La plus belle robe que j’aie jamais portée, mon « petit ange ». Plus un voile qu’une robe, parsemée de petites taches blanches, on voyait à travers ce bleu ciel comme à travers un tissu vaporeux ou un voile, et il craquait sous les doigts quand on le touchait. De petites ailes jaillissaient de mes omoplates, et tandis que j’avançais avec mes camarades de classe dans la fraîcheur d’un matin de mai, en passant devant des jardins remplis de lilas et de pivoines, chaussée de souliers vernis brillants comme des miroirs et de chaussettes blanches comme des perce-neige, c’était la douceur à l’état pur. Le bonheur.
La ville alors, en route pour devenir la consolatrice des affligés sur des tapis de fleurs, au milieu d’autels débordant de fleurs, de volutes d’encens, de chants et de murmures de prières envoûtants. Une ivresse. Les hommes aux chapeaux magiques, les grand-mères assises sur leurs chaises pliantes apportées au bord de la route. Un ciel était porté à travers les rues.
Peu après, nous n’étions plus des anges, nous portions des robes de mariée. L’union avait été consommée, Dieu fondait sur notre langue, je m’évanouis. Vêtues de nos habits de communion, nous participions désormais à la procession finale ; c’était la fin de la béatitude.
Dès lors, nous avions toujours un pied en enfer. La culpabilité et l’expiation nous poursuivaient, Dieu était partout, nous ne pouvions pas lui échapper. Penser que ce Dieu était sacrément ennuyeux aurait constitué le comble du blasphème. Il fallait maîtriser non seulement ses actes, mais aussi ses pensées. « Quand on pense du mal, c’est tout aussi grave que quand on fait du mal. » C’est ce qu’avait dit l’aumônier en première année d’école primaire, celui-là même qui m’avait asséné une gifle retentissante, dont les contours de la main m’avaient brûlé la joue. À partir de là, j’ai pensé à beaucoup, beaucoup de mal. Et je me suis senti de plus en plus mauvais. Profondément mauvais. Je ne pouvais tout simplement pas m’empêcher de penser du mal. « Si seulement il ou elle était bien mort(e) ! », me traversait l’esprit, comme ça, sans raison, et surtout à propos de ceux que j’étais censée aimer. Surtout à propos de ceux qui m’appelaient « ma chère petite fille », « quelle enfant sage ». Un trouble obsessionnel compulsif, comme on dirait aujourd’hui.
S’ils savaient à qui ils avaient affaire ! Au diable en personne, incarné sous les traits d’une écolière en jupe plissée, à lunettes, penchée sur ses cahiers, avec une note de 1 en conduite. Sous le déguisement le plus inoffensif qui soit, j’étais assise à la table du dîner. Si seulement ils savaient qu’ils avaient affaire à une meurtrière ! Et même à une meurtrière de masse !
Lorsque le curé passait en revue le registre des péchés, dans son box noir, derrière ses barreaux et son rideau, dans un nuage de réglisse, je m’accusais d’impudicité. Celle-ci consistait par exemple à regarder ce qu’il ne fallait pas regarder. Ma mère m’avait mis en garde contre le fait de fixer du regard les personnes handicapées ; si je l’avais fait malgré tout, je me reconnaissais coupable d’impudicité. Cela me semblait relativement anodin. « Seul ou avec d’autres ? » demanda le curé. Mais comment aurais-je pu confesser les meurtres ? J’ai dit que j’avais des pensées très mauvaises ; curieusement, le curé n’a pas insisté. J’ai été condamné à réciter une série de « Gegrüßet seist du Maria », une punition clémente. Mais peut-être n’avais-je confessé que la moitié de mes péchés, peut-être cela ne comptait-il pas, ou s’agissait-il même d’une dissimulation ? D’une tromperie ? Envers Dieu ? Devant Dieu ?
Mais peut-être mon âme était-elle désormais vraiment blanche, d’un blanc céleste, sans la moindre tache noire ? Ce soulagement ne dura qu’un instant : à peine avais-je quitté l’église que les pensées revinrent ; c’était sans espoir, je ne pouvais en parler à personne. Pas à ma mère, à qui je racontais tout, à qui j’avais le droit – ou même le devoir, pensais-je – de tout raconter. Si elle apprenait que sa brave fille était une meurtrière, elle frémirait à ma vue. Ni à mes amies : nous inventions des secrets à la Enid Blyton ; elles vivaient dans un autre monde, sur une surface lumineuse. Pas en enfer. Elles m’auraient rejetée.
Les « baby-boomers », selon l’expression courante, ont depuis longtemps déserté l’Église – c’est chacun pour soi ! –, dont le rôle n’est plus que marginal. Elle ne peut plus se soustraire à la nécessité de faire face aux abus sexuels commis en son sein. Elle doit également assumer les ravages qu’elle a causés dans l’âme des enfants au fil des générations, à la fois abus de la figure de Dieu et abus sur mineurs.