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Société 4 min de lecture

Un nouveau record national

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition août 2021
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Le mois dernier, le ministre de la Défense vert, François Bausch, a déposé le projet de loi n° 7852 au Parlement. Cette loi vise à autoriser l’achat de 80 véhicules blindés de reconnaissance et de commandement pour l’armée. Ceux-ci sont destinés à remplacer les modèles Hummer et Dingo. Leur coût est estimé à 367 millions d’euros, selon l’indice actuel.

Ces véhicules de reconnaissance constituent ainsi le marché d’armement le plus coûteux de l’histoire du pays. Pendant 17 ans, ce record avait été détenu par l’avion de transport A400M de Charles Goerens (DP), d’une valeur de 200 millions d’euros. Puis ce fut au tour du satellite militaire Luxeosys d’Étienne Schneider (LSAP), d’une valeur de 350 millions d’euros.

L’avion de transport et le satellite militaire ont été considérés comme un gaspillage de l’argent des contribuables. Ils ont fait l’objet de critiques sous les différents gouvernements qui se sont succédé. L’opposition parlementaire a exigé des audits et la mise en place de commissions d’enquête.

L’acquisition de ces véhicules de reconnaissance, encore plus coûteux, ne suscite aucune protestation. Pourtant, pour le prix de ces 80 véhicules, on pourrait financer huit lycées Edward Steichen ou douze lycées techniques pour les métiers de la santé. Ce montant représente une fois et demie le budget annuel du ministère du Logement.

Le prix unitaire de ces véhicules à quatre places s’élève à 4,6 millions d’euros. Le modèle phare de la marque de luxe Rolls-Royce est la Rolls-Royce Phantom, très prisée des monarques et des dictateurs. Un seul de ces nouveaux véhicules de reconnaissance coûte autant qu’une douzaine de Rolls-Royce Phantom.

Avions, satellites… tout ce qui vole est considéré comme un luxe. Tout le monde possède une voiture. Elle est ancrée au sol, indispensable, et procure parfois du plaisir. L’achat de véhicules de reconnaissance et d’autres types de voitures est bien accepté. Car, inondations, cyclones et feux de forêt mis à part, la société automobile n’est pas encore à bout de souffle. Le ministère de l’Environnement la maintient en vie grâce à des primes pour les véhicules électriques. (Les véhicules de reconnaissance roulent à l’essence.) La porte-parole du groupe parlementaire du CSV, Martine Hansen, avait demandé de l’indulgence le 21 mars 2019 sur Radio 100,7 : « Je me suis acheté un petit SUV. » En début d’année, le gouvernement a programmé le confinement lié au Covid de manière à ce qu’il n’entrave pas la fête de l’automobile.

Le prix des véhicules de reconnaissance est secondaire. Ce qui compte, c’est leur finalité. « Et comment le Luxembourg pourrait-il se défendre seul contre la Chine ? », demande le sociologue Wolfgang Streeck dans *Die Welt* (31 juillet 2021). Et il apporte la réponse : « Mais quelle est la probabilité que la Chine envoie un corps expéditionnaire pour conquérir le Luxembourg ? »

François Bausch avait autrefois partagé ce point de vue. Le 22 février 2005, il avait voté contre l’avion militaire A400M au Parlement. Il avait demandé « s’il n’était pas plus judicieux, pour un petit pays comme le nôtre, qui, comme on le dit, n’a pas de tradition militaire, d’investir […] de la prévention des conflits plutôt que d’investir sans réserve dans l’aspect militaire ». Quinze ans plus tard, lors de la cérémonie de réception de l’avion le 8 octobre 2020, il était assis aux côtés du Grand-Duc Henri dans le cockpit, en sa qualité de ministre de la Défense. La honte est le prix à payer pour être de la partie. Jusqu’en 2001, les Verts voulaient quitter l’OTAN. Aujourd’hui, leurs ministres disposent d’une habilitation OTAN. Leur électorat a toujours eu plus peur de l’énergie nucléaire que de la bombe atomique.

Les nouveaux véhicules de reconnaissance devraient eux aussi être mis au service de l’OTAN. Après l’effondrement de l’Union soviétique, le Pacte de l’Atlantique Nord s’est étendu « hors zone ». Il y impose la liberté d’investissement mondialisée. Le Luxembourg y participe. Il a ses propres intérêts : avec cinq billions d’euros dans des fonds d’investissement, il figure statistiquement parmi les plus grands exportateurs de capitaux.

Il va sans dire que la liberté d’investissement mondialisée doit rester unilatérale. Pour éviter que les sous-traitants chinois ne deviennent bientôt des marques phares comme Apple et Boeing. C’est pourquoi les États-Unis ont déclaré la guerre froide à la République populaire de Chine. Peut-être que les nouveaux véhicules de reconnaissance devront bientôt rouler vers l’une ou l’autre guerre par procuration, voire vers une troisième guerre de l’opium.