Les cyniques pourraient penser que l’interdiction de mendier dans le centre-ville profite en fin de compte aux mendiants. La pauvreté est souvent source de honte et les gens ont honte d’être perçus comme pauvres. En les écartant du champ de vision, la ville de Luxembourg leur rend donc service. Bien sûr, il s’agit là d’un point de vue très cynique, qui ne tient pas compte de nombreux facteurs. L’un d’entre eux est l’évaluation des répercussions de l’interdiction de mendier ; un autre est le fait que la honte n’est pas une conséquence automatique de la pauvreté. Toutes les personnes qui ont peu d’argent n’en ont pas nécessairement honte, souligne Arnd Pollmann. Le philosophe allemand était à Luxembourg mercredi dernier, à l’invitation de l’Erwuessebildung Asbl (EWB), pour discuter de la dignité humaine et des droits de l’homme avec le psychothérapeute et défenseur des droits de l’homme luxembourgeois Gilbert Pregno. Pollmann est professeur d’éthique et de philosophie sociale à l’université Alice Salomon de Berlin, tandis que Gilbert Pregno est l’ancien président de la Commission des droits de l’homme.
Tous deux sont d’accord : le fait que la pauvreté suscite de la honte dépend, entre autres, du caractère volontaire ou non de cette situation. « Si je décide moi-même de vivre en ermite, d’aller mendier ou de m’installer dans la nature avec mon saxophone, il se peut que, d’un point de vue objectif, je vive dans la pauvreté », explique Arnd Pollmann. « Mais ce type de pauvreté est un choix personnel, un défi dont on tire peut-être notre estime de soi. » Il distingue trois types de pauvreté : la pauvreté matérielle, la pauvreté en termes de relations sociales et la pauvreté en termes de perspectives d’avenir. « Quand j’étais étudiant, j’avais très peu d’argent, mais je disposais d’un réseau de relations sociales et j’avais la perspective de pouvoir un jour mettre à profit ces études. » Beaucoup de personnes qui vivent dans la pauvreté contre leur gré n’ont pas cette perspective. Celle-ci s’éloigne encore davantage, car il est difficile de retrouver une vie stable une fois que l’on se retrouve à la rue. En effet, pour simplifier, la règle est la suivante : pour obtenir un contrat de travail, il faut une adresse de domicile. Or, pour se loger, il faut de l’argent, donc un travail. L’équation ne tient pas la route. Gilbert Pregno appelle cette perspective « l’espoir ». Il a vu des personnes très pauvres qui, par instinct de protection, refusaient l’aide et les propositions qui leur étaient faites. « Quand j’ai fait l’expérience – et c’est souvent une expérience intergénérationnelle – que les choses ne s’améliorent pas, cela devient pour moi une forme de protection. » Les gens se protègent de la déception et se replient sur eux-mêmes pour préserver leur dignité.
La question de l’estime de soi est déterminante. Pour Arnd Pollmann, l’estime de soi incarnée correspond à ce que l’on appelle communément la dignité. On perçoit toujours sa propre dignité par rapport aux autres – tout comme la honte est avant tout provoquée par la perception que l’on a du regard des autres. Gilbert Pregno affirme que la honte n’est rien d’autre qu’une dignité bafouée. Même les jeunes enfants auraient déjà un sentiment de dignité et comprendraient quand celle-ci est bafouée. Les personnes dont la dignité est sans cesse bafouée finissent par se replier sur elles-mêmes afin que cette atteinte ne soit pas perçue par les autres. Elles s’excluent ainsi davantage de la société, ce qui aggrave leur exclusion sociale.
Certes, selon Emmanuel Kant, chaque être humain a la responsabilité de défendre sa propre dignité contre les atteintes. Mais tous ne sont pas exposés aux mêmes atteintes. Naître dans une famille où l’on apprend à avoir de l’estime de soi n’est pas le fruit de ses propres mérites – tout comme la richesse et la pauvreté ne sont généralement ni le fruit de ses propres efforts ni le résultat de ses propres fautes. Nora Schleich, coordinatrice de projet à l’EWB et titulaire d’un doctorat en philosophie, cite l’économiste britannique John Maynard Keynes, qui parle des « habiles » et des « chanceux ». Le système capitaliste favoriserait certaines compétences et certains talents. « Par hasard, ces personnes sont douées pour les chiffres et les langues, et quand on possède ces compétences, on peut les développer au point de gagner beaucoup d’argent grâce à elles, et il est alors facile de faire fructifier cet argent », explique Nora Schleich. « Ce n’est pas le fruit de ses propres mérites, et il faudrait le mettre en évidence. » À l’inverse, la pauvreté n’est généralement pas le fait de la personne elle-même. Et tout le monde ne dispose pas des compétences nécessaires pour s’épanouir dans ce type de société.
Il en découle une question de responsabilité. Un gouvernement attaché aux droits de l’homme a-t-il la responsabilité de compenser cette répartition inéquitable des capacités ? Selon Nora Schleich, il a au moins le devoir de démystifier le mythe de la société du mérite, dans laquelle chacun serait responsable de sa propre réussite ou de son propre échec, et d’attirer l’attention sur l’inégalité des chances. Pour Arnd Pollmann, la responsabilité minimale des dirigeants politiques consiste à adopter une attitude digne envers ceux qui vivent dans une situation de détresse dont ils ne sont pas responsables.
Arnd Pollmann critique l’attitude des dirigeants envers les personnes en situation de pauvreté : « Il y a une immense arrogance de la part des dirigeants envers les pauvres, associée à une certaine ignorance. » Cette ignorance de ce que signifie être pauvre n’était pas l’apanage des nobles français pendant la Révolution. Aujourd’hui encore, de nombreux responsables politiques n’ont pas mis les pieds dans un tramway depuis bien longtemps, alors qu’ils les dépassent dans leur voiture de fonction. L’odeur d’urine qui imprègne les ruelles ne se sent pas dans les étages supérieurs des ministères. « Nous ne devons tolérer ni leur ignorance ni leur arrogance », déclare Pollmann. La question de savoir à quoi pourrait ressembler une attitude digne envers les personnes en situation de détresse involontaire reste sans réponse. Le premier article de la Loi fondamentale allemande stipule que la dignité humaine est inviolable. Le Luxembourg s’est lui aussi engagé à respecter la dignité humaine en adhérant à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Conformément à l’article 22, l’État doit garantir à tous les droits sociaux, économiques et culturels indispensables à leur dignité et au libre épanouissement de leur personnalité. Une exclusion supplémentaire de la participation sociale va à l’encontre de cet objectif.