : immigrés, demandeurs d’asile, musulmans, frontaliers, mendiants. La gauche a été vaincue : le radicalisme de marché engendre le radicalisme de droite.

La crise de la sidérurgie menaçait, dans notre pays, de déboucher sur une crise sociale et de remettre en cause l’autorité de l’État. L’État a subventionné un compromis de classe. Au lieu du néolibéralisme, la Tripartite a élevé le partenariat social au rang de religion d’État. Cette foi fervente continue d’imprégner les mentalités jusqu’à aujourd’hui.

Le nouveau régime d’accumulation n’est plus dominé par l’industrie. Ce sont les marchés financiers qui donnent le ton. Ils ont fait du Luxembourg un gagnant de la mondialisation. L’augmentation des recettes publiques a permis de financer l’État-providence, alors qu’ailleurs, celui-ci était démantelé. Le score électoral de l’extrême droite est proportionnel à la dette publique.

Au Luxembourg, les démunis acceptent l’hégémonie des nantis. Les partis traditionnels restent stables : le CSV a surmonté la crise qui a suivi sa perte de pouvoir en 2013. Le LSAP peut toujours se présenter comme le garant de l’État-providence. Le DP n’a pas été réduit à une secte de petits commerçants.

Les détenteurs de capitaux n’espèrent pas tirer profit de l’extrême droite. Même s’ils partagent son hostilité envers les Verts. Ni leur souci d’entretenir de bonnes relations commerciales avec la Chine et la Russie.

Il ne reste donc qu’une seule chose à faire à l’ADR : se plier à l’ordre établi. Respecter sa Constitution et ses institutions, ravaler sa fierté. L’ancien parti des retraités ne veut pas être un parti nazi. Sur le ton du bon sens, il promet un protectionnisme « stacklëtzebuerger » dans les écoles et sur le marché du travail. Afin de protéger son électorat de la concurrence des frontaliers mieux formés. Il qualifie de « débat sur la croissance » le retour à la discipline et à l’ordre de l’État du CSV des années 1950. Son idéal est le parti clérical Prawo i Sprawiedliwość en Pologne. Ce qui la place au sein du Parti des conservateurs et réformistes européens. Aux côtés de fascistes italiens et suédois.

Il y a deux ans, la foule de Facebook s’est rendue au marché de Noël sous la forme d’anti-vaccins déchaînés. Le gouvernement, consterné, a fait appel à des canons à eau et s’est montré doublement prudent : lorsqu’il est actuellement question de continuer à plafonner les prix de l’énergie et d’apaiser les agriculteurs.

Ce sont les travailleuses frontalières qui sont contraintes d’accepter les conditions de travail les plus précaires. C’est ainsi que la contestation politique s’exporte : en 2022, Marine Le Pen a recueilli 50 % des voix dans le département voisin de la Moselle et 46 % en Meurthe-et-Moselle.

Mais on reste prudent. Les outils d’un néolibéralisme autoritaire sont déjà en place : sous prétexte de lutter contre le terrorisme et le coronavirus, le DP, le LSAP, les Verts et le CSV ont remis en cause les libertés civiles. Ils ont modifié la Constitution, le Code pénal et la « gouvernance des finances publiques ».