Le cirque dure toute cette journée interminable, avec d’innombrables participants. Des acrobates, des animaux, des personnages en costumes exotiques et des numéros originaux. La piste est immense, les décors variés, le public captivé. Le public fait lui aussi partie du cirque. Certains sont drapés de drapeaux, d’autres portent des nœuds dans les cheveux à la Minnie aux couleurs nationales ou des chapeaux rigolos. Tout tourne autour d’un coffre magique recouvert d’un drap enchanteur sur lequel trône une couronne. Elle dégage un scintillement crépitant, aussi délicat que celui des étoiles. Le coffre est un cercueil, et à l’intérieur repose une reine morte. C’est un cirque funèbre.
La reine venait tout juste de profiter de quelques jours de répit, mais quand le repos éternel viendra-t-il enfin ? Elle était venue de la lointaine Écosse ; ce voyage vers la mort dure depuis si longtemps, avec tous ses obstacles, ses défis et ses faux pas. Même si tout est parfaitement planifié, mis en scène de A à Z. Les rituels ont été répétés. Les festivités ont été mises au point. Des carrés composés de personnes joliment costumées défilent sur des places vides. Les trompettistes soufflent dans leurs trompettes, on salue, on défile, on marche, des compositions de pas originales se succèdent, des objets étranges sont brandis et tenus en équilibre.
Les bonnets en peau d’ours sont portés par des hommes dotés d’une force herculéenne. Ces bonnets sont authentiques, et de vrais ours meurent pour leur fabrication. Elles mesurent près d’un demi-mètre de haut et sont enfoncées si profondément dans le crâne que les hommes qui les portent deviennent des experts dans l’art de la marche solennellement aveugle. Il y a aussi des têtes ornées de calices dorés, entourés de voiles d’un rouge vif. Ou d’autres, artistiquement entourées de rideaux blancs découpés. Quel régal pour les yeux ! On ne sait pas où donner de la tête, tous semblent tout droit sortis d’un livre d’images sur le roi Arthur. Avec des chevaux blancs. Alice se tient derrière un arbre et s’émerveille.
La reine avait enfin échappé à ce tumulte et était arrivée dans une salle entièrement en pierre, plongée dans un silence de mort. S’il n’y avait pas eu ces milliers et milliers de fans, qui avaient attendu une éternité pour se faufiler devant elle, les larmes aux yeux. Autour de son coffre-fort se tenaient des gardes catatonique, coiffés de bonnets en peau d’ours dont les lanières s’enfonçaient profondément dans leur menton. Soudain, boum ! L’un d’eux s’effondra ; à la télévision, on vit une image de la Tamise. On n’entendit plus parler de celui qui était tombé au service de Sa Majesté.
Mais la reine devait déjà repartir en tournée, et le cercueil, lourd comme du plomb car bordé de plomb, recouvert d’un drap magique, fut hissé par des jeunes hommes qui luttaient courageusement contre la gravité, le long d’une montagne de marches menant à la célèbre cathédrale. Le roi affligé et son épouse timide, à l’orteil cassé, marchaient derrière le cercueil, tandis que tous leurs descendants, ces experts internationaux de la noblesse, interprétaient l’apparence et les mimiques de ces personnalités qui font plus parler d’elles que le clan Kardashian à l’échelle mondiale. Les lecteurs sur les lèvres faisaient des heures supplémentaires.
À un rythme d’oie, le corbillard, que la reine a elle-même contribué à concevoir, avance avec le cercueil miraculeusement voilé dans sa vitrine, entre les saules, les arbres et la foule en deuil. Depuis des décennies déjà, le cercueil l’attendait ; depuis des décennies, les cérémonies funéraires étaient répétées. Cela en valait la peine : de partout, le peuple édenté a afflué pour pleurer ; dans les pubs, les larmes d’hommes aux joues rougies tombent dans la bière ; devant les écrans, des vieillards dignes et des vieilles indignes pleurent. Tous, tous unis. Et quatre milliards de personnes regardent ces pleurs.
Le poney de la reine forme une haie d’honneur. Les chiens de la reine, qui ont coutume de prendre leur repas dans de petites assiettes en or, sont présents. L’ours Paddington fait un signe de la main. La vieille noblesse tenace fait également son apparition : la résolue Beatrix des Pays-Bas, le couple suédois réservé, le Don Juan espagnol mis au ban de la société, accompagné de son épouse.
Dans la chapelle de l’Ordre de la Jarretière, le cercueil de la reine d’Angleterre s’enfonce soudain dans les profondeurs. Comme s’il s’agissait d’une porte secrète tirée d’un roman d’aventures d’Enid Blyton. Lentement, très lentement, il disparaît à la vue de ceux qui restent à la surface.