Peu avant le sommet de l’OTAN, l’ambassadeur américain Thomas M. Barrett a envoyé au « Luxemburger Wort » une tribune libre sur les dépenses de l’OTAN. Le message était quelque peu maladroit : l’ambassadeur a confondu 1,28 point de pourcentage et 1,28 %. Le traducteur du « Luxemburger Wort » a confondu une augmentation des dépenses avec les dépenses totales (11 juin 2022).
L’ambassadeur désapprouve la politique budgétaire du gouvernement. À l’époque, le Vatican avait désapprouvé la loi sur l’euthanasie. Il avait convoqué l’ambassadeur luxembourgeois. Le Premier ministre Jean-Claude Juncker a protesté devant le Parlement : « Je n’accepte pas que le Vatican s’immisce ici » (18 décembre 2008). Personne ne proteste contre l’ingérence de l’ambassadeur américain.
L’ambassadeur exige que le Luxembourg triple ses dépenses militaires. Les États-Unis consacrent 3,6 % de leur produit intérieur brut à l’armement et
0,6 % aux allocations familiales. Le Luxembourg consacre 0,6 % à l’armement et 3,3 % aux allocations familiales (OTAN, Dépenses de défense des pays de l’OTAN (2014-2021) ; data.oecd.org).
Les États-Unis sont une puissance militaire mondiale. Le Luxembourg est une puissance mondiale en matière d’allocations familiales. L’année dernière, le gouvernement américain a dépensé
811 milliards de dollars pour l’armement. Il gère 625 bases militaires officielles et un nombre inconnu de bases secrètes dans environ 80 pays (Base Structure Report FY 2018 Baseline, p. 29).
Au XIXe siècle, les puissances coloniales se sont partagé le monde. Depuis lors, il n’y a plus de zones blanches sur les cartes. L’impérialisme est devenu un jeu à somme nulle : quiconque souhaite s’approprier de nouvelles zones d’influence, de nouveaux débouchés ou de nouvelles sources de matières premières doit les arracher à ses concurrents. Depuis 1914, des guerres sont menées et des bases militaires sont entretenues à cette fin.
Après l’effondrement de l’Union soviétique, ses États satellites ont été démantelés. L’OTAN et l’UE ont progressé vers l’Est. C’est désormais au tour des anciennes républiques soviétiques d’être démantelées. Depuis des mois, la Russie occupe une partie de l’Ukraine. Les États-Unis et leurs alliés laissent les Ukrainiens se battre et leur fournissent du ravitaillement.
Les pays membres de l’OTAN ont dépensé l’année dernière 1 175 milliards de dollars en armement (Defence Expenditure, p. 7). Le capital suraccumulé est celui qui ne trouve plus de débouchés rentables. Les sociétés anonymes procèdent à des « rachats d’actions ». Les dépenses publiques en matière d’armement offrent temporairement une issue. Même si ce matériel hors de prix finit par rouiller. Lorsqu’il est mis en service, le capital suraccumulé est détruit. Au prix de centaines de milliers de morts.
Le Luxembourg dépend des apports de capitaux. Le pays tire ses revenus de l’importation et de l’exportation de capitaux. Le ministère de la Défense n’a aucune raison économique de détruire le capital excédentaire. Il gaspille l’argent sous la pression de la politique étrangère.
L’ambassadeur américain exige : « Le Luxembourg doit […] dépenser un milliard de dollars de plus. » Il se trompe de monnaie nationale. Il souligne avec diplomatie que les récalcitrants ne bénéficieront d’aucune réduction. Il ne faut pas créer de précédent.
Sur un total de 1 175 milliards de dollars, un milliard provenant du Luxembourg ne pèse pas lourd. Mais l’ancien président et propriétaire d’un club de golf, Donald Trump, n’a laissé planer aucun doute : ce milliard fait partie du prix d’entrée exorbitant. Pour s’assurer une place dans la Pax americana. Du côté des gagnants.
Les ministres de la Défense sociaux-démocrates et verts font front. Ils ont augmenté les dépenses militaires de 230 % depuis 2014. Ils souhaitent les multiplier par cinq d’ici 2028. Contrairement à l’indice, l’inflation dans le secteur de l’armement se chiffre en centaines de pour cent.
L’ambassadrice luxembourgeoise Nicole Bintner-Bakshianin pourrait publier une tribune libre dans le Washington Post. Pour dénoncer le faible montant des allocations familiales aux États-Unis, l’interdiction de l’avortement ou la libre vente d’armes à feu. L’ambassadrice ne le fait pas. L’ingérence de l’ambassadeur américain est la bienvenue pour Bettel, Bausch et Asselborn. Elle leur permet de faire passer la multiplication de leurs dépenses militaires pour un mal moindre.