Grand-mère, source inépuisable de générosité, puits de bonté… Les larmes coulent déjà rien qu’en prononçant ce mot, tant il est tombé en désuétude. Ça ne correspond plus vraiment à notre époque, cette dose de bonté ; ce n’est pas quelque chose qu’une thérapeute pourrait prescrire. La bonté, par exemple, c’est gratuit. Chez les mamies, on trouve ça, gratuitement, n’est-ce pas ? Chez les mamies, tout est gratuit. Les mamies, c’est gratuit.
N’est-ce pas là l’image que nous nous faisons de la grand-mère : l’altruisme, le dévouement, celle qui est toujours là, pour tout le monde ? N’hésitez pas ! Elle n’est pas aux Caraïbes ni en croisière avec des amies pleines d’entrain. Et si c’est le cas, ce n’est qu’à l’occasion, entre deux missions, car la mamie est bien sûr aussi une femme d’aujourd’hui, une femme contemporaine, et parfois, elle a besoin d’autre chose. Quelques dunes de plus que celles du bac à sable du coin. Un horizon un peu plus large que la grille qui entoure le ghetto du toboggan pour enfants. Et là encore, ce n’est qu’au prix de nombreuses explications, d’excuses – c’est du moins l’impression qu’elle a –, et cette culpabilité lui est bien familière. C’est un cadeau qui va de pair avec la maternité. Avec la grand-maternité, ce n’est pas très différent. Peut-être même pire.
Parce qu’elle sait ce que c’est que d’être mère. Ce qui signifie, bien souvent, se retrouver complètement seule. Et parce qu’elle veut soutenir ses enfants. Parce qu’elle aussi a eu une grand-mère qui s’est occupée d’elle. Peut-être n’a-t-elle pas gardé de très bons souvenirs de ce soutien, mais ses enfants, eux, en ont.
La mamie ! Quelle figure rayonnante ! C’était encore une vraie mamie. Elle cuisinait, et avec amour. Sa recette, c’était l’amour. Et le sucre. Chez la mamie, la vie était douce, le canapé moelleux et la télévision allumée. Les mesures « terroristes » du genre « manger des pommes » et « prendre l’air » étaient totalement inconnues de cette grand-mère ; elle était, c’est ainsi que les enfants le percevaient, de leur côté. Peut-être voulait-elle soutenir ses petits-enfants parce qu’elle-même n’avait pas eu de grand-mère à ses côtés. C’était un manque. La présence d’une personne âgée lui faisait défaut. Sa clairvoyance, son indulgence, sa sagesse telle qu’elle se l’imaginait n’existaient pas. Et encore moins d’aide. Et surtout, cet amour inconditionnel, tel qu’il jaillit visiblement de tous les pores chez les grands-parents, n’existait pas. C’est d’une personne comme ça dont elle s’occupe désormais.
Peut-être que cette grand-mère n’a pas « travaillé », au sens où on l’entend généralement. Autrement dit, elle a simplement travaillé sans être rémunérée – on appelle cela aujourd’hui le « travail de soins » –, elle a tenu son foyer sans jamais baisser les bras et a veillé à ce que ses enfants deviennent des adultes à part entière. Son ambition était peut-être simplement de voir ses proches heureux. Peut-être a-t-elle travaillé, comme on dit, c’est-à-dire qu’elle a été rémunérée pour son travail, avec de l’argent réel, et qu’elle a même touché plus tard une vraie retraite ; et maintenant que ses filles ou ses belles-filles travaillent, elle sait à quel point c’est difficile. De concilier enfants et travail.
Surtout pendant les vacances. Ces vacances interminables, durant lesquelles les parents élaborent des stratégies sophistiquées pour les gérer tant bien que mal. Car il ne faut surtout pas que les enfants croupissent dans des structures d’accueil, avec les derniers survivants de l’été. Le dernier à être récupéré ! Et les grands-parents – oui, certains grands-pères sont également présents – vont s’occuper des enfants, comme on dit aujourd’hui, et ils ne vont pas râler. Parce que ce serait cruel. Et puis, n’est-ce pas agréable d’être avec les enfants ? Quelle vie vide et de vieilles filles mènent donc ces amies sans enfants ? Sans cesse de la culture, de la nature et des voyages, entrecoupés de « boreouts » : leurs « burnouts » n’ont-ils pas plus de valeur pour la société ? La grand-mère, elle, ne rend-elle pas service à la société ? Cette société fonctionnerait-elle sans elle ?
Ce qu’elle ne comprend d’ailleurs pas du tout : le travail des grands-mères est tout autant ignoré et exploité sur le plan économique que l’était autrefois celui des mères, qui était considéré comme allant de soi et naturel. Et n’est-il pas même ignoré par les mères elles-mêmes, qui luttent pour se libérer sur le plan féministe, reprochent à la société de les laisser tomber, mais recourent ensuite tout naturellement à la réserve silencieuse des grands-mères ? À celles qui sont disponibles. Ce sont elles qui s’occupent des enfants. Elles, en tout cas, n’ont pas de lobby.