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Société 4 min de lecture

Une grossièreté bon enfant

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition mars 2024
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Ça me fait quand même un peu chaud au cœur quand, depuis l’étranger, je jette un œil vers mon pays ; je l’appelle toujours, avec une possessivité un peu enfantine, « mon pays ». Cette rudesse qui sent l’étable, si chaleureuse. C’est chez nous. La langue, qui vient des tripes, de l’étable, incapable de faire des fioritures, sans détours : on dit ce qu’on pense. De la gorge à la langue, du fond du cœur, sans détours, toujours franc. Quoi qu’il en ressorte. Honnête. Direct. Ici, on ne fait pas semblant, on ne tourne pas autour du pot.

Ce pragmatisme bourru, cette grossièreté et cette franchise dont les Luxembourgeois sont fiers. Un maire écumant de rage vertueuse, qui brandit le slogan « Law and Order » dans son message truffé d’américanismes. Un avocat célèbre qui s’est déchaîné dans une lettre de réclamation légendaire adressée à la maire de la capitale. Des drames d’autrefois qui, dans la bonne humeur, ne font pas de leur cœur des fosses à meurtrières. L’essentiel, c’est de parler sans détours : ne sommes-nous pas libres, après tout ? Des gens libres dans une société libre ? Exactement.

Cette grossièreté bon enfant, cette rudesse rustique, même lorsqu’on utilise une autre langue courante dans le pays, une langue qui offrirait pourtant subtilité et échappatoires. C’est sans doute ce qu’on appelle la mentalité. Mais ce n’est pas ça, les rabat-joie ennuyeuses, ce n’est pas comme ça qu’il faut le prendre, on est entre nous, qui prend toujours tout ça au sérieux ?

Ho ho ho, le Juif est allongé dans la paille. Les Tsiganes arrivent. La racaille. Ceux qui décapitent les poulets. Du chahut. La tradition. Le folklore. Donner à manger. Ce n’est qu’une plaisanterie. Que vous ne comprenez pas. La ferveur du moment. Un peu d’humour. L’âme d’un être humain.

Une grosse grossièreté, un petit dérapage. Un faux pas. Ce que tout le monde comprend, exprimé dans un langage d’enfant. Et puis, on va boire une bière. On se tutoie. On se voue.

On se connaît. Depuis toujours. La maternelle. En voiture après la discothèque. La communion. Le divorce. Tout le pays, c’est une famille. Aussi horrible qu’une famille. Mais de quoi parle-t-elle ? Oh, laisse-la parler ! Tout le monde est pris au piège. Mais ce pays n’est pas une prison. Ceux qui en ont les moyens sont toujours partis.

Tout cela semble si familièrement séduisant. Mais derrière ce langage enfantin se cache déjà autre chose. Ce refrain qui résonne de manière obsessionnelle depuis des années à travers les pays d’Europe. Ce leitmotiv « On a bien le droit de le dire, quand même ». Depuis longtemps déjà, on teste cela à grande échelle. Ce que le peuple, asservi par les faiseurs d’opinion d’extrême gauche, a encore le droit de dire. Avant que les sonnettes d’alarme ne se déchaînent, que les lignes rouges ne s’embrasent de manière hystérique et que les « fatigants » ne répandent à nouveau leur stress habituel. Jusqu’où peut-on aller avant d’aller trop loin ? « Maman, je peux ? Combien de pas ? », comme le disait ce jeu autoritaire auquel jouaient les baby-boomers. Si, dans le feu de l’action, on a un peu trop dépassé les bornes, on recule d’un petit pas et on prononce un « mea culpa » sincère. Une erreur bien humaine dans la parole, que le groupe de pairs sait apprécier. Elle a depuis longtemps déchiffré le code des allusions. Elle sait bien sous quelle pression inhumaine et moralisatrice ces dérapages verbaux surviennent, que la meute médiatique ne demande qu’à exploiter.

Mais le Luxembourg ? N’est-ce pas un peu exagéré, voire ridicule, de placer le Luxembourg ne serait-ce qu’à proximité de telles évolutions ? Comme si ceux qui ont le choix, dans une société d’héritiers, de fonctionnaires et de retraités parcourant le monde, pouvaient « liker » Le Pen ou Höcke. « Enjoy » est leur devise ; pour eux, la pauvreté au Luxembourg, ça se voit dans les documentaires d’Arte.

Le Luxembourg ? Certainement pas comme ça. Mais tout à fait autrement. Ouvert sur le monde, cosmopolite, 160 nationalités dans la ville. Au moins. Eux aussi ont le choix, un vaste choix. Des kilomètres de papier toilette au supermarché. Toutes ces langues. Comment m’adresser à mon voisin ? Tantôt comme ça, tantôt comme ça. Ou pas du tout. Trop compliqué. Et certains parlent comme des enfants. Avec tant de fraîcheur, tant de liberté. Sans détours.